À Mayotte, une nuit avec les bénévoles qui luttent contre le braconnage des tortues

Durée de lecture : 10 minutes

28 juillet 2020 / Solène Peillard (Reporterre)



Chaque semaine à Mayotte, des associations organisent des bivouacs de surveillance sur les plages qui accueillent le plus grand nombre de pontes. La journaliste de Reporterre a accompagné, une nuit, ces bénévoles, et a assisté au braconnage d’une tortue marine en direct.

  • Mayotte, reportage

Les lumières viennent de s’éteindre sur le bivouac de l’association mahoraise de protection de l’environnement Les Naturalistes. D’ici une poignée d’heures, la marée sera haute, et les tortues pourront traverser plus facilement le banc de sable, au fond duquel elles déposeront leurs œufs en cette fraîche soirée de juillet. Sur la plage de Majicavo 4 où il s’est installé, le petit camp reprendra vie pour veiller toute la nuit sur le lent manège des animaux. Cette longue étendue déserte est l’une des plus isolées de l’aire marine protégée de Saziley. Le site de ponte le plus actif de Mayotte et de fait, l’un des plus surveillés. Chaque semaine, une vingtaine de bénévoles participent donc à des bivouacs — deux cette nuit-là. Sur l’île, une tortue marine est braconnée chaque nuit. Depuis la crise sanitaire et la suspension de nombreuses patrouilles, le phénomène s’est considérablement aggravé.

22 heures. Un hurlement retentit à l’autre bout de la plage. Un homme crie, mais à plusieurs dizaines de mètres de là ses mots, couverts par le grondement des vagues, sont indiscernables. « Vous aussi, vous avez entendu ? », interroge Zouhoura d’une voix tremblante, la tête encapuchée, tout juste sortie de sa petite tente. Autour d’elle, les sept autres bénévoles se réveillent en sursaut et font courir leurs mains sur la terre poussiéreuse, à la recherche des lampes éparpillées çà et là. Ali manque à l’appel : à une heure où tout s’annonçait calme, le garde de surveillance des tortues employé par le conseil départemental était parti patrouiller seul un instant. Dans l’éclair blanc des faisceaux, sa large silhouette apparaît derrière un baobab. Il court depuis le rivage, se rapproche et répète, le visage déformé par la peur : « Des braconniers ! Il y a deux braconniers sur la plage ! » 

L’un des deux groupes de bénévoles en bivouac ce soir-là.

Le petit groupe s’affole, puis vient dessiner un étroit cercle autour de lui. Chacun se serre contre son voisin, espérant tromper l’angoisse qui vient de s’abattre sur le camp. À bout de souffle, Ali agite les bras. « Ils ont tué une tortue et ils l’ont découpée... Ils ont tout mis dans des sacs. Quand je les ai vus, ils m’ont jeté des pierres ! » Entre ses deux yeux, une tache de sang perle le front du gardien. « Je suis parti en courant, mais je crois qu’ils m’ont suivi jusqu’ici ! » Plus personne n’ose bouger, à l’affût du moindre bruit. Les regards s’agitent, cherchant les deux hommes qui pourraient surgir d’une seconde à l’autre. Les minutes défilent. Victoria finit par briser le silence : « Bon, un groupe reste ici, et l’autre va voir sur la plage. » L’animatrice chargée d’encadrer le bivouac attrape sa paire de baskets. Cinq bénévoles l’imitent et emportent, dans la panique, de quoi se défendre : une machette, quelques râteaux, et même une bouteille de piment. Intérieurement, chacun prie pour ne pas avoir à se servir de ces armes.

Une carapace vide près d’un sac de viande fraîche

Sur la plage, les pieds battent le sol, éclairé au hasard des lueurs et des flashs de téléphone. Tout à coup, Ali s’arrête et pointe du doigt les rochers mis à nu par la marée encore basse. « Elle est là-bas ! » Dans l’obscurité, une forme se dessine progressivement. « C’est pas vrai… », murmure Victoria, la main sur la bouche. La carapace d’une large tortue verte gît-là, sur le dos, entièrement vidée de sa chair et de ses viscères. Sa tête, fouettée par le remous des vagues, pend à un frêle lambeau de peau, au-dessus des rocs noirs. Ses quatre nageoires abandonnées à côté d’elle semblent avoir été coupées d’un coup net. Un petit œuf rond et blanc danse encore dans l’écume. Il est le seul que les braconniers n’ont pas emporté avant de disparaître dans la brousse. 

La carapace d’une large tortue verte gît-là, sur le dos.

Mohamed tourne la tête. Sur le sable, des traces de pas encore fraîches mènent vers un chemin sombre et escarpé. Les deux hommes sont sûrement encore là, tapis dans l’épaisse végétation tropicale. Torches à la main, le groupe avance, chancelant, à la file indienne, vers le bosquet qui le sépare de la plage voisine. « Peut-être qu’une pirogue les attend là-bas », suggère Victoria. Ils n’auront pas le temps de s’y aventurer. Trois enjambées plus tard, un rayon de lumière fait briller un sac poubelle plein, à peine dissimulé dans un frêle buisson. Comme jeté à la hâte. Janfar, s’approche, inspecte et tâte le lourd paquet. Il se tait, puis confirme enfin ce que tout le monde soupçonnait déjà. « C’est de la viande. »

Les visages se figent. Chacun réalise qu’il faudra, au cours des prochaines heures, surveiller attentivement le paquet. Si les hommes le récupèrent, ils pourront revendre chaque kilo de chair entre cinquante et soixante euros sur le marché noir. Mais si le sac est remis à une brigade de police ou de gendarmerie, il deviendra une pièce à conviction capitale. Le mois dernier, une peine inédite était prononcée à l’encontre de deux braconniers. Ils avaient été interpellés avec 65 kilos de viande de tortue, et avaient même admis en avoir tué d’autres pendant le confinement, avant d’être relaxés pour vice de procédure. Mais la cour d’appel finit par les condamner à deux ans de prison ferme. Du jamais vu. Depuis 2018, seule une dizaine de braconniers ont été jugés à Mayotte, les flagrants délits y étant rares. Ce soir, l’occasion est trop belle pour la laisser filer. 

À Mayotte, la viande de tortue, bien qu’interdite à la consommation et potentiellement mortelle, peut être revendue jusqu’à 60 euros le kilo.

« Ça craint, faut qu’on appelle les flics ! »

Alors que l’équipe n’a découvert le sac que depuis quelques minutes, un nouveau cri résonne, cette fois à hauteur du camp. L’un des braconniers vient d’y faire irruption. Paul, resté là-bas, déboule sur le banc de sable, comme pour appeler à l’aide. « Je… Je l’ai vu. J’étais assis là-bas et il est arrivé. Il a dû croire qu’on était tous sur la plage, parce que quand j’ai allumé ma lampe, il est parti en courant. » « Oui, mais ça veut dire qu’ils savent où on est », intervient Victoria. Tous pensent alors au sac de viande que les braconniers ont abandonné en fuyant. Ils sont à sa recherche. Le jour ne se lèvera pas avant six heures ; la nuit promet d’être longue.

« Ça craint, faut qu’on appelle les flics », répète Victoria en cherchant son portable dans son sac à dos. Mohamed sort le sien de sa poche et le tend vers le ciel. « J’ai pas de réseau… » « Là, on en trouvera pas avant Saziley », se souvient Paul. Un groupe doit au plus vite rejoindre la grande plage, à trente minutes de marche de là. Celle-là même où une seconde équipe de Naturalistes s’est installée un peu plus tôt dans la journée. « Faut qu’on les prévienne ! » Sans hésiter, Ali, Mohamed et Victoria rassemblent leurs affaires et se mettent en chemin. Derrière eux, les six autres restés veiller sur le campement promettent de ne pas s’endormir jusqu’à leur retour. Mais Ali, lui, ne reviendra pas. Il s’écroulera sur le sable une fois arrivé à Saziley. Inconscient.

L’aire marine protégée de Saziley est le site de ponte le plus actif du département ultramarin.

2 heures du matin. Depuis son hamac, Zouhoura plisse les yeux, en regardant deux points lumineux glisser sur la mer : un bateau longe le rivage. Elle se redresse. « Eh ! C’est les braconniers ? » « Ça m’étonnerait », la rassure immédiatement Paul. « S’ils ne sont pas revenus, c’est qu’ils sont déjà loin. C’est sûrement une patrouille. » Alors que chacun s’efforce tant bien que mal de ne pas sombrer dans le sommeil, des brindilles craquent. 

« Y a au moins vingt kilos de viande là-dedans »

« C’est pas le moment de nous faire de frayeur ! », sourit Mireille en éclairant les membres de la petite expédition, enfin de retour. Tout à coup, son accent chantant prend des airs plus graves. « Et Ali, il est où ? » « Il a perdu connaissance, il réagissait plus, on a dû le faire évacuer », répond Victoria. « Sauf qu’un kwassa (une barque de pêcheurs) rempli de migrants a chaviré dans la nuit, les secours étaient tous là-bas. Ils pouvaient pas envoyer de bateau… » Pourtant, depuis Majicavo 4, une embarcation semblait bien filer vers Saziley moins d’une heure plus tôt. « C’est la famille d’Ali qui est venue le chercher. »

Pendant ce temps, une barque au bois bleu accoste sur la plage du village le plus proche, M’tsamoudou. Le petit bateau est celui d’Ali et de l’ASVM, l’association qu’il a lui-même fondée pour lutter contre la délinquance dans la commune et sur ses plages. Plusieurs de ses bénévoles viennent de braver la houle pour ramener leur ami. Encore inconscient, Ali est débarqué et immédiatement conduit par les pompiers vers l’hôpital de Mamoudzou, le seul de l’île. Il y reprendra connaissance avant le lever du jour. Pour écarter tout risque de commotion cérébrale, potentiellement provoquée par les projectiles qu’il a reçus à la tête, les médecins lui feront passer une batterie d’examens. À l’heure actuelle, la gravité de ses possibles séquelles est encore inconnue. À l’autre bout de la planète, Sea Shepherd est alerté. Fidèle partenaire de l’association d’Ali dans la lutte contre le braconnage, l’ONG internationale a promis que son avocat le défendrait gracieusement si ses agresseurs étaient arrêtés et poursuivis. 

Le braconnage est la première cause de mortalité des tortues à Mayotte, loin devant la pollution.

8 heures. Sur le sable blanc de la plage de Majicavo 4, quatre hommes vêtus de noir, de lourds sacs dans le dos, s’approchent du camp. « Bonjour, brigade de M’zouazia. On vient prélever la viande. » Les bénévoles indiquent aux militaires l’emplacement du paquet. « Y a au moins vingt kilos là-dedans », commente un gendarme en empoignant le sac dont s’échappe encore un mince filet de sang. Il le dépose à terre, déchire le plastique, d’où s’échappe une odeur âpre. « Ils ont même mis les œufs. » Une partie du butin est récupérée pour être confiée aux enquêteurs, l’autre est enterrée dans le sable, où personne ne pourra plus le récupérer. « On va aussi prendre le sac et le bandana utilisé pour le fermer. S’ils ont déjà été arrêtés, on pourrait les avoir avec leurs empreintes », sourit un gradé.

Comme chaque semaine, une vingtaine de Naturalistes participaient à deux bivouacs séparés sur les plages de Saziley.

Sur la plage voisine, Mireille remue sa bombe de peinture verte dans tous les sens. « Tiens, celle-là on l’avait pas vue hier ! » Membre du Remmat, le réseau local d’échouage, Mireille recense régulièrement les cadavres de tortues. Sur la carapace dont le vent a décollé quelques écailles, elle inscrit la date du jour. « C’est important, parce que sinon quand les autres associations passeront, elles croiront qu’on ne l’a pas encore comptée. Et après, comment savoir où on en est ? » Selon les données locales, 3 à 5.000 tortues vertes viendraient pondre chaque année à Mayotte, où le braconnage demeure la première cause de mortalité. À l’échelle mondiale, le nombre de femelles reproductrices a été divisé par deux au cours des trois dernières générations. 





Lire aussi : Pendant le confinement, le braconnage de tortues a explosé à Mayotte... et continue

Source : Solène Peillard Reporterre

Photos : Solène Peillard /Reporterre et l’association Les Naturalistes.

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