À la raffinerie de Grandpuits, « Total justifie la casse sociale par la transition écologique »

Durée de lecture : 7 minutes

8 janvier 2021 / Laury-Anne Cholez et NnoMan (Reporterre)



Depuis lundi, les salariés de la raffinerie Total de Grandpuits sont en grève pour protester contre la transformation du site en usines spécialisées dans le bioplastique et les biocarburants. Soutenus par des élus et des associations écologistes, ils dénoncent une fausse conversion écologique mais une vraie casse sociale.

  • Grandpuits-Bailly-Carrois (Seine-et-Marne), reportage

De vieux sapins de Noël crépitent dans un tonneau rouillé. À côté, un feu de palettes réchauffe les salariés de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne. Assis sur des chaises de camping, certains sirotent un café, histoire de se réveiller après une longue nuit de veille du mercredi 6 au jeudi 7 janvier. Le temps est glacial et la neige est tombée au beau milieu de leur assemblée générale. « On n’a pas choisi notre saison pour faire la grève », plaisante l’un d’entre eux. Depuis lundi 4 janvier, les salariés ont déclaré une grève reconductible afin de protester contre le projet de reconversion imposé par Total en septembre dernier. La multinationale souhaite en effet stopper l’activité de raffinage et la remplacer par une usine de production d’agrocarburants, une usine de recyclage de plastiques, ainsi que par la première usine européenne de bioplastiques fabriqués à partir de sucre. Deux centrales solaires photovoltaïques viendront couronner le tout. Sur le papier, ce projet coche toutes les cases pour faire rêver ceux qui croient que le pétrolier va se transformer en géant vert.

Sur le piquet de grève, on tente de se réchauffer comme on peut en échangeant les dernières nouvelles.

La crainte d’une casse sociale

Dans un coin du parking de la raffinerie, une tente abrite les provisions et l’indispensable thermos de café. Encore vêtu de son bleu de travail, le talkie grésillant sur la hanche et la tête réchauffée par une large cagoule noire, Florian Bourget, représentant syndical Force ouvrière, n’est pas dupe. « Je ne suis pas opposé à passer de l’énergie fossile à la bio-énergie, mais il faut que ce soit fait à effectif similaire. D’autant qu’ils en auraient les moyens. Il faut rappeler qu’ils ont distribué sept milliards d’euros de dividendes en 2020. »

Florian Bourget, élu Force ouvrière.

400 personnes travaillent aujourd’hui au sein de la raffinerie, ainsi que 500 salariés d’entreprises sous-traitantes. Dans un courriel envoyé à Reporterre, Total assure qu’il n’y aura aucun licenciement, grâce à des départs en retraite anticipés et à des mobilités internes vers d’autres sites du groupe. Le groupe assure qu’il maintiendra 250 postes sur les 400 et créera 15 emplois dans l’usine de bioplastiques. Mais pour les salariés, le compte n’y est pas. « Pour tous les CDD, surtout les jeunes de la région, c’est la porte direct. Alors que cette raffinerie était leur seule perspective d’avoir des boulots mieux payés que le SMIC et de sortir de la précarité », dit Adrien Cornet, élu CGT.

La souffrance des salariés, incertains quant à leur avenir

Ces jeunes en contrat court ne peuvent d’ailleurs pas faire grève. Durant l’assemblée générale, quelques jeunes femmes écoutent les débats. Elles sont en CDD au sein du laboratoire et sont bien conscientes qu’elles ne seront pas embauchées, en dépit des postes vacants dans leur unité, mais préfèrent ne pas s’épancher. La souffrance des salariés quant à l’incertitude face à leur avenir est réelle. Depuis l’annonce du plan de reconversion, les risques psychosociaux ont été multipliés par deux. Une situation déjà vécue par Florian Bourget qui travaillait au sein de la raffinerie de Petit-Couronne, en Seine-Maritime, fermée en 2013. Un coup dur pour la région. « Je me souviens que la boulangerie du village a fermé tout comme le bar. Et puis j’ai deux collègues qui n’ont pas supporté et se sont suicidés. Je ne veux pas que cela arrive ici. »

A l'entrée de la raffinerie, des croix symbolisent les emplois qui pourraient disparaître.

L’hypocrisie du projet de reconversion

Pour les salariés, ce projet n’est qu’une vitrine pour un groupe qui est loin de se désengager des énergies fossiles. Total investit en effet dans l’exploitation de puits de pétrole dans un parc naturel en Ouganda ainsi que dans le plus long oléoduc chauffé au monde, qui traversera l’Ouganda et la Tanzanie. Une enquête menée par plusieurs ONG, notamment les Amis de la Terre, a démontré les violation des droits humains et les famines engendrées par ces forages. Le groupe poursuit également ses investissements en Arabie Saoudite, avec notamment la construction d’un complexe pétrochimique de 9 milliards de dollars.

« Total ne veut pas sortir du pétrole, mais simplement délocaliser son activité dans les pays aux normes plus faibles pour faire encore plus de profits », assure Bénédicte Monville, conseillère régionale écolo de Seine-et-Marne (Groupe Alternative écologiste et sociale [AES]) venue à Grandpuits pour soutenir les grévistes.

Pourtant, dans un article publié dans Les Échos, le groupe pétrolier assurait que la demande de carburant est en baisse annuelle de 4 à 5 % en France. « Les 4,5 millions de tonnes de carburant qu’on sort chaque année chez nous, elles vont bien venir de quelque part. Je suis sûr qu’ils vont les importer », répond Adrien Cornet, de la CGT.

Bénédicte Monville, conseillère régionale écolo de Seine-et-Marne (Groupe AES) venue à Grandpuits pour soutenir les grévistes

Abandonner le raffinage, devenu non rentable

Mais la multinationale a fait ses comptes : le raffinage n’est plus aussi rentable qu’autrefois. Les marges se sont effondrées à cause d’un déséquilibre entre l’offre et la demande qui va s’accentuer avec l’ouverture de raffineries au Moyen-Orient et en Asie, plus compétitives. De plus, l’état du pipeline d’Île-de-France (Plif) qui achemine le pétrole à la raffinerie est dans un état déplorable. Il faudrait six ans de travaux et 600 millions d’euros pour le rénover.

Il n’est donc pas étonnant que Total préfère abandonner l’énergie fossile à Grandpuits et investir 500 millions d’euros dans de nouvelles usines plus « vertes ». Loin d’être un tournant écologique, cette reconversion est une nécessité économique. D’autant que l’usine de bioplastiques est prévue pour produire un résultat opérationnel de 60 millions d’euros par an, contre environ 20 millions d’euros pour les activités de raffinage. Quant aux usines d’agrocarburants et de recyclage, leur rentabilité n’est pas encore évaluée, mais leur coût écologique est lui bien connu. « La Confédération paysanne est très inquiète à ce sujet, car tout ce qui sert à faire des agrocarburants ou des plastiques va accaparer des terres agricoles, qui devraient plutôt servir à produire de la nourriture », poursuit Adrien Cornet.

Plusieurs dizaines de salariés de la raffinerie se relaient jour et nuit pour tenir le piquet de grève.

Relier fin du monde et fin du mois

Le prétexte écologique n’a donc convaincu personne : ni les salariés, ni les syndicats, ni les ONG environnementales qui se sont réunies dans un collectif afin de réfléchir à un plan de reconversion alternatif. Une alliance inédite entre des acteurs aux intérêts qui sont parfois divergents. « Il est vrai qu’il peut paraître contre-intuitif que Greenpeace déclare qu’il faut continuer les activités de raffinage à Grandpuits le temps de trouver une alternative », admet François Chartier, chargé de campagne Océan et pétrole au sein de l’ONG. « Total justifie une casse sociale par le fait de mettre en œuvre la transition. C’est inacceptable : celle-ci doit se construire avec les salariés. » Pour Bénédicte Monville, cet événement pourrait même être l’occasion de repenser la propriété des moyens de production et l’accaparement de la plus-value du travail. « Puisque l’État et la région vont investir dans la reconversion, le bénéfice de cet argent public doit revenir à la collectivité. Aujourd’hui ce n’est pas le cas et les bénéfices sont captés par les multinationales qui gardent la propriété de ces moyens de production. »

Adrien Cornet de la CGT.

Même si les débuts de cette alliance sont encore laborieux, Adrien Cornet s’affiche satisfait : « Les écolos commencent à comprendre que si on veut convaincre les travailleurs de se battre pour la planète, il faut d’abord leur assurer la fin du mois. » Ainsi, à Grandpuits s’esquisse le début d’une nouvelle ère, où des salariés réfléchissent à leur reconversion dans une industrie moins polluante ; où des ONG font passer les besoins des travailleurs avant l’urgence climatique. Au final, une lutte sociale dans laquelle l’emploi n’est pas sacrifié sur l’autel d’une fausse transition écologique.





Lire aussi : Grève reconductible à la raffinerie de Grandpuits de Total

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © NnoMan Cadoret/Reporterre

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