A Barcelone, la liste citoyenne et écolo est arrivée en tête des élections

23 mai 2015 / Marie Astier (Reporterre)



Les élections municipales de ce dimanche 24 mai à Barcelone ont placé en tête la liste Barcelona en comu. Particularité : elle est composée de mouvements citoyens et écologistes, et issue du mouvement des Indignés. La prochaine maire de la deuxième plus grande ville espagnole s’appelle Ada Colau. C’est presque comme si un zadiste devenait maire de Marseille...


Résultats en % de l’élection de dimanche 24 mai à Barcelone

Succès à Barcelone, et aussi à Madrid, la liste Ahora Madrid, soutenue par Podemos et menée l’ex-juge Manuela Carmena est deuxième, avec un siège de moins que le Parti Populaire. En s’alliant avec le PSOE, elle pourrait gouverner. C’est comme si Eva Joly devenait maire de Paris avec derrière elle plein de mouvements sociaux, les Verts et le Front de Gauche, en alliance avec le PS et après avoir élaboré son programme à partir de réunions de quartier qui auraient eu un énorme succès.


- Barcelone, reportage

- Ce reportage a été publié samedi 23 mai

La foule a le sourire et les enfants jouent avec les ballons rouges et blancs aux couleurs de « Barcelona en Comú »« Barcelone en commun ». La liste est candidate aux municipales de Barcelone qui ont lieu dimanche 24 mai. A quatre jours des élections, l’équipe a décidé de jouer gros sur ce meeting de fin de campagne : grande scène, interventions d’artistes, suivi en direct sur les réseaux sociaux, et stands des assemblées de quartier qui soutiennent la candidature. Le tout sur la Plaça Catalunya, la place de la Catalogne, l’équivalent à Barcelone de la place de la République à Paris.

Le lieu est symbolique : c’est là qu’a commencé le mouvement des Indignés dans la capitale catalane. Là que, le 15 mai 2011, des citoyens ont commencé à manifester des jours durant pour protester contre les politiques d’austérité et la corruption de la classe dirigeante et réclamer une « véritable » démocratie. Beaucoup de candidats de Barcelona en Comú y étaient. « Le 24 mai, nous allons récupérer la plaça Catalunya et la démocratie », commence Gala Pin, l’une d’entre eux. « Nous avons une opportunité historique. Le peuple peut gagner », reprend d’une voix émue la tête de liste Ada Colau. « Si, se puede », « Oui, nous pouvons », scande la foule en réponse.

Ada Colau durant le meeting

Ada Colau incarne l’immense l’espoir d’un renouveau politique. Dans l’assistance se mélangent les jeunes, les vieux, les familles. Quatre mille personnes sont présentes, c’est l’événement de la campagne municipale qui a réuni le plus de monde. « Cela fait plusieurs années qu’on subit une crise très mal gérée. Nous sommes restés soumis pendant trop d’années, maintenant, le changement de système est inévitable », espère Francesca, 59 ans. Avec son amie Maria-Antonia, elles ont connu la transition démocratique après le régime de Franco. Elles ont cru de nombreuses années à cette nouvelle démocratie. « Mais aujourd’hui les gens sont de plus en plus pauvres, poursuit la seconde. Sur trois enfants, j’en ai deux au chômage. On ne peut pas continuer comme ça. »

Francesca et Maria Antona

Ainhoa et Sergi sont eux venus avec leurs deux petites filles : « On avait envie que nos enfants voient ça. » Leur discours est moins revendicatif que celui de leurs aînées. « On veut que ça change, ces dernières années la mairie a plus travaillé pour l’image de la ville à l’international que pour ses habitants. »

La liste est au coude à coude avec celle du maire sortant, un indépendantiste de centre droit, pour arriver en tête dimanche. Elle prendrait alors le pouvoir d’une ville de 1,6 millions d’habitants, connue partout dans le monde. L’impact symbolique serait plus fort que celui de la victoire d’Eric Piolle à Grenoble l’année dernière en France..

Démocratie directe et lutte contre les inégalités

Sur scène, sous les applaudissements, Ada Colau scande : « Nous ne nous résignerons pas à la pauvreté, aux expulsions, à la corruption, aux morts causées par la pollution... » Une façon de résumer son programme : revenu minimum pour les plus pauvres, arrêt des expulsions (courantes en Espagne depuis la crise), création de logements sociaux, transparence de la vie publique, etc.

Les orateurs se succèdent et dénoncent les uns après les autres la politique traditionnelle, soutenus par le public. Parmi eux des universitaires, des avocats, des militants de terrain. Une diversité à l’image de ceux qu’a réussi à réunir autour d’elle Ada Colau : militants du droit au logement, des droits de l’Homme, de l’égalité homme-femme, écolos, anarchistes…

Le lendemain matin, j’ai rendez-vous à neuf heures dans le local encore calme de Barcelona en Comú. A l’origine de cette liste, on trouve des intellectuels et des militants habitués à travailler ensemble depuis de nombreuses années, raconte Gala Pin. Elle vient du « mouvement des voisins », des associations de quartier qui ont été à la pointe de la lutte contre le franquisme et restent très actives aujourd’hui. « Les mouvements sociaux ont fait changer beaucoup de choses à Barcelone, estime-t-elle. Mais quand on milite longtemps, on finit toujours par se cogner au plafond de verre des institutions. »

Gala Pin

C’est alors qu’est survenu le mouvement des indignés, qui a cristallisé un ras-le-bol face à la montée des inégalités due à la crise et face à la multiplication des scandales de corruption. L’espoir est revenu. « Le sentiment général était que les gens normaux avaient plus de pouvoir qu’ils n’en avaient jamais eu », poursuit la trentenaire.

C’est à ce moment là qu’est née l’envie de prolonger ce mouvement social dans le champ politique. « Nous avons décidé d’arrêter de résister et de prendre le pouvoir », se rappelle David Llistar. Il nous reçoit sur la terrasse ensoleillée de son bureau. Cet économiste environnemental fait partie de l’équipe depuis le début. Il coordonne le groupe de réflexion de l’équipe sur « économie et écologie ».

« Nous avons pensé qu’il était possible d’utiliser le capital médiatique d’Ada Colau pour prendre d’assaut les institutions publiques, pour les libérer du grand capital et les ouvrir au peuple », explique l’économiste. A l’époque, Ada Colau était la porte-parole ultra médiatisée de la « Plateforme des victimes des hypothèques », un groupe de lutte contre les expulsions né à Barcelone et qui a essaimé dans toute l’Espagne depuis la crise. Militante de longue date, femme de terrain, un sourire franc qui désormais s’affiche sur les murs du métro : sa personnalité fait l’unanimité.

"Décroissant, mais sans le dire, parce que sinon ils vont nous tomber dessus"

A ce mouvement de militants et d’intellectuels qui se connaissent de longue date, viennent s’ajouter des partis politiques : la section barcelonaise de Podemos, le petit parti écolo Equo, ainsi que l’ex-parti communiste Iniciativa per Catalunya Verds ou ICV (Initiative pour la Catalogne Verts). Mais la liste reste citoyenne : les candidats sont tous des nouveaux en politique.

Le renouveau est aussi là du côté du mode de fonctionnement, notamment pour élaborer le programme, qui part des propositions des assemblées de quartier et de groupes de travail ouverts à tous.

Ce programme est-il écolo ? Il est même « décroissant, mais sans le dire parce que sinon ils vont tous nous tomber dessus », soutient David Llistar. Le plus symbolique est la remise en cause du modèle économique de la ville, basé uniquement sur un tourisme étranger qui amène 16 millions de visiteurs chaque année. A la place, Ada Colau propose de créer une monnaie locale pour relocaliser l’économie. Parmi les propositions, on trouve aussi la piétonnisation d’une partie du centre-ville, la création d’un abonnement aux transports en commun à 50 euros pour toute l’agglomération, la création d’une agence locale de l’énergie pour contrer l’oligopole des grandes compagnies du secteur et développer les renouvelables. L’économiste désigne les terrasses qui s’étalent devant nous : « On n’a pas un seul panneau solaire, c’est absurde ! »

Rupture ou politique à l’ancienne ?

« Certes, il y a des propositions intéressantes dans le programme, commente Santiago Vilanova, écolo historique de la ville et journaliste indépendant. Mais dans ces élections l’écologie on n’en parle pas ! Ada Colau ne porte pas ce message. Par exemple, quand elle parle du tourisme elle évoque l’impact social et culturel, mais pas du tout de la pollution énorme qu’il engendre. »

Santiago Vilanova

Autre reproche fait à Ada Colau et son équipe, l’alliance avec le parti ICV. Il a déjà fait parti de la majorité municipale, et a permis la privatisation de la gestion de l’eau. « C’est un parti qui fait de la politique à l’ancienne, alors que nous voulons une rupture, regrette l’un des membres de l’équipe de Barcelona en Comú. Mais des personnes en qui j’ai vraiment confiance participent, alors j’ai décidé de me joindre à eux. »

« Avant d’accepter ICV dans la coalition, nous lui avons demandé des changements, tempère Marc Bertomeu, secrétaire général de Podemos à Barcelone. Ils ont accepté de présenter des candidats nouveaux en politique, nous l’avons forcé à se régénérer. »

Marc Bertomeu

« Cette alliance est une stratégie médiatique, c’est de l’électoralisme », tempête Santiago Vilanova. En Espagne, le temps de parole attribué à un parti dans les médias est plus important lorsqu’il a déjà gouverné. ICV a permis à Barcelona en Comú d’avoir une plus grande exposition médiatique.

Mais, autre conséquence de cette alliance, un parti politique au programme pourtant proche de celui de Barcelona en Comú a refusé de se joindre à la coalition. La CUP – Candidatura d’unitat popular – est un petit parti de gauche indépendantiste qui veut « changer la société en partant du niveau local », explique sa porte-parole Maria Jose Lecha. Contrairement à Ada Colau, elle a encore le temps d’accorder des interviews aux journalistes étrangers...

Maria Jose Lecha

« Nous sommes pour une candidature de rupture, détaille-t-elle. Or ICV n’a jamais fait la critique de sa politique quand il était à la mairie. Il ne peut pas y avoir de changement avec ce parti. » Autre point de divergence : Barcelona en Comú ne se prononce pas sur l’indépendance de la Catalogne, quand la CUP est résolument pour.

« Pour le reste, c’est vrai qu’on a des discours très similaires, reconnaît la candidate, mais dans les faits on est différents. La tête de liste Ada Colau était déjà choisie. A la CUP, du premier au dernier de la liste, tous ont été désignés en assemblée. Je travaille dans l’administration d’un hôpital, je ne suis même pas membre du parti, et je me suis rendue compte que j’étais tête de liste qu’à la toute fin du processus de désignation, il y a seulement deux mois ! »

Reste que la recette médiatique de Barcelona en Comú porte ses fruits. La liste citoyenne espère terminer première ou deuxième et gagner un peu plus d’une dizaine de conseillers, sur les quarante du conseil municipal.

« Les institutions sont dangereuses »

Mais en cas de victoire, la liste saura-t-elle être à la hauteur de l’espoir de renouveau qu’elle suscite ? Depuis le début, avant même d’élaborer le programme, les fondateurs ont rédigé un « code éthique ». Le salaire maximum est fixé à 2 200 euros, interdiction de travailler dans des entreprises qui reçoivent de l’argent public pendant cinq ans après la fin du mandat, publication détaillée des comptes, limitation à deux mandats consécutifs...

« C’est vrai, ce n’est pas parce qu’on est les gentils qu’on va bien faire les choses, sourit Gala Pin. Ce qui me fait le plus peur, c’est le fonctionnement bureaucratique de l’administration. Il faut que l’on mette en place des mécanismes pour que l’on reste en contact avec la réalité, et que l’on soit obligés de rendre des comptes aux citoyens. »

Autre danger, les lobbys économiques. « On sait que le Mordor est en train de mobiliser toutes ses forces occultes contre nous, plaisante David Llistar. Par exemple sur la piétonnisation du centre-ville, on sait que le lobby automobile paiera des universitaires pour publier des études contre notre projet, et qu’ils auront de l’écho dans les médias. »

Mercedes Vidal, en charge des questions d’écologie sur la liste de Barcelona en Comú résume le sentiment général : « Les institutions sont toujours dangereuses. Mais elles peuvent aussi être une opportunité. Nous avons la possibilité de les prendre, nous avions le devoir d’y aller. »

Gagné ou perdu, l’influence de la liste sur la campagne municipale est déjà un succès en soi. Le débat médiatique a surtout porté sur les mesures sociales et la rénovation démocratique. « Barcelona en Comú a gagné dans le discours, il construit une hégémonie alternative, c’est extraordinaire ! Les autres candidats reprennent les mesures proposées par Ada Colau. Le changement amorcé par les indignés continue », se réjouit Federico Demaria, économiste de la décroissance.

Et puis, Barcelona en Comú a fait des petits : à Madrid, à Terrassa, à Saragosse, etc., d’autres listes citoyennes se présentent aussi aux municipales ailleurs en Espagne.

Plus elles seront nombreuses à remporter une victoire dimanche, plus le retentissement sera fort, alors que des élections législatives doivent se tenir en Espagne d’ici la fin de l’année. « Si nous gagnons, ce sera un avertissement des citoyens aux deux grands partis politiques qui dominent la vie politique aujourd’hui, le Parti Socialiste et le Parti Populaire », estime David Llistar.

La réputation internationale de Barcelone pourrait même faire retentir une victoire de la liste citoyenne au-delà de l’Espagne. La ville pourrait montrer la voie aux citoyens de toute l’Europe du Sud et les inciter à reprendre le pouvoir dans leurs démocraties essouflées.




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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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