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Au cœur des insurrections populaires mondiales : l’écologie

Durée de lecture : 6 minutes

3 décembre 2019 / Mathilde Panot et Loïc Prud’homme

Consciente de « ce qui vient », « l’oligarchie s’en met plein les poches », accusent les auteurs de cette tribune. En réponse à la privatisation continue des biens communs, comme l’eau, est née une pléthore d’insurrections populaires mondiales, toutes liées à la crise écologique.

Mathilde Panot est vice-présidente du groupe parlementaire la France insoumise et Loïc Prud’homme est député du même groupe.


Partout, l’aspiration au changement social et politique éclot avec une force semble-t-il irrépressible. Algérie, Liban, Irak, Chili, Iran, Hong-Kong, Équateur... Partout, les peuples se lèvent pour exiger la justice. Bien que chaque situation soit spécifique, des points communs entre ces différents soulèvements populaires émergent. La réalité écologique contemporaine est celle que prévoyait déjà Harald Welzer il y a dix ans lorsqu’il prédisait que les guerres à venir seraient des « guerres du climat »[Harald Welzer est l’auteur du livre Les guerres du climat, aux éditions Gallimard]. Aujourd’hui, la puissance du choc écologique rencontre l’une des phases les plus prédatrices du capitalisme. Plus que jamais, les conflits du XXIe siècle sont liés à la question écologique.

De ce point de vue, l’exemple de l’eau est frappant. En vingt ans, les conflits ont été multipliés par plus de trois, provoquant des millions de réfugiés. Entre 2010 et 2018, on note 263 conflits en lien avec l’eau. Pour 123 d’entre eux, elle serait le facteur déclencheur. À étudier les insurrections populaires en cours, on trouve à l’origine d’une partie d’entre elles des tensions relatives à la ressources en eau.

Les bouleversements climatiques agissent en agent révélateur d’États défaillants et de sociétés inégalitaires

Prenons quelques exemples. Dès l’été 2018, des manifestations considérables avaient lieu en Irak pour protester contre les pénuries d’eau et l’incurie des autorités. Au Liban, où 0,1 % de la population accapare autant de revenus annuels que la moitié la plus pauvre de la population, une partie de celle-ci n’a pas accès à l’eau potable alors que le pays est appelé le « château d’eau » du Moyen-Orient. En Inde, la pluviométrie particulièrement faible, liée au retard de la mousson, a entraîné des problèmes massifs de gestion des ressources hydriques et de production agricole à l’été 2019. L’économie régionale s’en est trouvée perturbée au point que des manifestations au Pakistan pourraient bien être liées à cette crise de l’eau. Au Chili, une intense sécheresse a précédé les manifestations immenses qui ont abouti à la convocation d’une Constituante.

Les pressions considérables sur les ressources en eau illustrent le fait que le système capitaliste provoque et accélère la destruction des sociétés.

Ainsi, les bouleversements climatiques agissent en agent révélateur d’États défaillants et de sociétés inégalitaires, gangrenées par la corruption. Les évènements extrêmes, tels que les cyclones ou les sécheresses, aggravent les coupures d’accès aux réseaux vitaux pour les habitants et démontrent avec force l’incapacité de dirigeants corrompus à permettre à chacun d’assouvir ses besoins fondamentaux. Au Chili, l’eau a été confiée par la dictature au privé, pour le plus grand malheur des habitants. Sur dix villes où l’eau est la plus chère en Amérique latine, sept sont chiliennes. Dans leur mouvement populaire, les Chiliens se sont aussi révoltés contre les injustices engendrées par les restrictions de consommation d’eau imposées aux petits agriculteurs et éleveurs, qui ont de ce fait perdu leurs cultures et leur bétail tandis que les grands cultivateurs d’avocats ont pu irriguer leurs immenses monocultures destinées à l’exportation.

La rapacité du secteur capitaliste n’a que faire des besoins humains basiques

La rapacité du secteur capitaliste n’a que faire des besoins humains basiques. Les pressions considérables sur les ressources en eau, liées au changement climatique et à la pression démographique, illustrent le fait que le système capitaliste provoque et accélère la destruction des sociétés. En effet, l’oligarchie prédatrice, dans un mécanisme de connivence d’intérêts entre pouvoir politique et dirigeants de multinationales, s’accapare les ressources et les réseaux d’approvisionnement. À l’aune des bouleversements climatiques, la puissance publique voit sa capacité à administrer les réseaux de plus en plus réduite, y compris dans les pays riches.

Il faut l’entendre et comprendre que notre situation, en France, n’est pas si éloignée de celle de ces pays du Sud. Nous subissons la même conjonction entre événement écologique d’ampleur et privatisation accélérée de l’économie : tout se passe comme si, conscients de ce qui vient, l’oligarchie s’en mettait plein les poches dans un dernier « sauve qui peut ! ». Le modèle agro-productiviste a déjà rendu impropre à la consommation des quantités significatives d’eau en France : 2.400 forages destinés à la production d’eau potable ont dû y être abandonnés du fait de la présence de pesticides ou de nitrates. Le volume d’eau disponible dans les nappes phréatiques pourrait chuter de 10 à 30 % d’ici à 2050. À cause du changement climatique, le nord de la Loire pourrait connaître des crues plus intenses, tandis que le sud verra ses cours d’eau asséchés.

Quelle gestion des conflits d’usage en situation de pénurie d’eau ? Telle est la question posée par la mission d’information conduite par Loïc Prud’homme à l’Assemblée nationale. Les conflits d’usage risquent d’aller croissant si les modalités de gestion de la ressource ne sont pas revues et n’écartent pas définitivement les opérateurs privés. Le bon sens voudrait que la ressource en eau soit nationalisée et gérée démocratiquement et collectivement, pour ce qu’elle est : notre bien le plus précieux.

Les êtres humains tiennent à leur vie commune : voici le sens profond des insurrections populaires en cours. Voici la clameur qui monte partout. En France, le 5 décembre est un mouvement pour défendre le droit d’avoir une retraite et vivre dignement. Mais c’est aussi plus que cela : il peut s’agir d’un mouvement pour réclamer un accès égal aux réseaux qui garantissent une vie digne à chacun, et éviter à nos enfants une vie pourrie par les désastres écologiques que les politiques au service d’intérêts particuliers aggravent. L’action des peuples pour reprendre leur destin en main et dégager une oligarchie qui n’a que faire de l’intérêt général, est en ce sens une action écologiquement salutaire. Au Liban, au Chili, en Irak, en Équateur, en Algérie… et en France le 5 décembre ?



Lire aussi : Partageons l’eau ! Les « bassines » ne profitent qu’à l’agriculture intensive

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : La sècheresse dans l’Indre / © Christian Toussaint
. Sécheresse / Pixabay

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

DOSSIER    Eau, mers et océans

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