Avec la futaie jardinée, la forêt devient un gigantesque potager

Durée de lecture : 6 minutes

9 septembre 2020 / Philippe Desfilhes (Reporterre)



Dans le Haut-Jura, le savoir-faire des bûcherons permet une exploitation raisonnée en « futaie jardinée ». Cette pratique permet notamment de fabriquer les boîtes du mont-d’or, indissociables de ce célèbre fromage du Haut-Doubs, dont la commercialisation débute vendredi 11 septembre.

  • Lajoux et Bois-d’Amont (Jura), reportage

Rendez-vous est pris pour midi, l’heure à laquelle le bûcheron et les deux « sangliers » — les découpeurs de sangles — prennent leur pause-déjeuner. La coupe, nous a-t-on indiqué, est facile à trouver. La parcelle se trouve sur la commune de Lajoux, un petit village du Haut-Jura, en bordure du sentier de grande randonnée (GR) qui court le long de la Combe-du-Lac. Impossible de se tromper : un panneau avertit les randonneurs des travaux forestiers en cours.

Lorsque nous arrivons, le casse-croûte n’a pas encore commencé. Pascal Moyse, le bûcheron, finit d’ébrancher l’épicéa qu’il vient d’abattre. Nous nous approchons pour le saluer et l’observer retourner l’arbre « à la main », aidé par Aimé Lecomte, son apprenti de 16 ans. Harponné par deux longues perches équipées de crochets, l’arbre résiste aux efforts des deux hommes, puis finit par pivoter.

À une centaine de mètres plus avant dans la forêt, les deux « sangliers », Christian Grenard et Bruno Cretin-Maitenaz, s’activent silencieusement. Penchés chacun sur un tronc, ils découpent dans le liber (la partie interne de l’écorce), avec leurs « cuillères », les lanières (les sangles) qui viendront entourer le fromage mont-d’or avant qu’on le place dans sa boîte, donnant à cette AOP du Haut-Doubs son parfum si singulier. Traditionnellement consommé pendant la période des fêtes de fin d’année, le mont-d’or connaît un tel succès que les ventes commencent désormais dès septembre, le 11 cette année.

Christian Grenard découpe les sangles dans le liber avec sa « cuillère ».

Une bonne journée, chaque « sanglier » découpe un millier de mètres de sangles de 42 ou 50 centimètres chacune, selon la taille du fromage. De quoi assurer un revenu très correct, à condition de ne compter ni son temps ni son effort : l’été, un sanglier reste dix heures et plus dans la forêt. Il lui faut ensuite regagner son auto, les paquets de sangles sur l’épaule puis les regrouper par paquets de 30, les lier et les mettre à sécher.

 « Pour bénéficier de cette qualité d’arbres, il faut veiller à l’équilibre et à la survie de la futaie du Haut-Jura »

Philippe Lacroix a sélectionné soigneusement, sur pied, les 17 épicéas qu’il fait couper sur la parcelle de Lajoux. Pour chacun d’entre eux, il a estimé la quantité de sangles à lever en fonction de la longueur et de la régularité du tronc. Son entreprise, Les Gavottes, est l’une des deux dernières à fabriquer les boîtes à fromage de mont-d’or à Bois-d’Amont, gros village frontalier de la Suisse, distant d’une trentaine de kilomètres du lieu de la coupe. Outre les sangles, les épicéas servent à confectionner le couvercle, le fond des boîtes et les fines « targes », qui en forment le côté. « Nous avons besoin d’épicéas de premier choix pour nos boîtes », explique-t-il : les « targes » sont fabriquées à partir de fûts sans nœud afin d’être les plus régulières possible.

Philippe Lacroix dans son entreprise de fabrication de boîtes de mont-d’or.

Les forêts du Haut-Jura produisent un bois à croissance lente très résistant : les épicéas que coupe Pascal Moyse poussent entre 1.000 et 1.300 mètres d’altitude et ont jusqu’à 200 ans d’âge ! Leurs fûts sont réputés. Des épicéas jurassiens de 40 mètres et plus fournissaient en mâts les navires de la flotte de Louis XIV, et les plus exceptionnels d’entre eux, les fameux « bois de résonance », font le bonheur des luthiers.

Les « targes » prêtes pour la confection des boîtes.

« Pour bénéficier de cette qualité d’arbres, il faut veiller à l’équilibre et à la survie de la futaie du Haut-Jura, constituée de trois quarts de résineux, surtout des épicéas, et d’un quart de feuillus, essentiellement des hêtres [les « foyards », dit-on dans la région], débités en bois de cheminée. Il est très important pour cela d’avoir recours à des bûcherons qui, comme Pascal Moyse, ont une pratique attentive et très technique de leur métier », poursuit Philippe Lacroix. Impossible aussi d’avoir recours aux abatteuses mécaniques, qui tassent le sol peu profond et très calcaire. « De plus, les abatteuses arrachent l’écorce, ce qui ne permet pas de prélever de sangles », explique le fabricant de boîtes.

« Chaque arbre à abattre a fait l’objet d’un choix judicieux de la part du technicien forestier » 

Sur la parcelle, le travail a repris. Il faut avoir vu couper un épicéa de grande taille, dans une futaie aussi dense et complexe, pour réaliser la technique et l’habilité des bûcherons. Pascal Moyse nous désigne l’endroit exact où il veut faire tomber l’arbre : vers l’aval, légèrement sur la gauche, où il ne court pas le risque d’abîmer un autre épicéa ni de gros « foyard ». Le bûcheron commence par découper soigneusement une profonde entaille (l’« entaille d’abattage ») puis tronçonne le pourtour du tronc jusqu’au point autour duquel il pivotera (la « charnière »). Lorsque Pascal Moyse arrête sa tronçonneuse une poignée de minutes plus tard, l’épicéa tient en équilibre, comme par magie. Des coins sont alors introduits à grands coups de masse dans le trait de scie pour soulever l’arbre dans la direction souhaitée et le déséquilibrer. L’épicéa s’abat en faisant trembler la forêt alentour, à moins d’un mètre du point indiqué par Pascal Moyse, à bonne distance d’Aimé Lecomte, parti avertir les éventuels randonneurs.

Les fonds de boîtes sont elles aussi découpées dans les épicéas de la région.

L’arbre est ensuite ébranché, écimé, ausculté (tous ses défauts sont soigneusement notifiés) puis « cubé » : après avoir mesuré sa longueur et son diamètre, Pascal Moyse fait une rapide estimation sur son calculateur. Une belle prise. Avec un volume de bois de près de 5 m3, c’est l’un des plus bels épicéas de la coupe — il rapportera près de 400 euros au propriétaire de la parcelle.

Par nature discret, Pascal Moyse nous parle de son métier avec passion : « À chaque passage, il faut enlever les bois mûrs, abîmés ou malades et préserver ceux qui seront coupés une dizaine d’années plus tard. L’approche est la même que lorsque l’on éclaircit les carottes dans un potager, mais avec échelle de temps différente. » Il insiste : « Dans une futaie jardinée, nous ne coupons par les arbres, nous les récoltons ! »

On ne s’improvise pas bûcheron — il faut au moins un brevet d’études professionnelles agricoles (BEPA) « métiers du bûcheronnage », la formation que suit le jeune Aimé Lecomte. Laisser beaucoup de bois sur pied et respecter la forêt demande une sylviculture raisonnée. « Chaque arbre à abattre a fait l’objet d’un choix judicieux de la part du technicien forestier. Ensuite, le plus important est de les tronçonner en veillant à ne pas abîmer les beaux arbres alentours. Il faut aussi faire tomber l’arbre en pensant au travail du débardeur. Celui-ci doit pouvoir sortir proprement le bois pour causer le moins de dommages possible. » Et Pascal Moyse de conclure : « En futaie jardinée, lorsqu’on arrive, c’est une forêt, et lorsqu’on a fini la coupe, c’est toujours une forêt. »





Lire aussi : Une méthode écologique d’user de la forêt : la futaie irrégulière

Source : Philippe Desfilhes pour Reporterre

Photos : © Philippe Desfilhes/Reporterre
. chapô : Pascal Moyse et son apprenti, Aimé Lecomte.

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