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Enquête — Social

Canicules : à quand la température maximale de travail ?

Les ouvriers du BTP, qui travaillent souvent en extérieur, sont particulièrement en danger dans les périodes de forte chaleur.

Les canicules n’arrêtent pas le travail des ouvriers du BTP français, mettant leurs vies en danger. Leurs syndicats réclament l’instauration d’une température maximale de travail, et soutiennent une campagne européenne en ce sens.

« Le gouvernement et l’ensemble des acteurs de la santé au travail sont pleinement mobilisés pour accompagner au plus près du terrain les entreprises et les travailleurs face à cette vague de chaleur. Notre vigilance est totale pour assurer l’adaptation des organisations de travail et protéger la santé des travailleurs. » Le 13 juillet, alors que la France connaissait un énième épisode caniculaire, le ministre du Travail, Olivier Dussopt, prononçait ces mots à l’occasion de la visite d’un chantier de travaux publics en Seine-Saint-Denis.

Quelques jours plus tard, le 19 juillet, Santé publique France annonçait que, depuis le 12 juillet, « deux accidents du travail mortels en lien possible avec une exposition à la chaleur » lui ont été notifiés par l’Inspection du travail [1]. D’après Le Télégramme, l’une des deux victimes serait un ouvrier morbihannais de 43 ans, mort après un malaise provoqué par la chaleur, le 18 juillet.

Le dérèglement climatique met particulièrement en danger la santé et la sécurité des travailleurs physiques en extérieur. Unsplash / Nicolas J Leclercq

C’est un fait que rappelait dès 2020 la Confédération européenne des syndicats (CES) : outre les personnes âgées et/ou fragiles, la canicule tue également des travailleurs, « l’agriculture et la construction (étant) des secteurs considérés comme particulièrement à risque » en cas de vague de chaleur. Plusieurs études récentes (voir ici ou encore ) mettent en effet en évidence les effets délétères du dérèglement climatique sur leur santé et leur sécurité.

Dans un rapport publié en 2018, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) explique par exemple que les risques professionnels sont augmentés en période de canicule. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que la température optimale au travail se situe entre 16 et 24 °C — très loin, donc, des pics de chaleur que la France a connu la semaine du 18 juillet, et qu’elle pourrait connaître à nouveau à partir du 4 août.

Une prévention qui repose sur « le bon vouloir de l’employeur »

Lundi 25 juillet, la CES a ainsi demandé l’adoption d’une loi qui fixerait une température maximale au travail partout en Europe. Si quelques pays ont déjà adopté une telle mesure, ce n’est pas le cas de la France, déjà tristement connue pour être le pays européen avec le taux d’incidence le plus élevé concernant les accidents du travail mortels.

Certes, les employeurs sont légalement tenus de garantir la sécurité et la santé de leurs salariés, et le gouvernement met en avant des mesures à « appliquer par les employeurs en cas de fortes chaleurs » (aménager les horaires, etc.). Mais comme nous l’explique Julie Court, membre du bureau national de la CGT-Travail Emploi Formation professionnelle, l’absence de « disposition précise » dans le Code du travail en cas de canicule a pour conséquence de tout faire reposer sur « le bon vouloir de l’employeur et sur sa propre évaluation des risques » : « Si des inspecteurs du travail vont sur un chantier où des terrassiers travaillent par 40 °C, ils vont pouvoir dire que la situation est risquée pour la santé des travailleurs, mais ils ne peuvent pas contraindre l’employeur à arrêter l’activité. »

Ainsi, quand bien même les thermostats affichent des températures indues, les travailleurs du BTP par exemple, dont les métiers, souvent en plein air, sont déjà pénibles physiquement en conditions normales, peuvent se retrouver à faire des travaux en extérieur sous un soleil de plomb. Et ce alors même que leur secteur professionnel est en toute saison « l’un des plus sinistrés » concernant les accidents du travail d’après les statistiques de la Sécurité sociale.

« « Bosser par 40 degrés à Paris, je n’avais jamais vu ça »

« Pendant la canicule de 2003, j’ai vu un collègue qui, avec la chaleur, s’était senti très mal et qui avait eu des problèmes d’élocution. Là, dernièrement, bosser par 40 degrés à Paris, je n’avais jamais vu ça. C’est très difficile », nous dit par exemple l’affable Laurent, rencontré sur un chantier de la capitale. Avec son casque sur la tête et sa boucle d’oreille brillant de mille feux, il explique comment lui et ses copains se « surveillent mutuellement », guettant des signes de fatigue ou de déshydratation. « Nos horaires de travail ont été adaptées pour commencer plus tôt, et on boit beaucoup l’eau qui est mise à notre disposition », ajoute-t-il.

Le Code du travail oblige en effet les employeurs du BTP à fournir au moins 3 litres d’eau par jour et par travailleur — un chiffre révélateur du côté « hors-sol » de nos décideurs pour Frédéric Mau, responsable de la santé au travail de la fédération construction et ameublement de la CGT : « Là encore, on voit des gens qui ne connaissent pas le sujet pondre des textes totalement à côté de la plaque : quand vous bossez sur un toit en ardoise, ce n’est pas 3 litres que vous buvez dans la journée, mais 10 litres ! Dans la plupart des cas, l’immense majorité des employeurs laisse les mecs bosser en période de canicule, peu importe le prix du sang. »

En plein soleil, les ouvriers ont besoin de s’hydrater énormément. Une nécessité pas toujours assurée par les patrons. Unsplash / Scott Blake

Si la plupart des ouvriers rencontrés par Reporterre affirment avoir pu boire à leur soif ces derniers jours, d’autres racontent avoir dû aller acheter eux-mêmes leurs bouteilles, à l’image de Mehdi [*], qui s’occupe de l’étanchéité de terrasses en Île-de-France : « On a eu zéro prévention de la part de notre employeur concernant la canicule : il s’en fout. Qu’il fasse très chaud, qu’il fasse froid, tu fais tes heures : on n’a pas le choix. »

Mehdi travaille au noir, comme de nombreux ouvriers en région parisienne. Une position des plus précaires ne laissant guère de latitude pour tenir tête à son patron en cas de situation professionnelle risquée, tandis que, comme le souligne Olivier Zwobada, cosecrétaire de Sud Industrie Francilien, les salariés ne sont que trop rarement informés de leurs droits et des obligations de leurs employeurs à leur égard : « Si les ouvriers savaient davantage qu’ils peuvent utiliser leur droit de retrait pour danger grave et imminent, ils le feraient bien plus souvent, y compris en période de canicule. Mais, évidemment, les patrons se gardent bien de le leur dire. »

Des réformes qui ont fait empirer la situation

À la CGT aussi, les responsables syndicaux tentent d’alerter au maximum les salariés sur cette possibilité même si, comme nous l’indique la sociologue de la santé Annie Thébaud-Mony, la suppression des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) au profit des comités sociaux et économiques (CSE) en 2020 a encore compliqué la mise en œuvre de ce droit. « C’était déjà un droit fragile auparavant, avec notamment un chantage à l’emploi pour les personnes précaires. La suppression des CHSCT fragilise à présent l’ensemble des salariés. »

L’autrice de Travailler peut nuire gravement à votre santé (La Découverte, 2008), qui « pense que cette mesure aurait dû être mise en route il y a bien longtemps », est donc plus que favorable à la loi sur les températures réclamée par la CES au niveau européen. Julie Court, de la CGT-Travail emploi formation professionnelle, qui déplore le fait que les inspecteurs du travail « se retrouvent actuellement très limités dans leur capacité d’action », est du même avis : « Il faut faire évoluer la réglementation, avec des règles précises et contraignantes pour les employeurs. C’est toute une façon d’organiser le travail qui est à réfléchir du fait de ces évolutions climatiques. »

« Les limites supportables par le corps humain sont désormais atteintes »

Son camarade de la CGT Frédéric Mau propose ainsi que l’ensemble des chantiers soient arrêtés à chaque alerte orange ou rouge de la part de Météo France, et que la rémunération des travailleurs se fasse alors via la caisse intempéries du BTP utilisée l’hiver. Et d’ajouter : « À moins d’être dans le déni du réchauffement climatique, il est impossible de ne pas voir que les épisodes caniculaires vont s’aggraver. Il va donc falloir, à un moment donné, prendre des mesures : l’ensemble de nos professions est exposé aux intempéries, et les intempéries d’hier ne sont plus les mêmes que celles d’aujourd’hui. Or, les limites supportables par le corps humain sont désormais atteintes. Il va donc falloir sérieusement réfléchir à comment on fait, car, sinon, on va avoir plein de morts. » On repense alors à cette phrase prononcée par Laurent, sur son chantier parisien : « Le soir, comme tout le monde, on a tous envie de rentrer vivants chez nous. »

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