« Avec la réforme des retraites, les égoutiers vont crever au boulot »

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7 février 2020 / Alexandre-Reza Kokabi et NnoMan (Reporterre)



Jeudi 6 février, les opposants à la réforme des retraites étaient de nouveau sur le pont. Reporterre était aux côtés des égoutiers de Paris, maillons essentiels du traitement des eaux usées. Rencontre avec une profession ignorée mais essentielle.

  • Paris, reportage

Sous terre comme à la surface, c’était une journée bien remplie pour les égoutiers de Paris. Tôt le matin, jeudi 6 février, les agents ont nettoyé et entretenu le réseau d’égouts. L’après-midi, ils étaient une trentaine à défiler contre la réforme des retraites dans les rues ensoleillées de la capitale, lors de cette neuvième journée de mobilisation inter-professionnelle.

De la gare de l’Est à la place de la Nation, vêtus de combinaisons bleues, lampes frontales allumées sur leurs casques blancs, les agents ont brandi une banderole « Égoutiers en colère ». Ils trimballaient aussi un faux cercueil, très prisé des caméras de télévision. C’était, symboliquement, le leur. « Égoutiers, 1870-2020, assassinés par l’État français pour le capital », était-il écrit sur la caisse en bois.

« Avec cette réforme des retraites, les égoutiers vont crever au boulot », s’insurge Nicolas Joseph dès le début du rassemblement. Le chef de la permanence des égouts parisiens, élu CGT, a noué une corde autour de son cou. Et pour cause : la réforme des retraites, si elle était adoptée, obligerait les égoutiers à travailler beaucoup plus longtemps, alors qu’ils meurent plus tôt que la moyenne des travailleurs français.

« Après dix ans de carrière dans les égouts, ce statut nous permet de partir à la retraite cinq ans plus tôt, explique Nicolas Joseph. Et après 22 ans sous terre, c’est même le double. »

Aujourd’hui, les égoutiers relèvent d’une catégorie dite « insalubre ». Concrètement, « après dix ans de carrière dans les égouts, ce statut nous permet de partir à la retraite cinq ans plus tôt, explique Nicolas Joseph. Et après 22 ans sous terre, c’est même le double. »

« On a signé en sachant que nos conditions de travail seraient très dures mais que nous pourrions partir tôt à la retraite »

Or, la catégorie « insalubre » est, en l’état actuel des négociations, balayée du projet de loi et les égoutiers pourraient, au mieux, bénéficier d’une retraite anticipée de deux ans. « Nous avions tous signé en sachant que nos conditions de travail seraient très dures mais que nous pourrions partir tôt à la retraite, dit Nicolas Joseph. C’était le deal qui rendait acceptable notre rentrée dans les égouts. »

Jean-Pierre se sent « carrément floué ». « Je n’aurais jamais pataugé dans la merde sans la promesse de l’insalubrité ! » assure-t-il. « D’ici deux ans, je devais gagner mon premier échelon d’insalubrité et cinq années de retraite anticipée », raconte l’égoutier. La rançon de « dix ans de loyaux services ». Mais « avec leurs conneries, nous nous faisons avoir et nous sommes bons pour passer nos retraites six pieds sous terre... »

Dans le cortège, où ils côtoyaient notamment des éboueurs et des avocats en lutte, les égoutiers ont partagé des bribes de leur quotidien. « Dans la merde », « dans le noir » et « le dos plié en deux », ils sont 285 à entretenir les 2.600 kilomètres d’égouts de la ville de Paris.

« Nous travaillons là où toutes les eaux usées se déversent de vos toilettes, de vos douches, de vos machines à laver, des toits et des chaussées, raconte Marina, égoutière depuis huit ans. Nous marchons littéralement dans la merde, au milieu des rats et des cafards. »

Adama passe quatre heures par jour dans les égouts, « parfois debout, parfois accroupi », et le dos « souvent plié en deux ». Il s’inquiète car les agents travaillent aujourd’hui 6 h 40 par jour, au maximum, mais, avec la réforme, leur temps de travail pourrait aussi être révisé à la hausse. Son métier à lui consiste à curer les égouts, c’est-à-dire « à les débarrasser des sables, des encombrants, des boues et entretenir les réservoirs de chasse ». « Lessivé » après chaque journée de labeur, il ne se voit pas faire plus, « en tout cas pas sans ruiner ma santé ».

Il dépeint « une ville sous la ville », la ville de l’ombre sous la ville de lumière : « En bas, vous retrouvez toutes les rues de la surface, avec des plaques et des numéros, mais tout est différent. » Le danger « peut venir de partout, nous pouvons chuter et nous noyer. Nous respirons aussi des produits chimiques, comme ceux balancés par des photographes ou des pressing. Parfois, des poches de gaz explosent près de nos pieds. »

Marina et Maître Frayssinhes.

Depuis une dizaine d’années, les agents savent aussi qu’ils sont exposés à de l’amiante. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, afin d’empêcher la rouille, les canalisations étaient en effet badigeonnées avec une peinture contenant le produit cancérigène. Les égoutiers sont désormais équipés de masques respiratoires, mais ceux-ci « ne sont pas adaptés aux milieux confinés, nous gênent dans nos postures de travail et nous empêchent de communiquer, alors que la communication est essentielle en égouts », déplore Nicolas Joseph. En conséquence, de nombreux égoutiers ne portent pas leur masque.

Le jeudi 6 février, devant le camion de la CGT Filière traitement des déchets (FTDNEEA), aux abords de la place de la République, le moral des égoutiers est au beau fixe. Maître Frayssinhes, avocat au barreau de Paris, tient à leur prêter main-forte et porte un coin de leur banderole. « Ces gens là risquent leur vie et travaillent dans de mauvaises conditions pour nous rendre un service absolument inestimable : sans eux, nous croulerions sous les déchets, dit Maître Frayssinhes. Ils partent déjà cassés en retraite, nous ne pouvons pas les laisser se tuer au travail. C’est pourtant le sort déplorable que leur réserve le gouvernement. »

De l’autre côté de la banderole, un égoutier étrenne une peluche à l’effigie de Ratatouille, le fameux rat-cuistot du film d’animation sorti en 2007. « C’est notre mascotte, il est plus joli et moins méchant que les rats que nous croisons en bas », sourit l’agent, derrière le cercueil.

« Soixante jours de grève ça use, moralement et physiquement, dit Nicolas Joseph. Les manifestations sont de bons bols d’air quand ça commence à grincer sur le compte en banque [selon l’élu CGT, dans le secteur une grande partie des grévistes travaille une heure de moins chaque jour depuis le 5 décembre, et une demi-journée en moins les jours de mobilisation inter-professionnelle], ça nous rappelle que nous ne sommes pas seuls à combattre l’indifférence de ce gouvernement. »

« On partage l’amour du service public au même titre que les personnels soignants ou les enseignants »

Avec les autres professions, les égoutiers « marchent gaiement, parce qu’on partage l’amour du service public au même titre que les personnels soignants ou les enseignants », dit Patrick, qui marche d’un bon pas malgré ses longues bottes, son harnais et son baudrier. « Nous sommes invisibles mais, si nous n’étions pas sous vos pieds, ce serait le bordel pour tout le monde, pense Marina. Il y aurait plein de fuites et les habitants paieraient d’énormes factures d’eau. Les évacuations de toilettes seraient tellement bouchées que les déjections remonteraient chez les gens, des cochonneries se déverseraient dans la Seine. »

Nicolas Joseph voit également les égoutiers comme « les premiers écologistes dans la chaîne du traitement des eaux usées » : « Nous traitons deux millions et demi de mètres cubes d’eau, chaque jour, à Paris, que nous collectons et transportons dans les stations d’épuration » et « nous protégeons le réseau contre les crues de la Seine », avance-t-il.

Dans ces tâches, avec les vagues de privatisations, les égoutiers ne sont plus seuls. « Au début des années 2000, nous étions près de 600 égoutiers, soit le double d’aujourd’hui », se remémore Nicolas Joseph. Entre temps, la Mairie de Paris a décidé de déléguer une partie du nettoiement et de la maintenance des réseaux à des entreprises comme Veolia ou Suez. « Nous les côtoyons dans les égouts, ils respirent les mêmes odeurs, ils remplissent les mêmes missions, mais ils n’ont pas les mêmes droits que nous, regrette l’élu CGT. Ils sont sans statut, mal équipés, n’ont pas de retraites anticipées. Ce qui est triste c’est qu’il y a dix ans nous luttions pour qu’ils aient les mêmes droits que nous, et que maintenant nous devons nous battre pour conserver les nôtres. »

Tout au long du trajet les menant à la place de la Nation, les égoutiers affichent une détermination farouche à poursuivre leur lutte jusqu’au retrait du projet de loi, « pour qu’une vie après le boulot soit encore possible », déclare Nicolas Joseph. « Ce gouvernement veut nous casser 80 ans d’acquis sociaux, réduire à néant des milliers de jours de grève, trahir la mémoire de millions de gens qui se sont serrés la ceinture à travers l’histoire. Nous ne les laisserons pas passer, nous ne nous déculotterons pas », assure Julien Lejeune, agent de maîtrise en travaux publics à la section de l’assainissement de Paris (Sap) depuis 10 ans. Et si les égoutiers se mettaient en grève totale et ne remplissaient plus leurs missions, option qu’ils ne souhaitent pas explorer « pour le moment », il s’accordent tous à dire que « ce serait le chaos ». Des profondeurs de la capitale, jusqu’à la surface.


  • (Re)vivez en images la manifestation parisienne contre la réforme des retraites du jeudi 6 février 2020






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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © NnoMan/Reporterre

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