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Reportage — Luttes

À Gonesse, la première Zad d’Île-de-France veut stopper l’urbanisation

Pour empêcher la construction d’une gare au milieu des champs, des militants ont lancé une Zad sur le triangle de Gonesse (Oise), à 15 kilomètres au nord de Paris. Soutenus par le Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), ils espèrent durer le temps que le gouvernement prenne clairement position contre l’urbanisation des dernières terres fertiles d’Île-de-France.

  • Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), reportage

Une fine couche de neige recouvre lundi matin 8 février le sol boueux et les toits, faits de bâches, des premières cabanes. Le feu brûle dans un grand tonneau métallique, réchauffant les corps d’une quinzaine de militants qui ont passé la nuit sur place. Les renforts commencent à arriver, déchargeant victuailles, palettes et planches de bois. « Il faut qu’on avance rapidement dans la construction du dortoir pour dire aux copains de venir ce soir », lance joyeusement un jeune homme, pas vraiment engourdi par les flocons qui fouettent son visage. Dimanche, une centaine de militants ont décidé de lancer une Zad sur le triangle de Gonesse (Val-d’Oise) pour protester contre la construction de la future gare de Gonesse sur la ligne 17 du métro du Grand Paris. Une gare en plein champ qu’ils estiment inutile et qui bétonnerait de précieuses terres fertiles pour la région.

Ils se sont installés sur un terrain en friche d’environ un hectare qui appartient à l’Établissement public foncier d’Île-de-France (EPFIF) où les engins de chantier auraient dû arriver ce lundi matin. « On l’a appris, car il y a eu des rumeurs chez les agriculteurs et les chasseurs du coin. On sait que nous sommes à un moment de bascule. La future gare sera à trois cents mètres d’ici, dans ce champ. Nous ne pouvions pas les laisser faire », explique Siamak, membre du Collectif pour le triangle de Gonesse (CPTG), fer de lance de la lutte contre l’urbanisation de la zone. Après s’être d’abord opposés à l’installation d’Europacity, ses militants n’ont jamais baissé les bras depuis l’annonce de son abandon en novembre 2019. « On ne s’est pas battus depuis presque dix ans pour laisser le triangle être urbanisé », raconte Marie, membre du CPTG, qui n’avait jamais participé au lancement d’une Zad. « On n’a pas pu faire autrement. Nous sommes arrivés au bout des discussions et le gouvernement refuse de prendre position », déplore-t-elle.

Dès leur arrivée, les occupants ont commencé à construire des cabanes pour s’abriter du froid avec des matériaux de récupération.

Des échanges difficiles avec la mairie

Vers midi, les militants qui montent la garde devant l’entrée de la Zad donnent l’alerte : « Venez tous, il y a des gens qui essayent de décrocher nos banderoles extérieures. » Sur la route, deux hommes et une femme sont venus « parlementer » avec les occupants. L’un d’entre eux, élégamment habillé avec de belles chaussures de ville, n’a vraisemblablement jamais mis les pieds dans le très boueux triangle de Gonesse. « Je suis venu accueillir ces nouveaux habitants », explique-t-il avec obséquiosité. L’homme n’est pas inconnu des membres du CPTG : il s’agit de Nelson de Pessemier, directeur du cabinet du maire de Gonesse. Mais il ne donnera pas son nom à Reporterre, prétextant qu’il vient simplement « en tant qu’habitant de la ville. » Il refusera également de préciser la position de la mairie au sujet de cette occupation, car « ce sujet ne nous intéresse pas. » Envoyer trois personnes de l’équipe municipale tout en refusant officiellement de communiquer : une attitude qui interroge les militants. Mais les échanges avec le trio resteront courtois. « L’accès aux transports est le premier discriminant à l’emploi, assure Nelson de Pessemier. Nous souhaitons que les habitants de Gonesse puissent se déplacer et trouver du travail. Et que veulent-ils ? Vous leur avez demandé ? Ils ont voté pour un maire qui est pour cette nouvelle gare. » Un argument qui ne fait pas mouche auprès des militants : « Quand on rencontre les habitants, tout le monde trouve que cette gare au milieu des champs, c’est vraiment n’importe quoi, répond l’un d’entre eux. D’autant que personne ne vivra jamais ici, car nous sommes sous le couloir aérien de Roissy. »

La vue globale de la toute nouvelle Zad de Gonesse.

Quelle place pour le projet Carma

Restée un peu à l’écart, une femme est interrogée par les journalistes de France 3. Il s’agit de Catherine Guilmart, directrice générale adjointe des services de l’aménagement urbain, qui a également refusé de donner son identité à Reporterre. Elle s’attache à promouvoir le projet Triango, un écoquartier « responsable » prévu sur le triangle de Gonesse qui devrait accueillir des entrepôts, des bureaux, un centre de formation, le tout sur cent dix hectares autour de la future gare de la ligne 17.

Nelson de Pessemier (à gauche en parka kaki) est directeur du cabinet du maire de Gonesse. « Je suis venu accueillir ces nouveaux habitants ».

« Au total, on compte 280 hectares à urbaniser, il resterait donc largement la place pour le projet Carma », assure Catherine Guilmart. Carma, c’est l’alternative sur laquelle travaille le CPTG depuis des années. Un « pôle d’excellence », tourné vers l’agriculture, la santé et l’alimentation qui permettrait de mettre en place des circuits d’agriculture locale et biologique. Mais pour Nelson de Pessemier, c’est un argument utilisé par les militants pour « vendre du rêve et faire diversion. » Il repartira un peu penaud, avec ses chaussures pleines de boue, sans avoir pu pénétrer dans la Zad.

Les occupants se réchauffent autour du brasero. La nuit, les températures descendent sous la barre de 0°C.

« Objectif : zéro artificialisation »

Autour du brasero, les occupants se serrent pour se protéger des flocons et faire le point sur l’organisation. Combien de personnes vont-elles rester dormir ce soir ? Quelle attitude adopter face aux médias ? Qui fera le guet cette nuit pour prévenir en cas d’intervention de la police ? Qui pourrait aller récupérer des palettes ? Si certains militants de Notre-Dame-des-Landes et de la Zad du Carnet sont venus prêter main forte afin de lancer le chantier d’occupation, la plupart vivent ici leur première expérience d’occupation, à l’instar de Bernadette, membre d’Extinction Rebellion : « Cela fait longtemps que j’entends parler de Gonesse et cela me semblait le bon moment pour venir aider. » Un peu plus loin, Serguei, Gilet jaune du 93 (Seine-Saint-Denis) ne connaissait pas la lutte, mais souhaitait voir ce qu’était une Zad. « Cela me plaît bien et j’ai envie d’être utile. Ce n’est pas tout à fait le même mode d’action que les Gilets jaunes, même si nous aussi on a construit des cabanes. Mais finalement, on fait partie de la même lutte et on veut renverser le gouvernement. »

La première cabane de la ZAD, c’est la cuisine, où des militants ont rapporté des légumes pour préparer de la soupe. Un grand panneau demande de respecter les gens qui veulent pas être pris en photo.

Le collectif CGPT n’a pourtant jamais eu de velléité révolutionnaire. Depuis des années, ils multiplient les pétitions, mobilisations citoyennes, recours juridiques et recherche des soutiens politiques, de la France Insoumise à Génération.s en passant par EELV. En vain. « Nous avons toujours dit que nous ne lancerons jamais une Zad nous-même, mais nous soutiendrions ceux qui souhaiteraient le faire. Et aujourd’hui, nous ne voyons pas d’autre issue », explique Bernard Loup, le pilier de la lutte.

En seulement quelques heures, un dortoir a été construit avec des matériaux de récupération.

Les occupants réclament aujourd’hui une position claire du gouvernement : « Notre objectif, c’est zéro artificialisation », assure Siamak, membre du CPTG. « Notre combat vise à préserver les terres fertiles et nous nous battons également contre l’agriculture intensive. » Mais contrairement à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, les agriculteurs du coin ne sont pas vraiment du côté des militants. Au contraire, beaucoup sont à deux doigts de prendre leur retraite et s’empressent de vendre leurs terres aux promoteurs immobiliers. Des tracteurs passent d’ailleurs régulièrement devant l’entrée de la Zad, sans jamais s’arrêter. « Ils pensent que l’on fait de l’agribashing, mais ce n’est pas du tout cela. On veut simplement se battre pour un autre modèle agricole », poursuit Siamak.

De temps à autre, une voiture de police roule elle aussi devant le terrain occupé. Mais l’expulsion ne semble pas imminente. Les autorités tablent peut-être sur la météo pour décourager la lutte, car des températures négatives sont prévues toute la semaine. Malgré tout, les soutiens se multiplient : en seulement une journée, plus de 380 personnes ont rejoint le groupe Télégram de soutien. Une cagnotte en ligne a été créée pour soutenir cette Zad à seulement trente kilomètres de Paris.

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