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Culture et idées

Bouli Lanners : l’acteur écolo sort du bois

Le comédien et réalisateur belge, habitué des seconds rôles de films indépendants, est à l’affiche de la nouvelle saison d’Hippocrate, diffusé sur Canal + depuis le 5 avril. Il a reçu Reporterre chez lui, tout en malice et militantisme.

Devant le portail, un pickup noir et beaucoup d’autocollants à l’arrière. L’un d’eux attire particulièrement le regard. Dans un cercle jaune, une tête de mort noire rappelle le symbole de la radioactivité. Au-dessus, trois lettres, « RAN », pour « Réveil antinucléaire ».

« Montez, c’est en haut des marches. » Bouli Lanners nous ouvre les portes de sa maison, sur une colline qui surplombe la gare de Liège, en Belgique. « Bouli », parce qu’il est hors de question qu’on le vouvoie, nous a-t-il fait comprendre au téléphone avant que nous prenions la route. Le comédien francophone nous attend les mains dans les poches, chemise épaisse à carreaux bleu sombre et rouge, bonnet noir, l’air rieur.

Bouli sur sa colline qui surplombe le centre-ville de Liège.

« On va se poser dehors, ça ne vous embête pas ? » Il fait 7 °C… Le comédien — alias Olivier Brun dans la saison 2 d’Hippocrate (sortie le 5 avril dernier), médecin en chef des urgences et gestionnaire de crise hors-pair — est hypocondriaque. « J’ai pas peur de me couper un bras, mais les virus, j’aime pas trop. Pour moi, c’était très très dur cette année. »

Il pose trois énormes plaids sur la table en teck, allume le poêle à bois « pour chauffer les petits pieds » et file préparer une tisane. À ses trousses, Gibus et Texas, ses deux « gosses », deux border terriers, dont le jeu préféré consiste à se disputer les « cucuches », des petits cochons en plastiques tout mordillés, disséminés partout dans le jardin. « J’ai fait un transfert. Si j’avais des gosses, je serais super casse-couilles, j’ai trop peur, je suis inquiet tout le temps. »

Texas, sa petite border terrier, s’est aventurée dans le bois qui lui est normalement interdit : « Mes chiens ont tendance à vouloir courser les renards. »

Bouli et Élise, sa femme, ont acheté cette maison il y a dix ans. Avant ça, ils ont habité vingt ans à bord d’une péniche sur les bords du canal de l’Ourthe (à Liège aussi). Sur les berges, avec leurs voisins, ils ont planté des arbres et se sont installés comme dans un village, mais illégalement : les chemins de halage sont publics. Le couple a ensuite recherché un environnement plus durable et vert.

« On a 10 000 m² de terrain en ville qui ne seront jamais construits ! »

Le barbu sort le bras de son plaid et montre le sommet de la colline : « Après la maison, j’ai acheté le bois puis les terrains autour pour pouvoir préserver un maximum de surface. Et mon voisin, sur la colline en face, a fait la même chose. Donc, on a 10 000 m² de terrain en ville qui ne seront jamais construits, j’ai mis tout mon argent dedans ! »

Bouli à l’entrée de son bois.

Pourquoi autant de surface ? Pour « rien » ! Il articule fort. Ce « rien », c’est la biodiversité, les pipistrelles (chauve-souris) qui nichent en bas de son jardin, les arbres, et, surtout, le regard des promoteurs immobiliers : « Ils ne comprennent pas. Je le vois dans leurs yeux. Ils me regardent et me demandent :
— Mais, vous allez en faire quoi ?
— Rien !
Et là, je vois le vide, et j’adore ce moment. Il vaut toutes les thunes que j’ai mises dans ce terrain ! »

« Au moins je peux acheter les bouts de terrain autour de chez moi et appliquer à 56 balais des choses qui me hantent depuis que je suis tout petit. » À cet âge, Bouli l’avoue, il était très sensible, presque maladif face à l’artificialisation des terres. Il lançait déjà des débats avec ses parents et personne ne le comprenait. Alors le petit Philippe — Bouli est un surnom — se réfugiait dans la forêt. Le village où il a grandi, La Calamine (Kelmis en allemand), dans la région germanophone, se situe aux confins de la Belgique, de l’Allemagne et des Pays-Bas. « Mon père était douanier, ma mère faisait les ménages et était ouvrière saisonnière en Allemagne. Elle passait tous les jours la frontière en voyant mon père au poste et moi pour aller à l’école, je passais par les bois, la Hollande et l’Allemagne. »

Portrait de l’acteur et détail sur ses mains tatouées : « J’en ai sur tout le corps, je dois finir le dos, mais ça fait un mal de chien. »

Son premier voyage à vélo à treize ans a signé le début de la liberté : deux semaines à sillonner les Ardennes, seul avec sa gourde et ses premières cigarettes. Aujourd’hui avec Élise, ils parcourent la Belgique et la France à pied, munis de cartes IGN, avec une certaine attirance pour les chemins privés. « Tu fais une rando, t’as un chemin tracé puis là, tu tombes sur une pancarte, “propriété privée”, mais c’est par là que la nature voudrait que je continue mon chemin ! Le gibier passe bien, lui. » Et d’ajouter, le regard joueur : « Moi, je conseille à tout le monde : allez dans les propriétés privées ! Sauf en période de chasse ! »

L’acteur a galéré pendant des années avant de pouvoir vivre du cinéma. « Ça fait dix ans que ça marche bien, mais avant ça, y’a eu des années noires. » Il a survolé la période des trente ans, quand tous les copains se marient, font des enfants et que « toi t’as rien », la vie dans une « cabane en plein centre de Liège » : « Je sais ce que ça veut dire d’être pauvre ! »

Peintre contrarié après s’être fait renvoyé des Beaux-Arts, il a repris intensément le pinceau pendant le confinement. Un galeriste lui a déjà proposé une exposition, mais on ne lui fait pas : « Je sais très bien que c’est parce que je suis Monsieur Bouli Lanners, de toute façon je refuse de vendre mes tableaux. »

À ce moment-là de la discussion, il neige à gros flocons sur la terrasse. Notre hôte, imperturbable, a déployé le parasol. « Moi, je suis décroissant parce qu’il y a une équation qu’on ne peut pas résoudre avec la croissance. On le sait ! On a dépassé les pics d’exploitation de tous les minerais. On a tout épuisé. C’est pas qu’il faut mettre le frein à main, c’est qu’il faut faire marche arrière ! »

« C’est plus facile d’intégrer la fin du monde que d’intégrer la fin du capitalisme »

À ce moment-là, Bouli parle vite. Son ton rappelle celui de ses coups de gueule vidéo Instagram contre la consultation populaire décidée en pleine pandémie sur l’avenir des déchets nucléaires ou en soutien au personnel soignant. Le « mec du XXᵉ siècle, pas du XXI » méprise le mythe des nouvelles technologies providentielles censées nous sauver de l’effondrement, cette vieille idée de la modernité. « Mais aujourd’hui, c’est plus facile d’intégrer la fin du monde que d’intégrer la fin du capitalisme. »

Bisous avec Texas.

Une heure que l’on est dehors, l’eau s’amoncelle sur le parasol et les gouttes nous tombent dans le dos. Bouli se lève et nous propose de rejoindre son antre. Au bout du couloir trône son bureau, un meuble imposant en bois massif. Dans un coin de la pièce, les affiches de ses longs métrages, ceux qu’il a réalisés : Eldorado (2008), Les Géants (2011) et Les Premiers, les Derniers (2016). « C’est un temps pour un whisky, vous en voulez un ? J’ai trois cents bouteilles, on a le choix. » Il est 15 heures, on accepte.

C’est dans cette pièce qu’il a passé la soirée de lancement d’Hippocrate 2, seul, début avril. En temps normal, il aurait partagé un scotch avec toute l’équipe de tournage et couru les plateaux télé. Mais là, rien. Il a répondu aux interviews à distance. « Vous êtes les premiers que je vois. » Personne ne parle de la série en Belgique, elle n’y est toujours pas sortie. Mais lors de notre entretien, posé sur le canapé capitonné, le portable n’arrête pas de sonner. « Des textos, des messages Facebook, Instagram… Ça touche un public qui ne me connaissait pas. Donc le premier jour où j’étais là, tout seul avec ma bouteille de whisky, c’est loin. Maintenant, je suis avec ma bouteille de whisky et toute la France ! »

La Couverture Chauffante, c’est le nom qu’il a donné à son atelier de peinture, qu’il compte aussi convertir en bar pour ses copains. À la carte ? Son propre whisky, qu’il va bientôt récupérer après dix ans de fermentation ou son Vermouth dont il ramène une bouteille à sa femme pour le cocktail du soir.

Son personnage, Olivier Brun, est central dans la saison 2. Le service des urgences en proie à de violentes inondations dès les premières secondes du premier épisode, doit déménager et squatter le service de médecine interne. Les allées de l’hôpital débordent, c’est la panique tout le temps. Le tournage a eu lieu à l’hôpital Robert-Ballanger d’Aulnay-sous-Bois. « Jamais vécu dans un aussi petit décor avec autant de bienveillance de la part de tout le monde, dans une période où tu es censé te méfier de l’autre. »

Le tournage de la série a commencé en janvier 2020, puis l’équipe a fait une pause, comme tout le monde, pendant le premier confinement. Thomas Lilti, le réalisateur de la série, initialement médecin, a remis sa blouse blanche et rejoint un service Covid. Bouli, lui, a perdu trois de ses amis à cause de la pandémie. « Une année de merde. Et en même temps, la période de confinement, avec ce printemps exceptionnel, fait que j’ai pu terminer tout ce que je voulais faire depuis très longtemps dans mon jardin. » Des terrasses pour son potager sur la colline, apprendre à conserver ses légumes pour l’hiver et se remettre à la peinture pour la première fois depuis 27 ans, quand il était aux Beaux-Arts.

Son potager pour lequel il fait des terrasses, car rien n’est plat sur la petite colline de son jardin.

Alors qu’aujourd’hui tout décolle, l’acteur a envie de calmer le jeu. Et de se concentrer sur l’essentiel. Bouli Lanners a lui aussi chopé le virus de l’oisiveté en mars 2020. « Je suis un privilégié, ma maison est payée, je n’ai pas de dette, du coup, avec ce rythme beaucoup moins soutenu, je me suis dit, c’est terminé, je ne travaille plus que six mois dans l’année. »

Le zozo et les abeilles

Ses projets ? Le potager, les abeilles et les poules, qui arrivent bientôt. Pour le cinéma, deux tournages l’été prochain, dont un avec l’équipe de Groland, puis des cours à l’Insas, l’école de cinéma de Bruxelles, Hippocrate 3 — « si c’est Lilti aux manettes » — et l’adaptation de Nature humaine, un roman de Serge Joncour. « J’ai accepté cette proposition parce que, pour la première fois, ça touche à quelque chose de plus politique pour moi. » C’est l’histoire d’un paysan amoureux de la nature dans le Lot entre 1976 et 1999. Dans la ferme familiale, il va suivre tout ce que la société lui impose : l’élevage toujours plus intensif, les contrats avec les industriels. « Tout le monde le prend pour un zozo, comme moi quand j’étais petit. Je me dis que j’aurais dû être plus actif avant. »

Le chemin qui mène à son atelier.

Depuis un an, et la crise du Covid-19, le citoyen Bouli réalise que la Belgique ne tourne pas rond. Sa structure politique est « si complexe qu’en cas de crise majeure, ça ne marche pas. La première semaine de la crise, le débat ne reposait pas sur comment régler le problème, mais sur qui était compétent pour le régler ! On peut gérer des affaires courantes mais pas un accident exceptionnel. Alors, qu’est-ce qui se passerait en cas d’accident nucléaire ? » C’est dans ce combat aussi que Bouli met beaucoup d’énergie depuis quelques années. Le réalisateur a passé une semaine à Bure, dans la Meuse, près des opposants au projet Cigéo de « poubelle nucléaire » et observé la répression sur place. Il admire le courage de celles et ceux « qui ont tout abandonné pour cette lutte et vivent dans les bois depuis deux ans ». Il a été témoin de la pression quotidienne des forces de l’ordre, des charges aussi  : « C’est la plaine, tu arrives au-dessus d’une colline, et là, toute une rangée de mecs habillés en noir. Les flics. J’ai vu vraiment des images comme dans Braveheart. Des combats comme dans les films de chevaliers. Il y a eu des ratonnades sévères. »

Depuis cinq ans, avec d’autres copains, il a créé le RAN. RAN pour « Réveil antinucléaire ». La tête de mort en autocollant à l’arrière du pick-up. « On est dans le côté dark du truc. On est moins autorisés que d’autres associations. » Bouli dégaine deux casquettes de sa réserve — le même crane noir et jaune pour effigie — et lance avec malice : « Tenez, vous allez repartir avec. »

Dans son atelier il ne voit pas le temps passer. Parfois Élise l’appelle pour lui rappeler que ça fait plus de dix heures qu’il n’a pas mangé. Sur d’immenses toiles carrées, il peint les horizons et la lumière du nord. Elles rappellent les grands espaces de ses films, les lignes et la perspective d’« Eldorado » ou « Des Premiers les Derniers » avec Albert Dupontel.

Filmographie :

  • Hippocrate saison 2 (2021)
  • Effacer l’historique (2020)
  • Petit Paysan (2017)
  • Les premiers, les derniers (2016)
  • 9 mois ferme (2012)
  • De rouille et d’os (2012)
  • Le grand soir (2011)
  • Louise-Michel (2008)

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