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Reportage — Notre-Dame-des-Landes

Blocage, désarmement... À la Zad, deux jours de réflexion sur les luttes

Dans la salle de l'Ambazada, fin août 2021.

Fin août, une centaine de personnes se sont retrouvées à la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Objectif : repenser les stratégies de lutte après une première saison des « soulèvements de la terre ». Ce mouvement regroupe militants climat, autonomes, et syndicats en lutte contre le bétonnage des terres et les industries polluantes.

Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

C’est la fin de l’été sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes. L’air est déjà frais malgré les rayons de soleil qui réchauffent un peu la salle de l’Ambazada [1]. Une flopée de guêpes tourbillonnent autour du beurre déposé sur la table du petit-déjeuner, quelques-unes se noient dans une tasse de café abandonnée par les militants. Une petite centaine de personnes se sont réunies ici, du 25 au 27 août, pour dresser le bilan de la première saison des « soulèvements de la terre ». L’enjeu de cette campagne lancée en mars 2021 ? Rassembler les luttes locales, les jeunes du mouvement climat, les autonomes [2] et les syndicats paysans afin d’organiser des actions de désobéissance civile contre les industries polluantes, responsables du bétonnage et de la disparition des terres agricoles.

Un pari hasardeux — vu la diversité des pratiques politiques de chacun — mais, in fine, réussi. Les actions se sont multipliées : à Besançon (Doubs) pour défendre les jardins ouvriers des Vaîtes, à Rennes (Ille-et-Vilaine) contre l’agrandissement du stade de foot, au Puy-en-Velay (Haute-Loire) contre le projet de déviation de la RN88, ou encore à Saint-Colomban (Loire-Atlantique) contre l’extension des carrières de sable, et enfin, au nord de Paris, pour bloquer l’industrie du béton.

Après une journée intense d’échanges et de débats, petite partie de volley sur le champ à côté de l’Amazada. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

« Les "soulèvements" nous ont redonné de l’élan. On a réussi à mobiliser huit cents personnes, c’est beaucoup, surtout face à une mairie écolo », raconte un membre de la lutte à Besançon. Dans le département de Haute-Loire, dont la région est sous la coupe de Laurent Wauquiez, les rassemblements contre le projet de déviation de la RN88 ont fait un grand effet. « Les gens du coin ont halluciné car ils n’ont pas du tout l’habitude de ce genre de choses », explique une militante. En revanche, le blocage des cimenteries dans le port de Gennevilliers au nord de Paris a suscité beaucoup de débats. En effet, des activistes non identifiables ont déchiré des sacs de béton, ensablé le réservoir de certaines machines et sectionné divers câbles électriques. Ils espéraient ainsi retarder la reprise du travail après l’occupation de la journée. Des actes revendiqués a posteriori dans une vidéo. Si des membres d’Extinction Rebellion approuvent cette évolution, certains se sont sentis piégés par des actions dont ils n’avaient pas été informés. Durant les réunions de débriefing, ils ont eu peur de conséquences juridiques et ont éclaté en sanglots.

« Désarmer » plutôt que saboter

Dégrader du matériel durant une action de désobéissance civile est en effet une ligne rouge que beaucoup n’osent pas encore franchir. Mais face à l’impuissance des mobilisations citoyennes et non-violentes, comment aller plus loin ? Quels sont les risques encourus ? Quelles conséquences politiques sur les alliances avec les associations plus institutionnelles ? À Notre-Dame-des-Landes, ces questions ont agité moult débats durant lesquels le mot « sabotage » n’a été que rarement prononcé, les activistes lui préférant le terme « désarmement ». Une subtilité sémantique cruciale afin de bousculer l’imaginaire politique.

Par petits groupes, les participants ont réfléchi aux futures actions à mener contre le bétonnage et l’accaparement des terres. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

« Le sabotage désigne une pratique, celle de détruire, d’altérer et d’endommager. Il ne dit rien de l’intention qu’il y a derrière contrairement au mot désarmement, qui signifie rendre inopérantes des armes. Parler de désarmement met en avant la nécessité de détruire les armes qui détruisent la planète et d’ainsi faire obstacle à une plus grande violence », explique Antoine — un prénom d’emprunt — qui vit à la Zad. Gilles, militant chez Attac, était présent durant l’action au port de Gennevilliers et croit que le « désarmement » pourrait devenir une suite logique pour une partie mouvement climat. « Depuis la COP21, les actions de désobéissance civile se sont multipliées. Aujourd’hui, on se rend bien compte que ce n’est pas suffisant. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’il faut appeler à désarmer partout et n’importe comment. Ce genre d’opérations se préparent, comme la désobéissance civile. »

Être ou ne pas être radical en s’autorisant à saboter certaines cibles ? « Il ne faut pas faire de gradation car le désarmement n’est pas forcément plus radical qu’une grande manifestation. C’est surtout un moyen d’augmenter la gêne, le coût financier voire politique d’une action », répond Antoine. À la Zad, personne ne souhaite opposer ou hiérarchiser les modes d’action.

Le tableau des tâches pour organiser le quotidien des participants au rassemblement des Soulèvements de la terre. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

La Zad : une menace qu’il faut brandir à bon escient

Ces circonvolutions autour du terme sabotage prouvent bien que son acceptation sociale est aujourd’hui assez faible, en dépit du succès de Comment saboter un pipeline (éd. La Fabrique, 2020), un livre d’Andreas Malm bien souvent évoqué [3]. « On a désappris certaines formes de conflictualité et certains gestes qui existaient il n’y a pas si longtemps que cela », explique l’historien des sciences Christophe Bonneuil qui a publié un texte de soutien aux « soulèvements de la terre » dans Politis. « La victoire d’un certain ordre social depuis quelques décennies fait qu’une chemise déchirée devient un scandale [4]. Or, comparons un instant les manifestations paysannes des années 1950 avec ce qui se fait aujourd’hui. Et rappelons-nous que les conquêtes écologistes n’ont pas été acquises sans gestes de blocage ou d’intrusion. »

Des affiches contre la Réintoxication du monde et pour les Soulèvements de la terre. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

Quel que soit leur nom, ces gestes de destruction ne sont pas à la portée de tous les militants. Peur des conséquences juridiques, peur des retombées sur sa vie personnelle, pour ceux qui habitent dans des petites villes où tout le monde se connaît. À Saint-Colomban (Loire-Atlantique), le simple terme de « blocage » était déjà très crispant pour les membres de l’association citoyenne La tête dans le sable, opposante historique au projet d’agrandissement des carrières de sable. « Ce sont les "soulèvements de la terre" qui ont poussé vers plus de radicalité en assumant l’idée de porter l’action de blocage du lundi matin [une quarantaine de tracteurs avaient bloqué une plateforme logistique]. Mais cela a également donné du grain à moudre aux opposants pour taper sur l’association », explique Clément, participant à l’action.

Redoutant l’installation d’une Zad, une pétition a même été lancée par certains habitants. « Lors de notre conférence de presse, un journaliste m’a demandé si nous comptions installer une Zad. Je lui ai alors proposé de définir le mot Zad. Car si c’est une zone à défendre des terres menacées alors oui, il y a une zone à défendre à Saint-Colomban. Pour autant, nous ne voulions pas refaire un autre Notre-Dame-des-Landes. D’ailleurs, l’action de blocage s’est très bien passée, faisant démentir toutes les critiques », poursuit Clément.

La deuxième saison débutera à Niort (Deux-Sèvres) par une action lors du congrès de la FNSEA fin septembre. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

La Zad est aujourd’hui devenue un chiffon rouge qu’il faut brandir à bon escient face aux autorités. Cette menace peut alors s’avérer utile, sans toutefois être une fin en soi, explique Léna Lazare, membre de Youth for climate. « On a parfois l’impression que c’est la solution à tout, mais ce n’est pas vrai. Être radical, c’est prendre les choses à la racine et être efficace. Parfois, il est plus pertinent de faire un grand rassemblement que d’aller bloquer un site. Il ne faut pas tomber dans la posture : "On est plus radicaux alors on dégrade". Cela doit avoir un véritable impact. »

Les hésitations de la Confédération paysanne

La Confédération paysanne hésite quant à son niveau d’engagement. En Haute-Loire, la section locale du syndicat a discuté avant de soutenir l’action contre la déviation de la RN88. Même chose à Saint-Colomban, où le bureau local a même appelé ses membres à ne pas participer au blocage. « Peut-être qu’ils ne voulaient pas froisser les politiques ? Mais c’est clair que cela a participé à la démobilisation des paysans locaux », admet Clément. « Les "soulèvements de la terre" sont arrivés un peu comme un ovni », explique un membre de la Confédération paysanne nationale, présent à la rencontre estivale. D’un côté, le bureau national aimerait encourager cette dynamique pour la préservation des terres agricoles, et avait signé l’appel aux « soulèvements de la terre ». De l’autre, il ne peut pas acter un appui inconditionnel envers des collectifs qui prônent le blocage — voire le désarmement — sans froisser certaines susceptibilités, notamment au niveau local. L’époque où les paysans s’attaquaient au McDonald’s de Millau (Aveyron) [5] semble bien lointaine et la question du soutien aux « soulèvements de la terre » va continuer à susciter des débats.

La lutte contre l’artificialisation et l’accaparement des terres agricoles est pourtant pressante. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), en 2016, une exploitation agricole disposait en moyenne de 63 hectares, soit 20 de plus qu’en 2000. Les très grandes exploitations occupent désormais 36 % du territoire agricole. Une lame de fond vers une agriculture toujours plus robotisée, toujours plus consommatrice d’eau et de pesticides et surtout sans paysans.

Le collectif qui lutte contre les Bassines dans les Deux Sèvres. Plusieurs séries d’actions sont déjà prévues pour l’automne. © Laury-Anne Cholez/Reporterre

La deuxième saison des « soulèvements de la terre » commencera d’ailleurs à Niort (Deux-Sèvres), lors du congrès du syndicat majoritaire, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), du 21 au 23 septembre. Les collectifs qui s’opposent aux bassines – des réserves d’eau artificielles construites pour les besoins de l’agriculture industrielle – entendent bloquer le début des travaux et remettre la question de la répartition de l’eau au cœur de l’actualité. D’autres évènements sont déjà prévus : une marche reliant les différentes luttes en Île-de-France les 9 et 10 octobre, une action contre Monsanto à Lyon en février... « Je suis confiante sur la saison 2, dit Léna Lazare. J’espère qu’on va embarquer plus de gens et trouver une façon de porter les choses sur le long terme. Le but est de créer une réelle convergence solide entre le monde paysan, les autonomes et le mouvement climat. »

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