Contre la loi Sécurité globale, la flamme de la liberté brûle dans le Vercors

Durée de lecture : 5 minutes

15 février 2021 / Hervé Kempf (Reporterre)



Samedi 13 février, plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées dans un froid glacial, dans le Vercors. Mais la chaleur de la liberté irradiait les coeurs et les esprits. L’enjeu : faire reculer le projet de loi Sécurité globale.

  • La Chapelle-en-Vercors (Drôme), reportage

Tout est parti d’un ébahissement, quand, le 9 janvier, trente personnes qui tentaient de signifier pacifiquement à La Chapelle-en-Vercors, bourg perché dans le massif montagneux, leur opposition à la loi Sécurité globale. Une quinzaine de gendarmes les en avaient empêchées, contrôlant les pièces d’identité et photographiant chaque citoyenne et citoyen. Que faire ? Se taire, rentrer chez soi ? Ou réagir et affirmer que le droit de manifester est essentiel. La mobilisation a sonné, et samedi 13 février, près de trois cents personnes se sont retrouvées dans le bourg de sept cents habitants, bravant le froid perçant (-2 °C dans une atmosphère humide) pour dire, dans le calme, « Pas de sécurité sans liberté ».

Et c’est dans une joie surprenante que pendant plus de deux heures, malgré le froid glacial, les gens se sont retrouvés sur la place du marché, en contrebas de l’église, parlant pour la première fois depuis longtemps avec les amis retrouvés, entre la buvette, un panneau d’expression libre, une librairie présentant des textes anarchistes et écologistes, et au son d’une batucada entraînante. « En période de Covid, la manifestation est devenue le dernier lieu de sociabilité », s’amusait Nathalie, venue du Diois, au milieu des groupes qui se parlaient joyeusement, des enfants aux joues rouges et des chiens déambulant tranquillement.

Mais personne n’oubliait pourquoi elle ou il était là : redire avec force que le projet de loi Sécurité globale est une atteinte aux libertés qui n’a rien à voir avec la sécurité et tout avec la répression des mouvements sociaux.

Plus de gens dans la répression que de paysans !

Plusieurs prises de parole ont exprimé ce refus. L’écrivain Alain Damasio a rappelé que depuis une vingtaine d’années, « on empile les lois liberticides au nom du terrorisme. En gros, entre 2000 et 2018, il y a eu 280 morts dues au terrorisme. Donc pour 15 à 20 morts par an, on empile des lois liberticides qui touchent absolument tout le monde. »

Alain Damasio : « Il y a plus de gens pour nous réprimer que de gens pour nous nourrir ! »

Il a aussi rappelé que la loi, outre l’article 24 qui prévoit d’empêcher de filmer les actes de violences de la police, comprend de nombreuses dispositions dangereuses. Le projet de loi veut en effet donner aux agents de sécurité des firmes privées des prérogatives appartenant jusque-là à la police d’État. Ce renforcement de l’appareil répressif conduit à une situation extraordinaire : « Aujourd’hui, on compte 250.000 policiers et gendarmes, on a 21.000 policiers municipaux et on va rajouter 165.000 acteurs de la sécurité privée. On arrive à 430.000 policiers ou assimilés, soit plus de gens qui travaillent pour la répression que de gens qui nous nourrissent puisqu’aujourd’hui, on est à peu près à 400.000 exploitants agricoles. Il y a plus de gens pour nous réprimer que de gens pour nous nourrir ! »

La criminalisation du mouvement écologique

Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France, a ensuite expliqué pourquoi les lois répressives visent aussi le mouvement écologique :

Jean-François Julliard : « Plutôt que de lutter contre le changement clilmatique, l’Etat veut nous empêcher de parler et d’agir »

« On vit dans un contexte de criminalisation grandissante du militantisme et notamment du militantisme écologique. Les actions de désobéissance civile menées par ANV-COP21, les Amis de la Terre, Attac, Alternatiba ou Greenpeace, sont réprimées à coups de gaz lacrymogènes. Des marches climat se sont très mal passées avec des abus, des violences à Paris et ailleurs. On est juste là pour protéger la planète, pour protéger notre environnement, pour protéger notre génération et les générations à venir, et on se retrouve à devoir respirer des gaz lacrymogènes. Il y a aussi Déméter, cette cellule pour surveiller les mouvements écologiques, les procès à répétition pour des actions menées par Greenpeace pour dénoncer le risque nucléaire, et aussi le fichage qui s’élargit et qui fera que n’importe quel militant de n’importe quelle association ou syndicat pourrait se retrouver fiché avec une partie de sa vie privée consignée, ses opinions politiques, philosophiques, opinions religieuses, etc. »

« Les scientifiques, les associations environnementales, plus de deux millions de signataires de la pétition de L’affaire du siècle, les 150 citoyens de la Convention citoyenne pour le climat, la justice française, tous rappellent à l’État français qu’il n’en fait pas assez pour lutter contre le dérèglement climatique. Et sa réponse, c’est d’essayer de nous empêcher de parler et d’agir. »

« Cette société de surveillance et d’algorithmes nous déshumanise »

Corinne Morel Darleux, conseillère régionale d’Auvergne Rhône Alpes et écrivaine a ensuite parlé : « Au nom de la sécurité, on nous enferme dans un univers de plus en plus étriqué, un univers de drones, d’attestations, de tampons et de cachets, de décrets pour nous intimer l’ordre de ne pas boire un verre, de ne pas s’embrasser, de rester dans le droit chemin et de se divertir pour s’assommer jusqu’à la nausée. Cette société de surveillance et d’algorithmes nous déshumanise. Elle nous rend fatalistes et prévisibles. Et s’il nous venait l’idée de faire un pas de côté, elle nous piste pour mieux nous canaliser. »

Corinne Morel Darleux : « Je veux des imprévus réjouissants »

« À ce rythme, bientôt, on n’aura plus le droit de militer, de contester, de manifester. Alors, cette manifestation aujourd’hui à La Chapelle-en-Vercors, ça ne va peut-être pas les arrêter, mais être ici aujourd’hui, c’est une question de dignité. Parce que personnellement, je n’ai pas envie de voir des drones tourner au-dessus de ma tête et que dans mon ciel, je veux juste des chouettes et des vautours et des chauves-souris. Je veux des imprévus réjouissants. Je veux qu’on ramène de la contingence dans nos vies, qu’on sorte du pessimisme fataliste et des réactions prévisibles, des indignations programmées et de toute cette monotonie. Qu’on se souvienne de ce qui fait de chacun de nous un être singulier contre tous ceux qui tentent de nous uniformiser. »

Dans ce Vercors marqué durant la Deuxième Guerre mondiale par un maquis de résistance contre l’occupant, le flambeau de la liberté s’est rallumé au cœur de l’hiver et du Covid.





Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Thomas Pietrucci

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