Bordalo II transforme les rebuts de la société en une ode à la nature

4 mars 2019 / Mathieu Génon et Hervé Kempf (Reporterre)

Bordalo II est un artiste portugais auteur d’une œuvre profondément originale : à partir de déchets, il sculpte des animaux magnifiques. Ses sculptures sont comme le miroir de notre société gaspilleuse.

Cet article est scandaleusement hors actualité. Pire : il a loupé l’actualité. Car je l’avoue, on ne s’est rendu compte de cette exposition à Paris que tardivement, et quand le petit reporter s’y est rendu, c’était le lundi, la galerie était fermée. Il y est retourné le lendemain sur son petit vélo, là-bas, très loin, tout au bout de l’avenue de France qui ressemble à une ville américaine avec ses alignements de bas buildings métalliques et clinquants, et il est arrivé presqu’à l’heure de fermeture. Mais ça valait la peine, vraiment : voir ces animaux plein de vie, songeurs, interpellant, frémissants, tendres, impénétrables, oui, cela valait la peine de vous en parler. Et le lendemain, l’ami Mathieu Génon y est retourné avec son appareil photographique, pour vous montrer ce qui nous avait ému, en espérant que cela vous parlera aussi, même si l’exposition, intitulée Accord de Paris et qui se tenait à la Galerie Mathgoth, s’est achevée le 2 mars.

Le principe de la démarche artistique est simple : Bordalo II ramasse dans les décharges et les lieux abandonnés, des rebuts, des bouts de plastique, des ferrailles, des vieux ressorts et autres vestiges de la consommation, et il les ponce, les perce, les polit, les assemble pour créer des œuvres, ici, des animaux criant de vérité.

Bordalo II ? Un jeune - 32 ans - artiste portugais, dont le grand-père, Artur Real Bordalo, lui-même aquarelliste connu en son temps, l’a initié à la peinture. Et c’est par respect pour ce grand-père qu’Artur a pris son nom d’artiste, Bordalo II. En même temps qu’il apprenait à peindre, l’adolescent graphait dans les rues de Lisbonne. Puis, il a suivi durant huit ans les cours de la Faculté des Beaux-Arts de la capitale portugaise, où il a découvert la sculpture. Mais son inspiration créative est venue presque par hasard : "Un jour, je me suis mis à assembler les objets que je mettais de côté afin de créer un support sur lequel je pouvais peindre", a-t-il raconté à un journaliste de l’AFP. "Et je me suis rendu compte que je pouvais utiliser ces objets pour créer quelque chose d’esthétiquement intéressant, tout en leur donnant un sens."

Bordalo II a transmué sa pratique du graffiti en sculpture murale, en sculptant sur les murs même des rues des représentations animales avec les rebuts de la ville. Les œuvres ont séduit, et se sont multipliés à travers le monde - avec l’accord des municipalités... À Paris, Bordalo II a ainsi réalisé récemment deux de ses sculptures urbaines.

La démarche de Bordalo II est bien sûr écologiste : il crée avec les déchets de notre surconsommation, qui contribuent largement à détruire la faune sauvage et la biodiversité, qui a subi une chute dramatique : depuis 1970, les populations de vertébrés ont chuté de 60 % !

« J’appartiens à une génération extrêmement consumériste, matérialiste et avide », explique Bordalo II sur son site. « Avec la production de choses à son maximum, la production de "déchets" et d’objets inutilisés est également à son maximum. Le terme "déchet" est cité en raison de sa définition abstraite : "Les ordures d’un homme sont le trésor d’un autre". Je crée, recrée, assemble et développe des idées avec des matériaux en fin de vie et j’essaie de les relier à la durabilité, à la conscience écologique et sociale. »

Depuis 2013, Bordalo II a, dans ses quelques 130 œuvres éparpillées dans 23 pays, utilisé 42 tonnes de déchets plastiques. Une goutte d’eau dans l’océan de la dévastation humaine. Son œuvre est un cri d’alarme. Mais aussi, peut-être, un message profondément optimiste : du pire nous pouvons faire du beau.


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Lire aussi : David Wahl : « Les déchets trahissent notre refus de la mort »

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre


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