Covid-19 : « Elle a bon dos, la science ! »

Durée de lecture : 7 minutes

25 septembre 2020 / Entretien avec Pierre-Henri Gouyon



Le gouvernement français vient de durcir à nouveau les règles dans le but de limiter la propagation du Sars-CoV-2 et de l’épidémie de Covid-19. Dans cet entretien, Pierre-Henri Gouyon explique que ces règles sont élaborées sans avis éclairé de la communauté scientifique dans son ensemble. Pourtant, sans large diffusion de l’état des connaissances sur la maladie, la responsabilisation des citoyens restera lettre morte.

Pierre-Henri Gouyon est biologiste spécialisé en sciences de l’évolution et professeur au Muséum national d’histoire naturelle. Il a cosigné le 10 septembre dernier une tribune dans Le Parisien­ où il critique avec d’autres chercheurs la gestion de la crise du Covid-19 par l’État. Selon eux, la communauté scientifique a été exclue des discussions et devrait être réellement écoutée pour que la gouvernance ne soit plus « celle de la peur ».

Pierre-Henri Gouyon.

Reporterre ­— Avec d’autres chercheurs et médecins, vous avez cosigné une tribune. Que dénoncez-vous ?

Pierre-Henri Gouyon — L’État et les médias ont insufflé de la peur, ils menaçaient de remettre les gens en confinement et ça nous semblait extrêmement malvenu. Il nous a paru important de faire entendre une voix différente de la part de certains scientifiques, et de signaler que, pour le moment, la communauté scientifique dans son ensemble n’avait pas donné de consignes parce qu’elle n’avait tout simplement pas été consultée. Seules quelques personnes l’ont été, dont certaines ont fait beaucoup de bruit, parce qu’elles aiment ça. Il nous semblait que les scientifiques étaient utilisés comme caution pour faire des choses qui ne nous convenaient pas. On a donc décidé d’écrire cette tribune.



Avec quelles décisions êtes-vous en désaccord ?

Toutes celles qui servent à supprimer des libertés fondamentales. La liberté de faire des manifestations, par exemple : ça fait belle lurette que l’État fait ce qu’il peut pour que les manifestations se passent mal, mais, aujourd’hui, il veut quasiment les interdire pour de bon. Par conséquent, si on n’est pas d’accord avec ce qui se passe, on ne peut pas manifester pour le dire. Le fait d’obliger les gens à mettre des masques en toutes circonstances, même quand ça ne sert à rien, est aussi une manière de leur demander d’être obéissants plutôt que d’être intelligents. Je pense qu’un gouvernement responsable, dans une société comme la nôtre, devrait considérer que les gens ne sont pas des idiots, et devrait leur expliquer ce qu’ils doivent faire, dans quelles conditions il est important de mettre un masque, dans quelles conditions c’est inutile. Plutôt que d’imposer des règles idiotes qui, de toute façon, vont devenir tellement contraignantes que les gens finiront par ne plus obéir, même quand ils devraient.



Selon vous, dans quelles conditions le masque est-il inutile ?

Pour le moment, il y a très peu de contaminations en plein air. Quand on est dans une foule en plein air, il est sûrement utile de mettre un masque. Mais, en mettre un dans une rue déserte, c’est évident que ça ne sert à rien. À Paris, je vois des gens se promener masqués la nuit dans des rues vides de monde. Le seul moment où ces marcheurs croisent des gens, ce sont ceux assis en terrasse, proches les uns des autres, et qui ne portent pas de masque ! On voit bien l’absurde de la situation. Comme scientifique, on m’a plusieurs fois demandé : « Pourquoi vous nous faites faire des trucs aussi idiots ? » Je me retrouve tout le temps à répondre que, peut-être certains scientifiques et certains médecins font ces préconisations, mais ce ne sont pas celles de la communauté scientifique dans son ensemble. Ça me semble important de remettre les pendules à l’heure sur ce point-là.



Un Conseil scientifique du Covid-19 a pourtant été nommé. Comment a-t-il été choisi ?

Je n’en ai aucune idée. Ce qui est sûr, c’est que l’État n’a pas consulté la communauté scientifique pour qu’elle fournisse un groupe de gens qui la représenterait, et, par conséquent, à qui les scientifiques pourraient s’adresser. Il devrait y avoir un représentant des généticiens, un représentant des virologues, un des épidémiologues, des sociologues, etc. De cette façon, un généticien pourrait poser ses questions à son représentant en question. On sait faire ces choses-là, on l’a déjà fait. En 2004, pour organiser les assises de la recherche, un comité qui centralisait toutes les réflexions qui venaient de comités scientifiques, de l’ensemble des universités, de tous les laboratoires de recherches français. Si on ne le fait pas, à mon avis, c’est parce qu’on n’en a pas eu l’idée, mais aussi parce que, au fond, c’est tellement plus simple de choisir des copains.



De quelle manière l’État devrait-il inclure la communauté scientifique dans ses décisions ?

La gestion d’une crise comme celle-là demanderait une approche pluridisciplinaire, dans laquelle les différentes spécialités (de la psychologie à la sociologie, en passant par la philosophie) seraient représentées, consultées, et dans laquelle des débats seraient organisés. On sait faire ça pour le climat, avec le Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] ; on sait le faire pour la biodiversité. Puis, à un moment ou à un autre, les débats devraient inclure les citoyens dans leur ensemble. Je reste d’accord sur le fait que c’est aux politiques de prendre des décisions, mais qu’ils le fassent avec un avis vraiment éclairé de la communauté scientifique. Je suis sûr que celle-là n’hésiterait pas à se mobiliser si on le lui demandait. Aujourd’hui, la communauté scientifique est dégoûtée qu’on la consulte si peu et que, en plus, on fasse croire aux Français que ce qu’on exige est demandé par la science. Elle a bon dos, la science !



Quelle est la différence entre la responsabilisation des citoyens et la culpabilisation que vous dénoncez dans cette tribune ?

Responsabiliser, ça veut dire essayer de fournir des données aussi précises que possible aux gens — ce qui n’est pas vraiment le cas aujourd’hui — et de les fournir de manière compréhensible. Par exemple, dire que neuf personnes sur dix qui meurent du Covid ont plus de 65 ans, ça affole un certain nombre de gens de mon âge. Mais, hors Covid, toutes causes de mortalité confondues, ce sont les mêmes proportions de personnes âgées qui meurent. Selon moi, ce genre de chiffres est juste destiné à faire peur et à donner aux gens l’impression qu’ils vont être responsables de la mort de quelqu’un si jamais ils entrent en contact avec une personne âgée. Or, on commence à voir des personnes âgées qui souffrent terriblement d’isolement. Donc, je pense que c’est à chacun de réfléchir sur la meilleure attitude à prendre en matière de précaution des personnes âgées que nous fréquentons.



Quels sont les types de données précises et compréhensibles qu’il faudrait fournir aux Français ?

Il y a plein de choses qu’on ne sait pas, et je dis ça en tant que citoyen, pas en tant que scientifique. Je pense que c’est important de dire ce qu’on sait, de dire ce qu’on ne sait pas et de dire quelles pistes on a. Certaines choses ont été dites parce qu’elles arrangeaient nos dirigeants. Par exemple, à une période, les masques n’étaient pas nécessaires ; évidemment, c’était quand on n’en avait pas. Comment peut-on être crédible alors quand on rend le masque obligatoire ? J’entends aussi dire que les enfants ne transmettent pas le virus, mais on voudrait savoir de quelles données on dispose pour dire ça. J’aimerais connaître les taux de contamination, dans quelles conditions ils sont calculés ; je voudrais avoir des données sérieuses sur les taux de contamination en extérieur aussi. Toutes ces choses, on ne les sait pas. Donc, on est obligés d’obéir à des ordres sans qu’on sache les raisons pour lesquelles ils ont été donnés.



Comment expliquez-vous qu’on parle sans arrêt du Covid-19, mais jamais de ses causes, comme la destruction des écosystèmes et la perte de la biodiversité ?

Je suis convaincu que la destruction de la biodiversité, le fait de mettre en contact des espèces qui ne sont pas en contact habituellement, peut être responsable de toute une série d’épidémies. Peut-être est-ce le cas pour le Covid-19, mais je ne pense pas qu’on en ait de preuves à l’heure actuelle. Il y a une forte hypothèse que le virus serait dû à une erreur dans un laboratoire. En revanche, je ne crois pas du tout à un complot et à la fabrication d’un virus à des fins militaires ou autres. On ne connaît pas les causes pour le moment et je pense qu’il faudra du temps pour les connaître. Ce sera d’autant plus difficile qu’on ne nous donnera pas accès à tout ce qu’il faut pour le savoir.

  • Propos recueillis par Justine Guitton-Boussion




Lire aussi : Les recherches sur les liens entre déforestation et épidémies sont insuffisantes, alertent des scientifiques

Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photo :
. chapô : Olivier Véran, le ministre de la Santé, lors d’une conférence de presse sur la situation sanitaire le 23 septembre 2020. © Eliot Blondet/AFP/POOL
. portrait : © Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

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