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Reportage — Monde

Au Burkina Faso, la fierté des femmes cultivant la « ceinture verte »

À Ouagadougou, au Burkina Faso, Céline Zemba vient tous les jours sur la ceinture verte, parfois de 7 à 17 heures.

Pratiquement abandonnée, la ceinture verte de Ouagadougou, sorte de bouclier écologique au Burkina Faso, revit depuis 2018. Avec une dimension sociale plus affirmée, au profit des femmes et des déplacées intérieures.

Ouagadougou (Burkina Faso), reportage

Dans un quartier du nord de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, les yeux maltraités par la poussière se consolent à la vue d’une étendue de verdure. Le vent y improvise une valse à trois temps avec de grands feuillus. Même en cette saison des pluies, qui rend la ville moins suffocante, le contraste est saisissant.

Au milieu de quelques bâtiments résidentiels et religieux, des barrières en fer clôturent de vastes parcelles de terre. Dans un coin, un château d’eau se dresse fièrement. Au pied de ce géant de métal est disposée une dizaine de panneaux solaires. En face, des arbres, tels que des colas et différentes espèces de khayas, veillent sur les plantations maraîchères. Ici, se dresse du maïs aux épis dodus. Là, des pieds de gombo aux chaleureuses fleurs jaunes couvent des aubergines en pleine croissance.

Bienvenue sur la ceinture verte de Ouagadougou. Dans un pays sahélien comme le Burkina Faso, en proie à la désertification, de tels espaces sont précieux. « Si nous n’avons pas de zones humides, de zones de fraîcheur, nous ne pourrons plus vivre ici. La ville ne serait pas durable », souligne Valentin Bayiri, coordinateur du projet pour la mairie. À Ouagadougou comme ailleurs, le principe d’une « ceinture verte » est d’agir en bouclier écologique, grâce au reboisement et à la préservation des milieux naturels. Celle-ci, lancée en 1976, devait permettre de protéger la ville du vent, de l’érosion et de la poussière.

La mairie de Ouagadougou a investi dans un château d’eau de 40 mètres cubes.

Cultiver pour « ne pas mendier »

Au milieu de ce labyrinthe d’arbres et de cultures, trois femmes, vêtues de longs habits noirs, s’affairent autour de pousses de salade. Binettes en main, visage à quelques centimètres du sol et dos courbé, elles retournent des petits îlots de terre brune. Il est à peine 9 heures, mais le soleil tape déjà fort. Des gouttes de sueur perlent sur le front des travailleuses, au champ depuis plusieurs heures. « Je suis à Ouagadougou depuis au moins trois ans, explique Douayi Cissé, originaire de Gorom-Gorom, dans la région du Sahel. C’est à cause des tueries dans notre village que nous avons fui. »

Douayi Cissé fait partie de ces 1,5 million de Burkinabè [1] qui ont dû quitter leurs villages en raison des attaques à caractère terroriste. Depuis la montée de l’insécurité et des menaces terroristes en 2015, les déplacés internes sont nombreux à se positionner aux feux rouges de la capitale pour demander quelques pièces aux passants motorisés. « Ce travail me permet de ne pas mendier, de pouvoir me nourrir et d’en vendre une partie », raconte fièrement la cultivatrice.

Douayi Cissé réussit à tirer un peu de revenus de sa production maraîchère.

Selon le président de la Fédération des pépiniéristes et des jardiniers du Burkina Faso, Abdoul Wahab, sur les 430 femmes qui s’occupent des 40 hectares réhabilités de la ceinture verte, huit sont des déplacées internes. Au moins 500 personnes, déplacées internes et Ouagalaises confondues, seraient sur liste d’attente pour y cultiver à leur tour.

Si la mairie reconnaît la présence des personnes déplacées, Valentin Bayiri explique qu’elle n’est pas institutionnalisée. « Aujourd’hui, la ceinture verte peut être une occasion pour elles. Mais il faut d’abord les identifier afin de pouvoir les suivre. » Au-delà du reboisement et de son bénéfice écologique, le projet a une visée sociale : offrir du travail aux plus vulnérables. Ces multiples objectifs sont soutenus par les partenaires tels que les entreprises locales, l’Union européenne ou encore les ONG Manitese et Acra. « Nous avons mis l’accent sur ces femmes pour faire en sorte que le produit de leur culture, qui sert à alimenter la ville, leur apporte une autonomie sociale », souligne Pierre Baillet, le secrétaire général de l’Association internationale des maires francophones (AIMF), qui accompagne cette réhabilitation à travers un financement de près de 333 000 euros.

D’après les chiffres des autorités communales, l’opération pilote menée entre 2018 et 2020 a permis de créer 550 emplois et de planter 4 000 arbres. Les entreprises locales et les ONG ont investi plus de 55 000 euros et un peu plus de 72 000 euros de revenus ont été générés.

Plusieurs entreprises ouagalaises participent à des opérations de reboisement de la ceinture verte.

« On se nourrit ici »

À quelques parcelles de celle de Douayi Cissé, une femme tire de l’eau d’un puits creusé dans le sol encerclé par des pneus. Les pieds des deux côtés de l’installation, elle en ressort une poche noire pleine d’eau qu’elle déverse dans des arrosoirs. « Ça fait quatre ans que je viens tous les jours, relate Aminata Traoré. Avant, on balayait la terre pour retirer le sable et le vendre. Mais la mairie est venue nous dire d’arrêter, car selon elle, on dégradait le lieu. »

Aminata Traoré puise l’eau pour la mettre ensuite dans des arrosoirs.

Si la ceinture verte a failli disparaître avant 2018, c’est en raison d’un manque d’organisation et de sensibilisation. « Les habitants trouvaient qu’elle favorisait l’insécurité, donc ils ont coupé les arbres, ils ont remué la terre… », raconte Valentin Bayiri. Les 2 100 hectares prévus en 1976 ont été réduits comme peau de chagrin. En 2018, une réflexion a été menée pour ne pas réitérer les erreurs du passé et faire face à trois principaux défis : le taux d’occupation anarchique de 50 % des 2 100 hectares, la forte dégradation du couvert végétal et du sol et les déchets qui jonchaient les espaces vides.

« Nous avons clôturé l’endroit pour le protéger des animaux. Mais il fallait aussi des gens qui l’entretiennent, alors nous avons fait appel aux femmes du quartier qui balayaient le sol », explique le coordinateur, debout au carrefour de parcelles cultivées. La mairie a délégué à la fédération la tâche de regrouper les femmes en plusieurs associations, de les sensibiliser et de leur distribuer des carrés de terre. Les maraîchères reconverties versent une cotisation pour les frais de fonctionnement, comme les salaires des gardiens et de la secrétaire.

De g. à d. : Aminata Traoré, Safiatou Yempoika Kabore et Céline Zemba souhaitent que le système d’eau soit amélioré.

« Je gagne entre 25 000 et 30 000 francs CFA par mois [entre 38 et 45 euros. Le salaire minimum au Burkina Faso est d’un peu plus de 30 000 francs]. Je gagne aussi en santé, le travail est moins dur », décrit Safiatou Yempoika Kabore, aux côtés d’Aminata Traoré. Plus en amont, Céline Zemba cultive elle aussi gombo, maïs, salade et menthe. « Pour nous nourrir et payer les frais de scolarité, je cultive et je nettoie aussi le linge chez des gens deux fois par semaine, avant de venir ici. Le travail, ça fait mal, mais ça fait du bien », dit en riant cette dame de 52 ans, qui élève seule ses deux enfants.

Maraîchères et solidaires

Les maraîchères affirment qu’une véritable solidarité s’est nouée entre ces reconverties, qu’elles soient originaires de Ouagadougou ou arrivées récemment en raison des violences dans leur localité d’origine. « Vous voyez le gombo là, ce sont les déplacées internes qui l’ont planté. On vit ensemble », ajoute Aminata Traoré. Les gardiennes de la ceinture verte cotisent chacune 500 francs CFA (0,77 euro) pour une cagnotte commune. « Nous utilisons ces fonds lors des événements sociaux sans tenir compte de l’appartenance religieuse ou ethnique », précise Safiatou Yempoika Kabore. Abdoul Wahab confirme : « Il y a des femmes qui ont perdu leur mari, tout le monde a cotisé pour les aider. »

Céline Zemba tient dans sa main du gombo, un légume très consommé au Burkina Faso.

Bien sûr, tout n’est pas rose sur la ceinture verte. Pour les bénéficiaires, la ressource « eau » est un problème à la saison sèche. « Nous sommes trop nombreux à cultiver et on manque d’eau », regrette Céline Zemba, qui a déjà exprimé son inquiétude. Pour autant, cela ne semble pas créer de conflits. « On collabore, on se donne des conseils. Sans entente, il n’y a rien… », poursuit cette dernière. Silvia Frégoso, cheffe de projet de l’ONG Acra, abonde dans son sens : « Ces femmes sont disposées à travailler ensemble, car il y a de l’espace. Elles ont déjà vu l’opportunité de cette initiative. »

Le projet permet aussi de construire du lien social. « Quand les gens se rassemblent autour d’un seul but, cela crée de la cohésion. Le fait de s’accepter, de vivre ensemble, c’est un moyen de lutter contre l’extrémisme violent », explique Valentin Bayiri, en référence au conflit avec des groupes armés. Dans ce contexte, les différents acteurs souhaitent que cette ceinture se pare de toujours plus de vert.


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