Chlordécone aux Antilles, le scandale oublié

21 janvier 2014 / Patrick Piro (Reporterre)



Pendant plus de vingt ans, les bananeraies des Antilles françaises ont été cultivées sous chlordécone, un insecticide particulièrement toxique. Alors qu’une action en justice a été engagée, le rapport d’experts versé à l’instruction et que publie Reporterre confirme que les autorités françaises n’ont pu ignorer la dangerosité de ce produit. Mais elles ont laissé faire...


- Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), Reportage

Qui pourra décemment défendre que les autorités, a priori compétentes, qui ont autorisé l’usage du pesticide chlordécone aux Antilles pendant vingt-et-un ans, ont pu ignorer les risques associés ?

L’ensemble des travaux scientifiques portant sur les dangers aigus ou chroniques de cette molécule était accessible à la communauté scientifique française, américaine et internationale, par le biais des ressources bibliographiques classiques ainsi que la littérature médicale : voilà la principale conclusion du rapport d’expertise établi par le toxicologue Jean-François Narbonne et l’épidémiologiste Luc Multigner, à la demande d’Anne Bamberge, juge d’instruction au tribunal de grande instance de Paris, et que Reporterre publie ci-dessous. Les scientifiques ajoutent que l’essentiel des conclusions sanitaire ont été établies il y a plus de trente ans — les premières alertes datent même de 1963. « Les données scientifiques disponibles au niveau international entre 1981 et 1993 tout comme celles décrites avant 1981 pouvaient renseigner avec précision et détail sur le métabolisme, la demi-vie et la toxicocinétique du chlordécone. »

Télécharger l’étude :

Pour comprendre la gravité du problème, il faut reprendre toute l’histoire, magistralement décrite en 2010 par Pierre-Benoît Joly, de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra).

Au début des années 1970, la Commission des toxiques refuse à deux reprises l’homologation de la molécule : elle fait partie de la famille des organochlorés, toxiques, on a vérifié qu’elle s’accumule dans les tissus animaux ainsi que dans l’environnement, où elle est extrêmement persistante.

Cela n’empêche pas le ministre de l’agriculture de donner son aval en 1972 : c’est en effet le seul pesticide qui vient alors à bout du charançon du bananier. Or il y a péril dans les îles : relent de l’économie coloniale, la Martinique et de la Guadeloupe sont dédiées à la banane, une quasi monoculture d’exportation vers la métropole française.
La molécule miracle n’obtient qu’une autorisation provisoire d’une année. Elle n’a cependant été réexaminée qu’en 1976, pour être prolongée.

Un an plus tôt, un grave accident marque précocement l’histoire du chlordécone. À l’usine d’Hopewell (Virginie), l’une des trois qui fabriquent le pesticide aux États-Unis, plusieurs dizaines de personnes sont en 1975 victimes d’intoxication au chlordécone en raison de mesures de précaution insuffisantes. Des employés sont affectés, mais aussi des riverains, du fait des rejets dans les eaux. Les examens établissent un lien de cause à effet avec des troubles neurologiques apparus à la suite (tremblements, nervosité…). Conséquence : les États-Unis bannissent le chlordécone dès 1977.

- L’usine d’Hopewell -

Mais aux Antilles, son usage ne souffre d’aucun trouble, à part la baisse de production induite par la fermeture de Hopewell. Et quand bien même l’accident étasunien serait passé inaperçu, les rapports des français Snegaroff (1977) puis Kermarrec (1980) établissent catégoriquement le risque de la chlordécone, dont ils montrent la persistance et l’accumulation dans les organismes. En 1979, la molécule rejoint la catégorie des produits potentiellement cancérigènes, établie par le Centre international de recherche sur le cancer, au service de l’Organisation mondiale de la santé.

Accident, études, preuves ? Un mirage !

Aussi est-il particulièrement troublant de constater que le chlordécone revient en force aux Antilles en 1981 (sous une autre dénomination commerciale que dans les années 1970), dûment homologué cette fois-ci, comme si les événements de la décennie étaient des mirages !

Il faut dire que le lobby des producteurs de banane est intense, et que la filière souffre des intempéries. Le pesticide, interdit dans de nombreux pays, sera utilisé aux Antilles françaises jusqu’en 1990, date où il perd enfin son autorisation : l’année précédente, la Commission d’étude de la toxicité avait réitéré l’avis négatif déjà prononcé près de vingt ans plus tôt…

Fin de l’empoisonnement ? Non. Car les grands exploitants brandissent encore une fois la menace économique qui pèse sur la première source de richesse de leurs îles (plus de 50 % du produit intérieur brut de la Martinique notamment), alors que la concurrence internationale est féroce. Sous la pression, les services du ministère de l’agriculture cèdent encore, accordant trois ans de bonus, jusqu’en 1993, à ceux qui réclament de pouvoir écouler leurs stocks de chlordécone… À cette époque, on connaît pourtant déjà des techniques alternatives à l’épouvantail chimique, efficaces et à faible impact — que l’on utilise aujourd’hui.

S’écoulent six années de plus pendant lesquelles l’affaire semble enterrée, au propre et au figuré. Elle ressurgit en 1999 sur le terrain sanitaire, quand les services martiniquais détectent du chlordécone dans plusieurs captages d’eau destinée à la consommation humaine. Certaines mesures accusent un taux de 10 microgrammes par litre, cent fois supérieur ou plus à la norme en vigueur pour les résidus de pesticides. Même constatation en Guadeloupe.


- Mesure de l’eau aux Antilles -

L’affaire ne bruisse encore que localement. Elle prend l’ampleur d’un scandale sanitaire en 2002, non pas aux Antilles mais à Dunkerque, quand un contrôle des douanes découvre qu’une cargaison d’une tonne et demi de patates douces en provenance de la Martinique est contaminée au chlordécone.

Si la molécule peut passer dans les eaux de surface, elle s’accumule surtout dans les premiers centimètres du sol des bananeraies, dont un certain nombre ont été reconverties en cultures vivrières à la suite de la crise qui a affecté le secteur dans les années 1990. Les parties aériennes telles que les fruits sont a priori indemnes de contamination, et on n’a pas relevé de chlordécone dans les bananes. En revanche, les tubercules et les légumes racines sont très exposés. Pas de chance pour les Antillais, qui apprécient particulièrement ces aliments — dachines (taro), igname, patate douce. Conséquence de la saisie dunkerquoise : dès 2003, ces légumes sont interdits à la culture sur les terrains contaminés. Sous réserve bien sûr que ceux-ci aient auparavant été identifiés comme tels…

Dès lors, on s’avise de rechercher systématiquement la molécule dans l’environnement. Et on la trouve un peu partout, chaque étude ajoutant une pièce au puzzle de la contamination : dans la viande de bovins qui pâturent sur des terres suspectes, puis chez les crabes de terre, les poissons de mers et les crustacés sur de vastes zones… De nouvelles études revoient à la hausse les « performances » du chlordécone : extrêmement stable, il pourrait persister jusqu’à sept cents ans dans l’environnement. La molécule ayant la propriété de se stocker dans les graisses, elle s’est peu à peu accumulée le long de la chaîne alimentaire.

« Ici, tout le monde est “chlordéconé”, affirme Rémy Borgia, et nous les premiers : nous mangeons chaque jour une partie de nos prises… ». Pêcheur guadeloupéen, il est enregistré au petit port de Bananier qui, comme l’indique son nom, est niché au déversoir de la grande zone de production du fruit emblématique de l’île. Il a fallu attendre 2013 pour que les pêcheurs antillais, très exposés, fassent l’objet d’une recherche de contamination.

- Rémy Borgia -

Le chlordécone est connu pour provoquer des atteintes neurologiques, des perturbations du système hormonal, des troubles de l’appareil reproductif, des retards cognitifs chez l’enfant, et un accroissement du risque de survenue de certains cancers. Plusieurs études sanitaires ont été menées aux Antilles françaises pour tenter de cerner les impacts sur la population de deux décennies d’exposition continue. On y relève notamment un taux de cancer de la prostate parmi les plus élevés au monde. L’étude Karuprostate de Luc Multigner et Pascal Blanchet au Centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre a conclu en 2010 que parmi les hommes âgés entre 45 et 75 ans, 22 % des plus imprégnés en chlordécone « présentent un risque augmenté de 77 % de survenue de cancer de la prostate » par rapport au groupe le moins contaminé, indique le rapport, qui a été remis à la juge d’instruction.

« Au cours de la dernière décennie, du fait de l’emploi du chlordécone dans les bananeraies, une fraction de la population des Antilles présentait des situations dites à risque », poursuit le document. C’est par exemple le cas de 15,6 % des plus de 16 ans en Martinique au cours de la période 2003-2004.

En 2012, l’étude dite Ti-Moun met en évidence une corrélation entre des retards de développement chez des nourrissons et le degré de contamination de leur mère au moment de la grossesse. Et d’autres investigations sont en cours. Les experts soulignent que toutes ces conclusions sanitaires concernent la décennie 2000 : le manque de données ne permet pas de se prononcer sur les périodes antérieures, en particulier lorsque le chlordécone était encore utilisé. Sans surprise, ils estiment vraisemblable que les travailleurs des bananeraies, leur familles et les riverains aient été plus massivement affectés.

- La suite de notre enquête : la contamination est massive, la justice prend son temps.




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Source : Reporterre.

Photos :
. chapô et Rémy Borgia : Patrick Piro.
. Usine d’Hopewell : vcu.edu
. Mesure de l’eau : allodocteurs.fr


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