À la rescousse des tortues marines, agressées par les hélices de cargos et les déchets en plastique

7 juillet 2018 / Lorène Lavocat et Paul Roquecave (Reporterre)

Le périple des tortues marines n’est pas un long fleuve tranquille. Désorientées et blessées par les activités humaines, certaines s’échouent sur les rivages. Au centre de soins de l’Aquarium de La Rochelle, les reptiles rescapés sont soignés, choyés et préparés pour repartir.

  • La Rochelle (Charente-Maritime), reportage

D’un coup de spatule appliqué, Éléonore enduit généreusement la carapace de colle à sabot, puis plaque une petite balise bleue surmontée d’une antenne. Ino, jeune tortue caouanne de 12 kilos et 40 cm, bronche à peine, les pattes antérieures fermement maintenues par Pierre. Les deux collègues parent et préparent leurs six pensionnaires pour le jour J. En cette fin de mois de juin, après plusieurs semaines passées au centre de soins de l’Aquarium de La Rochelle, les reptiles vont en effet regagner l’océan. Grâce à l’équipement satellitaire placé sur leur dos, les soigneurs pourront observer leur voyage et s’assurer de leur bonne remise à l’eau.

Car les caouannes — comme leurs cousines tortues vertes, luth ou de Kemp qui nagent le long de nos côtes françaises — sont une espèce menacée, classée vulnérable sur la liste rouge de l’Union internationale de conservation de la nature, et donc étroitement suivie. Depuis plus de trente ans, celles qui s’échouent, se retrouvent blessées ou malades, sont ainsi accueillies et bichonnées au Centre de soins des tortues marines. Chacune arrive dans l’aquarium rochelais avec son histoire, qui raconte la difficile cohabitation entre ces animaux préhistoriques et des humains de plus en plus envahissants.

Éléonore fait une injection d’antibiotiques à « Iroise ».

Ino a ainsi été capturée accidentellement par un pêcheur en octobre dernier, au large des Sables-d’Olonne (Vendée). Icare a été retrouvée pendant la tempête Carmen non loin de Mimizan (Landes), la nageoire avant-gauche à moitié sectionnée par un filet. Iodée, 40 kilos toute mouillée, a elle aussi fait les frais d’une hélice de bateau ; elle a dû être amputée d’une patte. « Les tortues marines sont directement menacées par les activités humaines », note Éléonore. Mais comment ces mastodontes apparemment inébranlables se retrouvent-ils en détresse ?

Une plaie au cou, une fracture du bec et de petites fractures de la carapace

Plus petite que ses congénères, avec une carapace crêtée aux reflets rouille, Indigo a été repêchée en mars dernier près d’Arcachon (Gironde), mal en point. « Nous avons été surpris de voir qu’elle était déjà pucée, explique Éléonore. Cela nous a permis de mieux connaître son histoire : elle est née sur une plage de Floride. En 2016, elle a passé la barrière des vagues et a nagé frénétiquement vers le large ; là elle s’est retrouvée portée par un courant marin qui lui a fait traverser l’Atlantique en deux ans. » Tant qu’elles sont jeunes, jusqu’à l’âge de 15 ans environ, les tortues caouannes n’ont en effet pas la force de résister aux puissants courants. Pendant ces années, elles sont ballotées d’un bout à l’autre de la planète, jusqu’au jour où leurs nageoires sont suffisamment développées pour les ramener sur la plage où elles sont nées. « Les tortues ont un sixième sens, rappelle Éléonore. Grâce aux cristaux de magnétite présents dans leur cerveau, elles sentent le champ magnétique terrestre. Elles s’imprègnent de leur lieu de naissance et peuvent ainsi le retrouver des années plus tard. »

« Indigo » est trop petite pour qu’on pose la balise directement sur sa carapace. Les soignants installent donc l’émetteur sur une couche de néoprène qui n’empêchera pas la carapace de grandir.

La croisière des tortues, avant qu’elles s’étendent sur le sable chaud de leurs tropiques natals, vire parfois au cauchemar, notamment si elles abordent les côtes européennes après octobre. Car l’océan Atlantique en novembre n’a rien des eaux tièdes du golfe du Mexique. « Les échouages hivernaux pour cause d’hypothermie sont fréquents », confirme la scientifique. C’est ce qui est arrivé à Indigo, mais également à Idole, une « adolescente » de près de 50 kilos retrouvée en décembre près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), souffrant d’une plaie au cou, d’une fracture du bec et de petites fractures de sa carapace recouverte d’algues. « Il est rare de rencontrer des spécimens de cette taille, souligne Éléonore. Elle a peut-être été perturbée dans sa migration par les forts cyclones survenus cet automne. »

Un phénomène qui pourrait devenir fréquent, les tempêtes s’intensifiant à cause du changement climatique. « Pour le moment, il est difficile de mesurer l’impact du dérèglement du climat sur les tortues, mais il se pourrait que la température des courants influe sur leurs trajectoires », précise la biologiste. Hors de l’eau, le réchauffement a d’ores et déjà un effet très concret sur la reproduction de ces reptiles.

La balise GPS se déclenchera au contact de l’eau.

Comme l’expliquait le WWF dans un rapport paru en mars dernier, « la température du sable où les tortues pondent leurs œufs détermine le sexe des tortues qui éclosent. Les mâles proviennent d’œufs venant de la partie du nid la plus profonde et la plus fraîche : des températures plus élevées pourraient conduire à la naissance uniquement de femelles, voire, à l’extrême, à pas de survie du tout ». Ce phénomène alarmant s’observe déjà en Australie. Autre impact identifié par l’ONG, « l’augmentation du niveau des mers, des marées plus hautes et des phénomènes météorologiques extrêmes plus nombreux qui pourraient modifier ou détruire les sites de nidification. »

« La moitié des individus autopsiés ont ingéré du plastique » 

« Nous verrons pleinement ces effets dans quelques décennies, car les tortues marines ont une maturité sexuelle tardive, entre 15 et 20 ans, et elles se renouvellent donc lentement », dit la biologiste. C’est d’ailleurs à cet âge que les caractères sexuels deviennent suffisamment visibles pour que l’on puisse distinguer les mâles des femelles.

Soins prodigués à la carapace d’« Ino », tortue caouanne prise dans des filets au large des Sables-d’Olonne le 16 septembre 2017.

Mais un autre danger, bien plus immédiat, guette ces animaux : les déchets plastiques. Île de Ré a été prénommée selon le lieu où elle a été trouvée en août dernier, à la dérive, par des plaisanciers. Son cloaque — l’ouverture postérieure qui sert d’ orifice pour les voies intestinales, urinaires et génitales — était déchiré et inflammé, « sans doute à cause de l’ingestion d’un fragment de plastique », précise Éléonore.

Les caouannes, omnivores, sont pourtant bien moins exposées que les tortues luths, qui se nourrissent exclusivement de méduses. « La moitié des individus autopsiés ont ingéré du plastique, se désole-t-elle. On a retrouvé des morceaux de 20 cm, qui tapissent leur estomac, entrainent des occlusions et des perforations fatales. »

« Elle va bronzer, la tortue ? » demande une petite fille au biologiste, sous l’œil des journalistes lors de la remise à l’eau du 29 juin.

Grâce aux bons soins des biologistes du Centre de La Rochelle, « Île de Ré » s’est remise de son indigestion. Pendant plusieurs mois, les six pensionnaires ont été chouchoutées, nourries d’un festin de crabes, de sardines, de calmars ou de moules. En plus des visites chez le vétérinaire, elles ont eu droit à des séances d’UV, pour les réhabituer aux rayons et à la lumière solaire. Parées de leur balise et d’une puce électronique, elles sont désormais prêtes à reprendre la mer.

« Ino » avance lentement vers la mer, le 29 juin.

« Les tortues, comme tous les reptiles, s’imprègnent très peu de la présence humaine, et retrouvent vite les réflexes de la vie marine, note Éléonore. La seule interaction que j’ai avec elles, c’est quand elles essaient de me mordre parce que je les tiens. » Vendredi 29 juin, lors de la remise à l’eau sur une plage de l’île de Ré, quatre d’entre elles ont ainsi retrouvé sans encombre le chemin du grand large. Ino et Idole sont en revanche restées à quelques kilomètres du rivage… en attendant la bonne vague ?

  • Chacun peut suivre le voyage des tortues ici.

Regarder le diaporama de notre reportage




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Lire aussi : Si rien ne change, il y aura plus de plastique dans les océans que de poissons

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Paul Roquecave/Reporterre
. chapô : Éléonore nous présente « Indigo ».

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