Après deux mois de confinement, la gueule de bois des producteurs

Durée de lecture : 7 minutes

22 mai 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Fermeture des marchés et changement d’habitude des consommateurs : de nombreux producteurs ont été affectés par les mesures sanitaires. Le déconfinement va-t-il leur permettre de retrouver leurs clients et la sérénité ? Reporterre a rencontré ceux et celles qui tiennent les étals des halles d’Alès, dans le Gard.

  • Alès (Gard), reportage

Derrière les étals, les producteurs scrutent d’un œil un brin inquiet les allées et venues. « La deuxième semaine du confinement, j’ai fermé tellement il y avait peu de monde », se rappelle Florence Lauriol, qui vend fromages de chèvre, viandes de porc et d’agneaux de son exploitation lozérienne. « On a perdu 30 % de notre activité pendant le confinement. »

Aux Halles de l’Abbaye, ou « halles d’Alès », ancienne ville minière du Gard, au pied des Cévennes, les stands de producteurs se mêlent à ceux des métiers de bouche. Dans ses larges allées, cabas à la main, la plupart des clients ont le visage masqué. Ils se tiennent sagement à distance les uns des autres. Facile, les files ne sont pas bien longues… mais leur taille s’accroît depuis le déconfinement, se rassurent les habitués. Un petit soulagement, qui n’efface pas pour autant les difficultés.

Les Halles de l’Abbaye, ou « halles d’Alès ».

Bien que les halles soient restées ouvertes, les mesures de confinement ont bousculé les producteurs qui ont ici leur stand attitré. Ses lunettes encadrées de boucles châtain donnent à Florence Lauriol un air souriant, mais son constat l’est moins : « Les halles d’Alès, c’est un complément. On vit surtout grâce au gros marché de la Grand-Combe, qui était fermé. Je ne comprends pas la décision de fermer les marchés, qui sont en plein air, et de maintenir ouvert ici, où c’est fermé. » Un sentiment confirmé par Thomas Leclere, producteur de fromages de chèvre à quelques dizaines de kilomètres plus haut dans les montagnes, à Saint-Jean-du-Gard. Il dépend beaucoup du gros marché de cette commune, fermé pendant six semaines. « Cela a fait chuter mes ventes de 80 % », raconte-t-il, tout en enveloppant avec soin un lot de six petits crottins crémeux. Les halles d’Alès n’ont pas compensé. « Beaucoup de gens qui vivent dans les villages alentour se sont fait contrôler, on leur disait que c’était trop loin pour faire leurs courses. J’ai dû les livrer, parfois faire beaucoup de kilomètres pour pas grand-chose. Là, je suis toujours à moins 50 % de ventes. »

Les marchés fermés, tandis que la grande distribution restait ouverte

Chacun fait ses comptes. Moins 40 % environ pour Cyril Martinez, producteur d’huile d’olive à Mons. Face à la faible affluence, il n’est carrément « pas venu pendant trois semaines. D’habitude, ça repart au printemps. Là, c’est comme si l’hiver s’était prolongé. Heureusement, je ne vends pas une denrée périssable, et on a parmi nos clients des purs et durs qui ont continué de venir chaque semaine. » Patrick Motto-Ros, qui vend à la fois ses légumes et ceux d’autres producteurs, a tout juste vendu de quoi « payer les charges », indique-t-il. Lui aussi a été affecté par l’indécision du gouvernement et la gestion des marchés par le préfet du Gard. Les marchés ont d’abord été fermés comme partout en France, puis à l’inverse des départements voisins moins frileux, seulement certains ont été autorisés à rouvrir dans le Gard, avec d’importantes restrictions sanitaires. Alors que la grande distribution restait ouverte sans conditions, la décision a laissé une traînée de colère chez certains producteurs. « En plus, les supermarchés ont communiqué en disant qu’ils aidaient les producteurs, observe Thomas Leclere. Mais j’ai un collègue qui fait aussi du fromage de chèvre, il leur a livré moins 90 % pendant les trois premières semaines de confinement ! Les produits frais en ont pris plein la tête. Il y a eu un report sur les produits secs, qui se gardent. »

Le producteur d’olives Cyril Martinez.

Seul Sébastien Luthereau, maraîcher à Saint-Chaptes, a limité les dégâts. « Les gens venaient moins mais achetaient plus », explique-t-il rapidement entre deux clientes. Sa chance est qu’il ne vend qu’aux halles, restées ouvertes. Cependant, il confirme le sentiment de ses collègues sur la question des livraisons : « J’ai compensé avec, mais cela demande beaucoup plus de travail, c’est compliqué à gérer. Je suis content d’en être sorti ! »

Autre difficulté, les habitués qui ont continué de venir ont modifié le contenu de leur panier. « Ils n’achetaient plus que le fromage de chèvre basique », indique Thomas Leclere. « D’habitude, on vend beaucoup de saucisson. Là, beaucoup moins, je ne sais pas pourquoi, confirme Florence Lauriol. On avait fait un gros stock pour Pâques, il nous est resté sur les bras. »

Le stand de Thomas Leclere, producteur de fromages de chèvre.

L’éleveuse lozérienne s’est adaptée tant bien que mal. « Côté viandes, on a donc tué moins de bêtes, on les garde mais elles nous coûtent plus cher car on continue de les nourrir. Pour les fromages, j’ai dû en jeter, car on ne peut pas arrêter la production de lait », détaille-t-elle. Thomas Leclere, lui, a diminué la quantité de lait fournie par ses 80 chèvres, « mais cela n’a pas suffi, j’ai dû jeter du lait. J’aurais pu congeler, mais cela ne donne pas un bon produit. Et puis, à quoi bon ? Les ventes s’annoncent mauvaises pour cet été, il y aura moins de touristes… »

« J’ai quand même une cliente qui m’a demandé s’il fallait qu’elle lave ses légumes à la javel ! »

La réouverture progressive des marchés depuis le déconfinement est donc un moment essentiel pour les producteurs, mais délicat. Florence Lauriol espère que les affaires vont reprendre avec le retour du marché de la Grand-Combe, l’un des plus importants de la zone. Son inquiétude : « Les mesures sanitaires sont draconiennes, il y a des barrières pour guider les gens, un sens de circulation d’un stand à l’autre. On sera forcé de parcourir 700 mètres, les petits vieux ne pourront pas. » « Ça non ! » confirme une cliente, canne à la main.

Des mesures sanitaires déjà mises en place au marché de Saint-Jean-du-Gard, un autre gros marché de producteurs des Cévennes, qui a repris deux semaines avant la fin du confinement. « Les mesures sont anxiogènes », estime Thomas Leclere, qui y tient un stand. « Il y a une régulation des entrées et sorties. Les masques sont obligatoires. Il n’y a plus qu’une dizaine de stands, ceux des producteurs de la commune. » Là encore, la gestion de la préfecture est critiquée : « Les mesures sanitaires ont été allégées par le gouvernement, tous les marchés ont l’autorisation de rouvrir, mais le préfet du Gard n’a toujours pas traduit cela par une nouvelle circulaire », regrette Jean-Pierre Denis, président de la section gardoise du syndicat des Marchés de France. « Et quand je vois les recommandations actuelles du préfet, je comprends que les maires hésitent à ouvrir leur marché. »

Les mesures sanitaires préconisées par la préfecture du Gard pour les marchés de plein air

« On impose aux marchés des mesures que l’on n’impose pas aux grandes surfaces, regrette aussi Paul Ferté, porte-parole de la Confédération paysanne du Gard. Mon analyse est que les grandes surfaces sont un espace privé, sur lequel les maires n’ont pas de responsabilité. Alors que les marchés se déroulent dans l’espace public, et donc tout le monde politique se rejette la patate chaude, du gouvernement aux préfets et aux maires. »

Patrick Motto-Ros, lui, revient de son premier marché en deux mois. « À Saint-Jean-du-Pin, les clients ont joué le jeu, se satisfait-il. J’ai quand même une cliente qui m’a demandé s’il fallait qu’elle lave ses légumes à la javel ! » Un des autres marchés sur lesquels il tient un stand, à Sommières, ne rouvrira selon ses informations que début juin. Mais le producteur de légumes veut rester optimiste : « Là, ça reprend, mais ça reste timide. On espère que ça tournera mieux cet été. Peut-être que les locaux vont moins partir en vacances, et que ça sauvera l’année. »

Le stand de Florence Lauriol.

Masqué derrière son étal d’huile d’olive, Cyril Martinez s’est choisi un autre dicton : « Ce qui n’est pas fait n’est pas fait. Et les drives des supermarchés ont fonctionné à plein régime. Il faut espérer que ces habitudes de consommation ne perdureront pas. »


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre
. chapô : Patrick Motto-Ros, marchand de légumes aux halles d’Alès.

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