Hervé Kempf

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Conserver les semences : dans un coffre-fort ou dans la nature ?

Un événement étonnant, la fonte de la neige autour de la réserve mondiale de semences du Svalbard, le lieu habité le plus proche du pôle Nord, m’a fait remémorer le reportage que j’y avait fais en mars 2008. Il s’était élargi à une enquête sur les moyens de conserver les semences des cultures vitales pour l’humanité. Voici, agrémenté de quelques-uns de mes photos, l’article paru dans Le Monde du 5 juin 2008 sous le titre « Graines en stock »


Le tunnel qui s’enfonce dans la terre.

Au bout du tunnel en pente douce de 120 m de long, après que l’on a franchi deux lourdes portes d’acier, on découvre une grande salle rectangulaire. Dans la paroi se dessinent trois nouvelles portes. Rien de brillant derrière : trois caves austères et glacées. Mais elles sont appelées à celer un butin plus mirifique que celui caché dans la caverne d’Ali Baba : les graines de plusieurs millions de variétés de plantes.

Le caveau des semences ! Creusé dans l’archipel du Spitzberg, à Longyearbyen, la ville la plus septentrionale du globe, il a été inauguré en février 2008. Il est une pièce centrale de la sécurité alimentaire mondiale.

On est ici plus près du pôle Nord, à 1 200 km, que d’Oslo, capitale de la Norvège, qui contrôle ces îles dont les montagnes rosissent sous le soleil du printemps, après la longue nuit de quatre mois qui a plongé dans l’obscurité totale le bourg peuplé de 2 000 âmes patientes.

Aux chasseurs qui ont fait disparaître dès le XVIIIe siècle les abondants troupeaux de baleines franches - bien trop lentes pour échapper au harpon - ont succédé les mineurs de charbon puis, depuis une vingtaine d’années, les scientifiques et les touristes. Les uns et les autres se délectent de ces terres de banquise et d’aurores boréales. Un lieu idéal pour réaliser ce qui devrait devenir la plus grande collection mondiale de semences, le « coffre-fort » où les hommes viendraient puiser si telle ou telle grande culture venait à être menacée.

Une langue de montagne du Spitzberg vue du ciel.

Un système de réfrigération maintient une température de 18 °C au-dessous de zéro dans la salle où les étagères supportent les premières boîtes en plastique noir. Celles-ci contiennent 268 000 échantillons de blé, de maïs, de pommes de terre, de tomates, de courgettes, envoyées du Mexique, du Pérou et de la Colombie. L’air est très sec et doit atteindre un taux inférieur à 5 % d’humidité. Froid et sécheresse sont les conditions essentielles pour empêcher les graines de germer. Et si, par hasard, le système de réfrigération venu d’Italie tombait en panne, le pergélisol, épaisse couche de terre gelée que l’on trouve au Spitzberg comme sur des millions de km2 en Sibérie et au Canada, maintiendrait la caverne qui y est enchâssée à 5 °C au-dessous de zéro.

L’entrée du conservatoire du Svalbard et un de ses gardiens.

Ce dispositif spectaculaire est-il vraiment utile ? Ola Westengen, qui en est un des responsables basés à Oslo, en est bien sûr convaincu. « Il y a un an et demi, aux Philippines, une banque nationale de semences a été ravagée par un typhon. Presque tout a été perdu. En Irak et en Afghanistan, lors des guerres, les collections locales de semences ont également été détruites. Le caveau du Spitzberg permettra de conserver une copie de secours des banques à travers le monde », assure-t-il.

On compte environ 1 400 banques de semences sur le globe. L’ambition du caveau géré par le gouvernement norvégien en partenariat avec le Global Crop Biodiversity Trust est de rassembler à terme 4,5 millions d’échantillons de variétés des 250 000 plantes connues. Pour bon nombre d’entre elles, en effet, paysans et semenciers ont développé des dizaines de variétés différentes.

L’idée de conserver les semences des espèces cultivées est assez récente. Le pionnier en est le Russe Nicolas Vavilov, né en 1887, qui inventoria et collectionna plus de 60 000 échantillons de blé, d’orge, de pois, de lentilles, etc. Le raisonnement du généticien était que si ces variétés étaient bien adaptées à leur environnement, elles devaient contenir des gènes utiles qui pourraient être introduits par croisement dans les plantes cultivées alors en Russie.

L’équipe de Vavilov devait prouver par une abnégation héroïque l’importance du travail accompli : en 1942, lors de la famine provoquée par le terrible siège de Leningrad, ses collaborateurs, Alexandrer Stchoukine et Dimitri Ivanov, préférèrent se laisser mourir de faim que toucher aux tonnes de semences - autant d’aliments - dont ils avaient la garde. Quant à Vavilov, victime d’un procès stalinien, il mourut dans une prison sibérienne en 1943.

Soixante ans plus tard, son raisonnement est plus pertinent que jamais. Avec l’industrialisation de l’agriculture, la « révolution verte », l’essor de grandes firmes semencières comme Monsanto, Pioneer ou Limagrain, la production alimentaire mondiale a certes atteint des niveaux records, mais en se concentrant sur un petit nombre de variétés : on estime que seules environ 200 plantes sont cultivées à des fins alimentaires. Cela signifie que si des maladies se développaient sur ces cultures, elles prendraient une dimension planétaire aux conséquences énormes. Ce risque est accentué par l’érosion très rapide de la biodiversité : elle pourrait entraîner la disparition d’insectes pollinisateurs ou favoriser, par absence de leurs prédateurs, la prolifération d’insectes ou de champignons. De surcroît, le changement climatique devrait faire subir un stress important aux principales cultures mondiales. Il est vital de préserver de nombreuses variétés de ces plantes cultivées : celles qui ne sont pas cultivées possèdent sans doute des caractères adaptés à ces menaces nouvelles.

Mais les conserver dans un « coffre-fort de l’Apocalypse » ou une « nouvelle Arche de Noé », selon les formules employées à propos du caveau du Spitzberg, est-il le meilleur moyen ? « Non ! s’exclame Jean-François Berthellot. Ce que nous prépare le Spitzberg, c’est un sac à gènes pour faire des plantes artificielles. Mais l’agriculture est vivante ! » Ce paysan-boulanger arpente un champ qui ressemble à un jardin : il est composé de dizaines de petites parcelles où poussent des herbes - en fait, des blés - de différentes tailles, sous le soleil du Lot-et-Garonne. « Quand j’ai appris à transformer le blé, j’ai commencé à comprendre que plusieurs variétés produisaient différents pains. Le goût, la couleur, la texture, étaient différents. J’ai cherché d’autres blés : surprise ! Il n’y avait presque rien : à peine 15 variétés anciennes en France. »

Depuis une dizaine d’années, Jean-François Berthellot a entrepris de retrouver les différents blés dans les conservatoires existant en Europe. Il en reproduit chaque année en champ près de 250, sans doute la plus grande collection vivante actuelle. Plus loin, dans un hangar, il tire d’une caisse les épis aux formes et aux couleurs différentes : « Voici la Dickopf, un blé allemand à grosse tête, à grains très serrés, le Vilmorin de 1927, très compact, l’Apache, petit et gris, le Blanc de la Reole, la Bladette de Puylaurens... » Et de détailler les hauteurs variables, les couleurs (vert, vert-bleu, tige jaune et épi rouge, etc.), la forme de l’épi en crosse ou non, la propension au talage (plusieurs épis), la plus ou moins grande couverture du terrain par la plante, la dureté du grain, la couleur (blanche ou jaune) de la farine produite : autant de caractères précisément notés qui correspondent chacun à une adaptation aux caractères locaux de l’écosystème.

Nulle nostalgie ou goût de la collection dans la démarche de Berthellot et des dizaines d’agriculteurs réunis avec lui dans le Réseau des semences paysannes, mais la conviction que l’agriculture doit retrouver les principes de l’échange des semences entre paysans. Après tout, la quasi-totalité des plantes que les hommes utilisent aujourd’hui ont été sélectionnées et domestiquées au moment du néolithique, il y a plusieurs milliers d’années. Et pendant ces milliers d’années, les agriculteurs ont échangé les semences et les ont replantées d’année en année.

« Tout a changé au début du XXe siècle, raconte Jean-François Berthellot, quand les firmes semencières ont commencé à diffuser des variétés dont le principal caractère était la productivité. Comme tout le monde voulait du rendement, les paysans ont foncé vers ces nouvelles semences et ont peu à peu abandonné les leurs. A partir des années 1950, les variétés anciennes ont disparu des catalogues. »

Le résultat a certes été une agriculture très productive. Mais les grandes firmes dominent le marché et restreignent la biodiversité cultivée. Le caveau du Spitzberg répond-il à cette situation ? Ola Westengen en reconnaît les limites : « Bien sûr que la préservation des variétés sur le terrain est essentielle, notre démarche n’est pas contradictoire avec cette nécessité. »

Reste que peu de moyens sont accordés aux petits paysans qui, à travers le monde, tentent de maintenir la variété des espèces cultivées. Alors que c’est sur eux, comme le reconnaissent maintenant les experts de la FAO et de la Banque mondiale, que repose la sécurité alimentaire. « Le Spitzberg est une banque pour la fin du monde, commente Jean-François Berthellot. Mais il faut éviter que la fin du monde arrive ! » C’est dans les champs, estime le paysan-boulanger, que doit vivre la biodiversité.



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