Au Pérou, les plantes médicinales aident à lutter contre le Covid-19

Durée de lecture : 7 minutes

22 juillet 2020 / Wyloën Munhoz-Boillot et Gabriela Delgado Maldonado (Reporterre)



Au Pérou, les communautés indigènes touchées par le Covid-19 sont privées d’accès aux hôpitaux, abandonnées par l’État et incapables d’acheter des médicaments, dont le prix a explosé. Elles ont donc recours aux plantes médicinales et aux connaissances ancestrales, qui, même sans confirmation scientifique de leur efficacité, suscitent un intérêt grandissant.

  • Pucallpa (Pérou), reportage

Au milieu d’une grande salle où règne une chaleur moite, Mery Fasabi est accroupie face à un fait-tout fumant, dont elle remue le contenu régulièrement. Devant elle, assise sur une chaise, une femme d’une soixantaine d’années inhale la vapeur qui s’en dégage. « Cette pandémie nous a conduits à nous tourner vers les plantes et c’est un succès », affirme Mery. Depuis quelques semaines, cette jeune professeure des écoles consacre une partie de ses journées à traiter les indigènes de sa région qui présentent les symptômes du coronavirus à l’aide de préparations à base de plantes.

Mery est membre du peuple indigène shipibo, ethnie majoritaire de la région d’Ucayali. Cette région, située en plein cœur de l’Amazonie péruvienne, abrite une population indigène importante. Plus de 16 groupes ethniques répartis en 400 communautés, soit 55.000 indigènes qui vivent le long du fleuve Ucayali et de ses affluents. Ucayali est la sixième région du Pérou la plus touchée par le coronavirus, avec plus de 8.500 cas et 160 morts, selon les chiffres officiels. Mais ce bilan ne prend en compte ni les cas ni les morts recensés dans les communautés indigènes.

Le Comando soigne les patients à l’aide de préparations à base de plantes.

Sans accès aux hôpitaux et abandonnés par l’État, ces populations sont livrées à elles-mêmes dans la lutte contre la pandémie. C’est dans ce contexte qu’est né le Comando matico, un groupe créé au mois de mai par de jeunes indigènes shipibo de Pucallpa, la capitale de la région d’Ucayali, pour venir en aide à des membres de leur famille atteints du coronavirus, et n’ayant pas accès aux soins. « L’idée était d’envoyer du matico, une plante médicinale qui pousse beaucoup par ici, à une des communautés shipibo, où 500 personnes avaient été testées positives au coronavirus. Les autorités se sont contentées de faire les tests, puis sont reparties. Donc, on s’est organisés pour récolter le matico et leur envoyer », raconte Gabriela, membre du Comando.

Certaines plantes, dont le matico, ont des propriétés médicinales reconnues 

L’initiative a alors été relayée par les médias locaux. Très vite, Gabriela et ses amis ont été contactés par d’autres communautés indigènes. Toutes réclament la préparation à base du fameux matico, une plante réputée pour ses propriétés antibiotiques. Le petit groupe s’organise. « La paroisse de la localité de Yarinacocha nous a prêté un espace pour accueillir les patients, raconte Gabriela. On y a mis des chaises, des matelas et le maire nous a apporté un soutien logistique et financier. » Tous les matins, la quinzaine de bénévoles sortent récolter les plantes dans les alentours, puis en font des préparations qui sont ensuite bues ou inhalées par les patients.

Ce jour-là, c’est au tour de Mery de s’activer dans la cuisine de la paroisse à la préparation des infusions de matico. « Le matico aide à nettoyer les poumons, il désenflamme les bronches, car il contient de l’azithromycine, explique-t-elle, et on utilise d’autres plantes pour compléter : verveine, camomille, eucalyptus, gingembre, ail, citron et oignon. » Des recettes qui font partie de l’héritage du peuple shipibo auquel appartient la jeune femme. « Depuis que nous sommes tout petits, nos parents et grands-parents nous enseignent leur connaissance des plantes. Nos ancêtres y ont toujours eu recours. »

Les patients sont accueillis dans un espace prêté par la paroisse de Yarinacocha.

Régulièrement, Mery et les autres membres du Comando sillonnent la région pour soigner les patients à domicile ou se relaient auprès des malades qui défilent dans l’espace prêté par la paroisse de Yarinacocha. Certains patients y restent plusieurs jours, voire plusieurs semaines, comme ce fût le cas de Roberto Wuicler Yui Lopez, membre de la communauté shipibo de San Francisco, une communauté indigène de 3.000 âmes établie à 40 minutes de Yarinacocha. Mi- juin, Roberto a été pris en charge par le Comando Matico à la suite de graves problèmes respiratoires. « Ils se sont occupés de moi 24 h sur 24, en me faisant des inhalations à base de plantes. Cela n’a pas été rapide, mais j’ai retrouvé peu à peu mes capacités respiratoires. Au bout de 10 jours, je respirais à nouveau normalement », se souvient-il. Même s’il n’est pas encore tout à fait rétabli, cet homme de 49 ans est convaincu d’avoir échappé au pire grâce aux méthodes utilisées par le groupe de bénévoles.

En effet, certaines plantes, dont le matico, ont des propriétés médicinales reconnues, comme l’explique le Dr Martha Villar. « Les plantes médicinales ont toujours joué un rôle important dans la médecine à travers le monde. D’ailleurs, 25 % des médicaments sont dérivés de plantes. Dans le cas du matico, il est utilisé depuis de nombreuses années au Pérou, principalement pour soigner les plaies infectées ou en infusion contre les maladies respiratoires, car il a une action antibactérienne », complète celle qui est à la tête du service de médecine complémentaire de EsSalud, l’organisme de sécurité sociale péruvien. « Le matico a fait l’objet de plusieurs études précliniques sur son activité antibactérienne et anti-inflammatoire, mais peu d’études ont été réalisées sur son effet antiviral. On a observé une action contre la famille des poliovirus, mais je n’ai pas connaissance d’étude menée sur l’action du matico sur la famille des coronavirus », tempère-t-elle.

 Un véritable succès auprès des communautés indigènes de la région et au-delà

De son côté, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) met en garde contre toute prise de traitement, en particulier en automédication, car si « certains remèdes traditionnels peuvent apporter du réconfort et soulager les symptômes du Covid-19, rien ne prouve que les médicaments actuels permettent de prévenir ou de guérir la maladie », affirme l’institution sur son site internet, tout en rappelant que « la plupart des patients (environ 80 %) guérissent sans qu’il soit nécessaire de les hospitaliser ». En clair, ce n’est pas parce qu’un patient traité par des plantes médicinales va mieux, qu’il va mieux grâce à ces plantes.

Tous les matins, les bénévoles sortent récolter le matico, puis en font des préparations.

Pourtant, depuis sa création au mois de mai, le Comando Matico rencontre un véritable succès auprès des communautés indigènes de la région et au-delà. « Nous avons déjà reçu plus de 300 patients. Et on a été dépassé jusqu’à avoir des patients de Lima à qui on donne des conseils par téléphone, se réjouit Jorge. Avec la pénurie de médicaments [qui s’est accompagnée d’une flambée de leurs prix au Pérou], la médecine traditionnelle est devenue une alternative. » Plus qu’une alternative, pour Gabriela, autre bénévole du groupe, le Comando s’est substitué à l’État, où ce dernier a échoué. « L’État a failli. À Pucallpa, les hôpitaux ont été débordés dès la première semaine. Les gens n’ont plus confiance, car ils les voient comme un endroit où l’on meurt. Nous leur offrons une alternative de vie », dit la jeune femme.

À la suite du succès rencontré par l’initiative, début juin le groupe de bénévoles a reçu la visite de la ministre péruvienne de la Femme et des Populations vulnérables, Gloria Montenegro, qui a salué le travail du Comando Matico et appelé à lancer des actions similaires dans d’autres régions du pays. Lors de cette rencontre, les bénévoles ont demandé à être intégrés dans la stratégie nationale de lutte contre le coronavirus pour travailler de manière articulée avec les autorités régionales et locales, et disposer de réels moyens pour s’occuper des indigènes contaminés. Ils réclament également la reconnaissance par l’État de leurs connaissances ancestrales des plantes médicinales, qui font partie, selon eux, du patrimoine culturel du Pérou.





Lire aussi : En Amazonie, une campagne pour protéger les Yanomami du Covid-19 et des orpailleurs est lancée

Source : Wyloën Munhoz-Boillot pour Reporterre

Photos : © Gabriela Delgado Maldonado/Reporterre
. chapô : Le Comando matico veut multiplier son action à travers le pays.

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