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Le combat des amies de Morgan, tué lors d’une battue, pour réguler la chasse

Durée de lecture : 10 minutes

25 janvier 2021 / Gaspard d’Allens et Alain Pitton (Reporterre)



Un mois et demi après la mort de Morgan Keane, tué par des chasseurs, ses proches réclament toujours justice. Samedi 23 janvier, près de 300 personnes ont manifesté à Cahors pour exiger une réforme de la chasse et défendre le droit de vivre sereinement dans nos campagnes.

  • Cahors et Carjac (Lot), reportage

Au chagrin s’est ajouté le besoin d’agir pour ne pas laisser l’indifférence reprendre le dessus. Le 2 décembre 2020, Morgan Keane était abattu par des chasseurs dans son jardin alors qu’il coupait du bois à quelques mètres de sa maison, terrassé par une balle dans le thorax. Parmi ses proches, la douleur est toujours béante, la colère encore viscérale. Morgan est mort à 25 ans alors que ses bras étaient ouverts à la vie. Sur une photo partagée par son entourage, ses yeux rieurs éclairent un visage enfantin plein de malice et de douceur. Le jeune homme aurait dû fêter ses 26 ans ce week-end des 23 et 24 janvier. «  Ce n’est pas normal de mourir à cet âge-là », se révoltent ses amis.

Dans le Lot, le drame a créé une onde de choc qui est loin d’être dissipée. Au cœur de ce département rural, la parole se libère contre l’emprise des chasseurs. Un ras-le-bol général se fait sentir. De nombreux habitants se sentent dépossédés de leur territoire et vivent dans l’insécurité, au milieu d’un champ de tir à ciel ouvert où tonnent les fusils.

Morgan Keane devant sa maison.

Depuis décembre, six amies de Morgan — Peggy, Zoé, Nadège, Léa, Sara et Mila — ont décidé de briser l’omerta qui règne dans les campagnes. Elles ont créé le collectif Un jour, un chasseur. En un mois à peine, elles ont collecté mille cinq cents témoignages, tous plus accablants les uns que les autres. Accidents, violences, incivilités, pressions, agressions verbales… Les comportements abusifs des chasseurs qu’elles ont recensés interpellent. Les jeunes femmes dénoncent une impunité qui doit cesser. Reporterre est allé à leur rencontre.

« Morgan était un amoureux inconditionnel de la nature »

« On ne pouvait pas supporter l’idée que Morgan soit mort pour rien, explique Sara, 29 ans. On avait besoin de partager notre colère pour que ce drame ne soit pas invisibilisé. » Aux regards détachés qui résument l’affaire à un simple « accident », le groupe oppose un portrait vibrant de leur ami d’enfance. « On va crier son nom encore longtemps, assure Léa. Il ne deviendra jamais un chiffre sans nom. On n’oubliera pas le son de sa voix et de son rire. »

Peggy et Sara au cimetière où Morgan est enterré.

« Morgan était un amoureux inconditionnel de la nature », raconte son meilleur ami, Ralph, le petit frère de Peggy. Encore sous le choc, il se confie pour la première fois : « Morgan avait un optimisme et un enthousiasme qui lui permettaient de réfléchir en dehors des boîtes dans lesquelles on s’enferme. Côtoyer “Moggy”, c’était une bouffée d’air frais », dit-il.

Le jeune homme de 25 ans vivait sa vie avec ses convictions. Après avoir perdu ses parents, il retapait une vieille bâtisse avec son frère et cultivait un jardin potager. « Il passait des heures à observer les animaux, se souvient Ralph. On se moquait un peu de lui. On l’appelait Blanche Neige. Il laissait toujours les fenêtres et la porte grandes ouvertes. Une fois, il s’était même réveillé avec un oiseau perché sur son orteil ! »

Le groupe d’amies a grandi sur les bords du Lot, avec comme terrain de jeu les forêts du Causse et la rivière. « On est tous partis pour les études à 18 ans mais on reste très attachées à ce bout de campagne. Notre cœur est ici », dit Peggy. Dans la bande, certaines sont même filles ou petites filles de chasseurs, comme Nadège. « Jeune, j’accompagnais mon grand-père tirer le lapin », se souvient-elle. Dans le Lot, la chasse est une institution. On compte environ 8.000 chasseurs sur plus de 170.000 habitants.

Le Lot.

« À l’époque, on ne se sentait pas légitime pour interroger cette activité, dit Peggy. Pourtant, on a toutes une anecdote avec la chasse. C’est le quotidien ici. » Poules dévorées par des chiens de chasse, balles qui sifflent pendant une balade, chasseurs alcooliques, dimanche passé claquemuré chez soi pour échapper à une battue… « Évidemment, on n’aimait pas ça mais on a évolué avec. On s’était presque habitué, dit Sara, et puis on avait peur des représailles. »

« Ça n’a rien d’une vengeance, on se bat pour les vivants »

La mort de leur ami a tout fait voler en éclats. Les jeunes femmes se sont dotées d’une armure de courage pour partir à la bataille. « Morgan était un grand pacifiste. Il aurait peut-être préféré qu’on n’aille pas au conflit avec les chasseurs. Mais, c’est notre manière à nous de lui rendre justice, confie Zoé, 25 ans. Ça n’a rien d’une vengeance, on se bat pour les vivants et pour éviter que cela ne se reproduise », précise-t-elle.

En un mois, les six copines ont suivi une formation accélérée d’activistes. Elles ont dû apprendre sur le tas à écrire des tribunes, à organiser des manifestations et à répondre aux sollicitations des journalistes. Des milliers de personnes les suivent désormais sur les réseaux. Elles reçoivent entre dix et vingt-cinq témoignages par jours. Leurs voix portent : « On a créé une attente. On se sent submergé mais cela nous donne aussi de la force », raconte Peggy.

Peggy et Sarah préparant les pancartes pour la manifestation du lendemain.

Sur leurs pages Facebook et Instagram, elles retranscrivent les histoires qu’elles ont reçues. Certaines font froid dans le dos. Une personne évoque ainsi un chat abattu par des chasseurs, déposé sur le paillasson de sa maison, le ventre ouvert. Une autre raconte comment les balles ont traversé les murs de la chambre de son enfant alors qu’il faisait la sieste. La plupart des récits relèvent d’infractions pénales : « On a des cas de maltraitance animale, de non-assistance à personne en danger, de violation de propriétés privées, énumère Zoé. Il y a aussi de menaces de mort, des intimidations, des insultes, des coups ou des blessures. »

« Le plus grave, c’est qu’on s’est rendu compte que la majorité des victimes n’avaient pas porté plainte. Elles étaient tétanisées, continue Sara. Et, sinon, lorsqu’elles ont saisi la justice, leur affaire a souvent été classée sans suite. Il y a un vrai problème ».

L’iniative « Un jour un chasseur » a recueilli plus de 1.500 témoignages.

Les six jeunes femmes veulent mettre l’État face à ses responsabilités et plaident pour une réforme en profondeur de la chasse. « Quand on a commencé à se plonger dans le fond des dossiers, on a halluciné, dit Zoé. Comment se fait-il qu’on autorise les chasseurs à avoir des armes de guerre qui ont une portée plus longue que la vue des tireurs ? Comment se fait-il que j’aie besoin d’un certificat d’aptitude pour faire de la danse alors qu’une déclaration sur l’honneur suffit pour la chasse ? D’ailleurs, pourquoi peut-on obtenir son permis de chasse à seize ans, deux ans avant sa majorité ? On ne comprend pas, la majorité de la population française ne comprend pas. »

« Entre 2000 et 2020, il y a eu 3.330 accidents, dont 421 morts »

Le collectif a commencé à lister une série de mesures qu’il souhaite présenter aux autorités. Il propose, entre autres, d’augmenter la distance minimale entre les battues et les habitations et de créer un jour férié sans chasse pour que les promeneurs puissent se balader librement. Les six amies avancent sur une ligne de crête. Elles ne se revendiquent pas « antichasse ». Leurs réformes seraient également bénéfiques pour les chasseurs, clament-elles. « Entre 2000 et 2020, d’après la Fédération de la chasse, il y a eu 3.330 accidents, dont 421 morts, dit Sara. La majorité des victimes était des chasseurs. C’est dans leur intérêt de changer. Il faut qu’ils renouent la confiance avec le reste de la population. »

Dans le cas de Morgan, un procès se profile, mais il n’aura pas lieu avant deux ans. Un chasseur aveyronnais de trente-trois ans a été mis en examen pour « homicide involontaire ». Il venait de passer son permis de chasse, en juin 2020. En plein confinement, les chasseurs avaient obtenu des dérogations et le tireur avait été invité à une battue à cinquante kilomètres de son domicile. Aux enquêteurs, il a dit avoir confondu le jeune homme de 1 mètre 90 avec un sanglier. Morgan portait pourtant des oreillettes fluo pour atténuer les bruits de sa tronçonneuse.

« On aimerait quelque chose de plus global qu’une simple application des peines, souligne Peggy. On voudrait aller au-delà de la punition individuelle, qu’il y ait un changement général. » Les jeunes femmes s’interrogent : « Évidemment, la prison ne sert à rien, mais s’il a une peine minime quel signal cela enverra-t-il ? s’inquiète Zoé. On risque d’être dégoûtées. » En matière de chasse, c’est régulièrement le cas. En 2017, dans le nord de l’Aveyron, une femme de soixante-neuf ans a été abattue chez elle derrière sa haie. Le chasseur n’a été puni que douze mois de prison avec sursis, un retrait de dix ans du permis de chasse, et huit mille euros de dommages et intérêts à payer.

Les chasseurs n’ont pas le monopole de la ruralité

Les six amies espèrent qu’il y aura un avant et un après l’affaire Morgan Keane. Les lignes commencent enfin à bouger, estiment-elles. Le procureur de la République de Cahors, Frédéric Almendros, a déclaré récemment vouloir durcir la politique pénale à l’égard des chasseurs. Dans le Lot, quarante infractions ont été constatées par les forces de l’ordre en 2020, soit deux plus que l’année dernière. Bérangère Abba, la secrétaire d’État à la biodiversité, recevra le 2 février les six amies. L’enjeu pourrait devenir incontournable pour les prochaines campagnes électorales.

La pression monte aussi dans la rue. Samedi 23 janvier, près de trois cents personnes ont manifesté à Cahors malgré une pluie battante. La plupart venaient des villages alentour. Tous subissent au quotidien « une chasse devenue folle avec les courses de 4x4, les chiens déchaînés, les tirs toute la journée ». « Se retrouver ici ensemble, c’est une manière de dire que les chasseurs n’ont pas le monopole de la ruralité », explique Peggy.

Samedi 23 janvier, à Cahors.

Localement, la bataille s’annonce rude. Excepté l’adjoint au maire de Cahors, Johann Vacandare ( EELV) aucun élu local n’était présent à la marche. La chape de plomb est lourde. Le maire de Cajarc, la petite ville où a grandi Morgan, a refusé de nous répondre. Libéré de ses fonctions publiques, son prédécesseur, Jacques Borzo, a été loquace. Il pointe du doigt « des chasseurs fous furieux qui ressemblent à des commandos » et évoque «  la peur de plus en plus présente d’aller se balader en forêt à vélo, à pied, en famille ».

Johann Vacandare (EELV), l’adjoint au maire de Cahors, était le seul élu local présent à la marche.

La tension est palpable. Récemment, Sara a reçu des menaces : « On m’a mise en garde, on est venu me voir pour me dire de faire attention, “ce serait dommage qu’il y ait un autre accident” ». La trêve demandée par la famille n’a pas non plus été respectée. Les chasseurs ont continué à tirer le lendemain de la mort de Morgan.

Contacté par Reporterre, André Manier, le président de la Fédération de la chasse du Lot ne montre aucune empathie. Il ne veut rien entendre d’une potentielle réforme de la chasse. « C’est un drame, j’en conviens, mais il faut qu’on arrête un petit peu. D’ailleurs, c’est malheureux mais ce ne sera ni le premier ni le dernier. Le risque zéro n’existe pas. Combien de morts il y a en voiture, au ski ou à la piscine ? Faut arrêter de se focaliser sur la chasse. On fait le maximum, croyez-nous. » Pas sûr que cette réponse suffise aux six amies de Morgan.


  • Regarder notre reportage photographique





Lire aussi : Intimidations, agressions… Quand les chasseurs font leur loi

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © Alain Pitton/Reporterre

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« Tout le monde craque » : les jeunes activistes du climat sonnés par le Covid

Durée de lecture : 10 minutes

23 janvier 2021 / Ingrid Merckx et Anne Speltz (Reporterre)



Rebelles d’Extinction Rebellion, décrocheurs de portraits d’Alternatiba, membres de Youth For Climate : les jeunes activistes du mouvement climat n’échappent pas à l’effet Covid. Si leur engagement leur garde la tête hors de l’eau, ils souffrent de l’absence de liens réels, du manque de visibilité et de la patience de rigueur quand l’urgence taraude.

Ils pourront se passer de boîte de nuit : ils ont les réseaux sociaux. C’est ce qui s’est dit trop longtemps à propos des jeunes, étudiants, travailleurs, confinés « pour les vieux » de mars à mai, accusés de propager le Covid en abusant des apéros cet hiver. Ce serait un peu « de leur faute », le couvre-feu à 18 heures généralisé à tout le territoire le 17 janvier pour enrayer la troisième vague de l’épidémie. Mais pour la plupart, c’est le coup de massue : autant ils pouvaient pendant le confinement sortir prendre l’air au moment de leur choix, autant avec ce couperet qui tombe à la fin de leurs cours en ligne, nombreux ne voient plus la lumière du jour.

La déprime explose : effets cumulés des différentes mesures restrictives, facultés fermées, précarité, isolement, absence de petits boulots et de stages… 80 % des 15-30 ans estiment avoir subi des préjudices importants liés à la crise sanitaire, d’après un sondage Odoxa-Backbone pour France Bleu, France info Le Figaro publié le 19 janvier. Huit étudiants interrogés sur dix craignent de rencontrer des difficultés pour mener à bien leurs études. « Ils ne voient pas le bout du tunnel », titrent les sondeurs.

Les jeunes activistes du mouvement climat n’échappent pas à l’effet Covid. Si leur engagement leur garde la tête hors de l’eau, ils souffrent du manque de liens réels, de distance avec le « terrain », de perspectives pour prévoir des actions, et d’un accroissement de la répression qui profite de la crise sanitaire pour étouffer toute mobilisation. Reporterre les a rencontrés à La Base, lieu militant à Paris, actuellement fermé mais ouvert pour l’occasion par Alternatiba. Au rez-de-chaussée, un garçon jouait du piano, seul dans le bar complètement vide.


Sandy, 25 ans : « On zappe l’urgence réelle »

Sandy, 25 ans, Alternatiba.

Sans son mi-temps à Alternatiba, Sandy aurait dû arrêter ses études. Fille d’ouvriers dans l’Oise, elle a toujours enchainé les petits boulots en parallèle de la fac, à Amiens et à Valenciennes, dans les Hauts-de-France ou à Nanterre où elle poursuit aujourd’hui un master de Sciences politiques. « Je voulais apprendre plus, mieux maîtriser les fonctionnements… » Sauf qu’avec les restrictions sanitaires, elle apprend moins que prévu. Elle suit ses cours en ligne dans une maison qui accueille des militants, « confinés ensemble, on se sent moins seuls ». La crise lui pèse. Elle a besoin d’interaction, elle voudrait voir des gens, serrer ses amis dans ses bras. Elle n’est pas déprimée, Sandy est très énervée : « Le gouvernement actuel n’a fait que reculer sur le climat. La Convention citoyenne a été utilisée pour verdir un discours. Du temps perdu ! » Elle assène : « C’est mort pour le + 1,5 °C, il va falloir se projeter dans un monde à +3 °C. Chaque jour en plus, c’est des gaz à effet de serre en plus, des morts en plus. Qui s’en soucie ? On zappe l’urgence réelle. » Après une période où il a fallu convaincre que la crise climatique était une crise sociale, la crise sanitaire engendre une précarité qui recouvre tout.

Alternatiba a monté des actions avec des associations de solidarité, avec les soignants, avec le collectif Adama et les quartiers. « Des alliances sont nées… On prend le temps de réfléchir à comment faire autrement, on imagine des actions en ligne. » Mais Sandy a hâte de retourner dans les rues et de continuer le combat pour une écologie populaire contre « l’écologie des puissants ». « Le militantisme me procure de la joie. Il faut travailler à un autre modèle de société. Des échéances politiques approchent. Pas question qu’on poursuive sur cette trajectoire. Il va falloir y aller ! »

Marie, 18 ans : « On focalise sur un virus quand tant d’autres vont être libérés par la fonte du permafrost… »

Marie, 18 ans, Youth For Climate.

« Je pleure presque tous les soirs et pourtant, je suis privilégiée ! », confie Marie en souriant. Trop contente « de voir des gens en vrai et de discuter », elle n’a aucun mal à dire son état du moment et à le relativiser en évoquant ses comparses précaires. Vivant dans un 13 m2 avec possibilité de fuir chez ses parents dans les Pays de la Loire ou chez ses grands-parents à Noirmoutier (Vendée), Marie n’a pas besoin de travailler pour financer sa licence de droit franco-allemand à l’université de Nanterre. Elle mesure sa « chance », mais elle peine. « Des étudiants décrochent, ont des pensées suicidaires, trois se sont défenestrés… Les voir aller mal me rend encore plus mal… » Ses cours s’enchainent jusqu’à 18 ou 20 heures avec une densité qui ne tient pas compte du couvre-feu. Elle ne voit plus personne en semaine. Et, après une journée devant son ordinateur, elle manque de motivation pour poster des stories [1] sur le mouvement climat.

Elle a rejoint celui-ci alors qu’elle était en terminale, en 2019 : les grèves scolaires lancées par Greta Thunberg en Suède lui ont donné envie de faire la même chose dans sa ville. Quatre mille lycéens ont répondu à son appel. Elle est membre de YFC (Youth for climate – les jeunes pour le climat), dont elle apprécie le côté informel et spontané, les marches, les actions de blocage. Ses parents, l’un professeur, l’autre archiviste, sont de gauche, roulent à vélo et consomment bio. Ils ne sont ni radicaux ni anti-police. Pourtant, ils ont peur maintenant quand elle part en manif’. Il y a peu, elle s’est rendue avec une autre activiste et deux pancartes devant l’ambassade des États-Unis pour protester contre le projet de forage de Trump dans l’océan Arctique. Elle a été surprise par la violence de la réaction policière. Elle trouve que la répression s’accroit sur le mouvement climat.

Elle sait que sa vie sera « là-dedans ». Mais peut-être pas du côté de la loi, « toujours en retard ». Le contexte l’exhorte à la patience mais l’urgence la prend à la gorge. « On ne pose pas les bonnes questions. On focalise sur un virus quand tant d’autres vont être libérés par la déforestation et la fonte du permafrost… » Le week-end dernier, elle est allée se promener avec des amis au parc de la Villette, dans le XIXe arrondissement parisien, comme quand elle était petite avec sa mère. Elle a eu un vertige en pensant qu’elle n’y emmènerait peut-être jamais d’enfants elle-même. Ni sur la plage de ses vacances, submergée par la montée des eaux dans un futur pas si lointain. Elle voudrait continuer à agir, Marie. Pour l’heure, elle est bloquée. Elle ronge son frein.

Noé, 21 ans : « On n’a aucune visibilité, aucune perspective »

Noé, 21 ans, Youth For Climate.

Plus d’échanges réels. C’est ce qui est le plus dur pour Noé. Au lycée, il avait monté une association pour promouvoir le débat entre jeunes. « La jeunesse a peu voix au chapitre, elle n’est pas écoutée ». Youth For Climate, qu’il a rejoint en 2019, alors qu’il était en deuxième année à Sciences Po Paris, l’a séduit d’emblée : « C’est un mouvement de jeunesse en dehors des cadres et au centre de l’action politique. »

Sur la question climatique, la jeunesse s’est imposée et le sujet est monté dans les préoccupations prioritaires des Français. Maintenant en première année de master, Noé n’a pas remis les pieds à Sciences Po depuis le premier confinement. « On est expérimenté en cours à distance. Nos profs sont organisés. Mais ça ne veut pas dire qu’on n’est pas lâchés dans le vide. On réalise qu’on n’ira pas en cours de l’année… » En ligne, les étudiants décrochent plus vite. La charge de cours n’a pas été adaptée. Lui termine quatre jours par semaine à 18 h ou 19 h. Il vit seul dans un appartement « pas trop exigu » mais ne voit personne. « J’essaie de ne pas me plaindre. Je ne suis pas obligé de travailler. Le fond du problème, d’ailleurs, c’est que des étudiants soient obligés de travailler. » Reste que, lâche-t-il, « ne pas aller mal ne veut pas dire aller bien. Tout le monde craque un peu. On n’a aucune visibilité, aucune perspective ».

C’est là que « l’engagement est utile », selon lui. Même si le mouvement climat est aussi un « projet de désespoir » : face à l’urgence, il y trouve « une forme de collectif auquel se rattacher ». Mais l’épidémie « freine l’action militante et la loi « sécurité globale » est une occasion d’affaiblir les mobilisations ». Les militants en profitent pour réfléchir et préparer des actions de sensibilisations.

Mais on ne peut ni se réunir ni organiser d’événement. Le terrain me manque : les manifestations revigorent, et puis, je me sens inutile. »

La culture lui manque aussi. Il avait réservé plusieurs concerts qui ont été annulés. Il s’accroche à l’idée que ça ira mieux cet été…


Lucie, 21 ans : « Le choix de la désobéissance »

Lucie, 21 ans, Extinction Rebellion (XR) et Alternatiba.

Elle sait ce qu’elle veut, Lucie. Elle ne marche qu’à l’envie. Elle n’attend rien, comme ça, « pas de risque d’être déçue ». Elle a déjà fait une petite dizaine de gardes à vue pour des actions avec Extinction Rebellion (XR), dont le blocage de l’aéroport d’Orly le 26 juin 2020. Elle se souvient d’être, une fois, restée menottée au radiateur quand ses camarades étaient détachés. Elle s’est dit que les policiers n’avaient pas l’habitude de voir des têtes asiatiques en manif’. Elle non plus d’ailleurs. Lucie a 21 ans, elle termine une école d’ingénieurs à la Défense, discipline informatique, spécialité « cyber sécurité ». « Le premier choix que j’ai fait dans ma vie, c’est mon école. » Ses parents buralistes, originaires de Chine et du Cambodge, sont plutôt du genre à miser sur l’intégration et la discrétion. Elle aimerait qu’ils soient au courant de son engagement mais ils n’en savent rien, juste qu’elle est devenue végétarienne. Ils font plus attention à la qualité de la viande qu’ils achètent depuis.

Les étudiants de son école connaissent un peu ses activités de désobéissance civile. Eux rêvent de travailler pour Total ou BNP Paribas, elle de monter des actions contre. Elle ne s’en cache pas. Mais elle ne sait pas trop ce qu’elle va faire une fois son diplôme en poche. Dur de marier ses compétences — « j’aime bien développer » — et ses engagements.

À XR, ils se qualifient de « rebelles ». Chez Lucie, ce n’est pas un vain mot. Elle a profité du confinement pour se mettre au piano, à la guitare et au ukulélé dans son appartement loué par ses parents. Les amendes de 135 euros pour « rassemblement non autorisé », elle les paie avec son salaire d’apprentie. « Tout le monde ne peut pas. Plus on prend d’amendes et plus elles gonflent. Les orgas ne peuvent plus suivre. Ça décourage les actions. » Le couvre-feu, c’est raide. Les cours à distance aussi : « Les profs sont plus intransigeants et on n’a plus aucun temps pour des discussions informelles. » D’une manière ou d’une autre, pour Lucie « tout va aller de pire en pire », il faut se préparer. Elle le dit avec le sourire, et une détermination confondante.





[1Des vidéos sur les réseaux sociaux tels qu’Instagram.


Lire aussi : VIDÉO — À Notre-Dame-des-Landes, un anniversaire sous le signe de la reconstruction

Source : Ingrid Merckx pour Reporterre

Photos : ©Anne Speltz/Reporterre
. Chapô : Sandy, 25 ans, militante à Alternatiba.

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L’« agent orange », le poison de la guerre du Vietnam, en procès

Durée de lecture : 5 minutes

25 janvier 2021 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)



Le procès contre l’« agent orange », cet herbicide qui a empoisonné des millions de personnes durant la guerre du Vietnam, commence lundi 25 janvier. La victime, Tran To Nga, se bat depuis des années pour que le préjudice soit reconnu.

C’est le procès du premier écocide de l’histoire. Celui de l’« agent orange », un puissant défoliant dont 80 millions de litres ont été déversés sur le Vietnam par l’armée étasunienne entre 1964 et 1975. Le but : anéantir la forêt où se réfugiaient les combattants vietcongs et détruire les récoltes. Au total, entre 2,1 et 4,8 millions de Vietnamiens ont été directement exposés (selon une étude publiée dans la revue Nature en 2003), auxquels il faut ajouter des Cambodgiens, des Laotiens, des civils et militaires étasuniens et leurs divers alliés.

Tran To Nga se bat depuis six ans pour toutes les victimes de l’agent orange.

Parmi ces victimes de cette dioxine, Tran To Nga, une Franco-Vietnamienne qui se bat depuis des années pour que justice soit faite. Ce lundi 25 janvier, après six ans de patience et dix-neuf reports d’audience, elle fera enfin face aux responsables de ses souffrances. « Je n’éprouve pas de haine. Je souhaite simplement que le crime soit reconnu et que la justice soit faite », explique-t-elle d’une voie douce, lors d’une conférence de presse organisée par son collectif de soutien, Vietnam-Dioxine, le 21 janvier.

Ce procès au civil n’est pas seulement un combat individuel

À la barre, quatorze sociétés de l’industrie qui ont fabriqué le produit chimique mortel [1], comme Monsanto (racheté par Bayer) ou encore Dow Chemical, défendues par une vingtaine d’avocats. Le combat de David contre Goliath. Mais Tran To Nga n’a jamais envisagé de baisser les bras. « Même si je suis fatiguée, je continue de me battre pour les millions d’autres victimes. »

Car les conséquences sanitaires de l’agent orange ont non seulement ravagé la santé des personnes qui ont vécu la guerre, mais également celle de leurs descendants. « D’apparence, vous pouvez penser que je ne suis pas malade. Mais je le suis tout comme mes enfants et mes petits enfants », poursuit Tran To Nga. Les effets de l’intoxication se font aujourd’hui ressentir jusqu’à la quatrième génération : au moins 100.000 enfants sont atteints d’anomalies congénitales sérieuses. « Si je pouvais inviter les juges et les avocats des parties adverses à les voir, ils n’auraient plus le cœur à défendre des criminels. »

Xuan Minh, cinq ans, victime de l’agent orange, à l’hôpital de Tu Du, à Hô Chi Minh-Ville, en 2005.

Ainsi, ce procès au civil n’est pas seulement un combat individuel et pourrait avoir des répercussions importantes sur l’ensemble des victimes. En cas de victoire, la jurisprudence reconnaîtrait en effet la responsabilité de ces firmes chimiques dans l’atteinte à la vie des personnes et de l’environnement. Une grande première, selon la juriste Valérie Cabanes. « Aujourd’hui, en cas de crime international, on ne va pas chercher la responsabilité des dirigeants des entités morales, mais celle des politiques. Les grandes compagnies industrielles ne sont que très peu inquiétées. Or, dans le plaidoyer que nous menons pour la reconnaissance juridique de l’écocide, nous voulons aller chercher les dirigeants économiques, ce qui n’est pas possible actuellement », explique la juriste spécialisée dans les droits de l’Homme et le droit humanitaire.

Tran To Nga entourée des membres de son comité de soutien Vietnam Dioxine, ainsi que la juriste et députée Marie Toussaint, lors d’une conférence de presse le 21 janvier pour présenter les enjeux du procès.

En France, ce procès pourrait aider les victimes de la chlordécone dans les Antilles ou encore du glyphosate. « Un véritable espoir pour ceux qui restent aujourd’hui sans réponse face à l’impunité des firmes qui vendent ces produits », explique Marie Toussaint, juriste en droit de l’environnement et députée européenne Europe Écologie-Les Verts.

De fait, les procès contre l’industrie chimique demeurent rares mais emblématiques. En France, Monsanto a été condamné fin 2020 consécutivement au combat du céréalier Paul François, intoxiqué en 2004 après avoir inhalé des vapeurs de l’herbicide Lasso. « Cela montre que les juridictions françaises sont sensibles à la pollution sanitaire et environnementale de ces produits vendus par Monsanto », analyse Valérie Cabanes.

Des victimes militaires étasuniennes déjà indemnisées

Aux États-Unis, les victimes militaires de l’agent orange ont déjà été indemnisées. En 1987, les sept producteurs de l’herbicide ont été condamnés à verser 180 millions de dollars à un fonds de compensation destiné aux soldats nationaux. En 1999, près de seize mille vétérans ont saisi la justice individuellement réclamant l’équivalent de 3,4 milliards d’euros de dommages financiers. Mais le seul procès concernant des personnes civiles n’a pas abouti. Il avait été lancé en 2004 par l’Association vietnamienne des victimes de l’agent orange/dioxine (Vava), en s’appuyant sur le protocole de Genève de 1925 qui interdit l’usage d’armes chimiques. Mais leur plainte avait été rejetée, le juge ayant conclu qu’un herbicide n’était pas un poison au regard du droit international.

Selon un rapport de l’Unesco, les épandages d’agent orange ont détruit quatre cent mille hectares de terres agricoles, deux millions d’hectares de forêts et cinq cent mille hectares de mangrove, soit 20 % de l’ensemble des forêts sud-vietnamiennes. Le désastre environnemental de cet épandage n’est plus à prouver. « L’enjeu aujourd’hui est de faire entrer la science dans les tribunaux, en établissant un lien de causalité avec la pollution diffuse de ces produits. C’est quelque chose qui ferait très peur à ces multinationales », poursuit Marie Toussaint. « Ce procès, s’il est gagné, marquera un précédent juridique en montrant le lien entre la destruction de l’environnement et la violation des droits humains et transgénérationnels », poursuit Valérie Cabanes. Un pas de plus dans la reconnaissance juridique de l’écocide, un mot prononcé pour la première fois dans les années 1970 par le biologiste Arthur W. Galston pour qualifier les ravages engendrés par les épandages d’herbicides pendant la guerre du Vietnam.

Quelle que soit l’issue de l’audience, il y aura un appel. Soit des firmes chimiques, qui ne peuvent pas se permettre de perdre. Soit de Tran To Nga, qui n’a plus rien à perdre. « Le combat ne fait que commencer. J’ai besoin de soutien moral pour avoir la patience et le courage d’aller jusqu’au bout. »





[1L’agent orange est un mélange à parts égales de deux molécules herbicides : l’acide 2,4-dichlorophénoxyacétique (2,4-D) et l’acide 2,4,5-trichlorophénoxyacétique (2,4,5-T), selon Wikipedia.


Lire aussi : Le combat de Mme Tran contre Monsanto et l’agent orange

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Laury-Anne Cholez/Reporterre sauf
. chapô : Œuvres réalisées par des étudiants vietnamiens représentant des enfants handicapés victimes de l’« agent orange », exposées dans une rue de Hô Chi Minh-Ville, en 2004, dans le cadre d’une campagne nationale visant à soutenir les victimes de ce défoliant. © AFP
. enfant : © AFP

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Le gouvernement et la déforestation importée : des mots, pas d’actes

Durée de lecture : 10 minutes

23 janvier 2021 / Entretien avec Sylvain Angerand



Le gouvernement vient de mettre en place une « plateforme d’observation et de lutte contre la déforestation importée ». Le but : offrir aux consommateurs et aux entreprises une transparence sur les produits qui pourraient avoir provoqué une déforestation à l’étranger. Un outil peu abouti et inutile, tacle Sylvain Angerand.

Sylvain Angerand est ingénieur forestier et coordinateur des campagnes de l’association Canopée Forêts vivantes.

Sylvain Angerand.

Reporterre — Quel état des lieux de la déforestation mondiale faites-vous ?

Sylvain Angerand — Le WWF vient de publier un très bon rapport sur ce sujet. Il y a plusieurs fronts de déforestation dans le monde, avec des dynamiques de déforestation différentes. Nous avons besoin de tellement de terres pour répondre à nos besoins en énergie et en matériaux qu’on exerce une pression sur les forêts. Pour les forêts tropicales, on peut identifier trois grands bassins : le bassin amazonien (et de manière générale l’Amérique du sud [1]), le bassin du Congo et le bassin d’Asie du sud-est (Indonésie et Malaisie).

En Amérique du sud, les moteurs de déforestation sont le bœuf [des pans entiers de forêt sont rasés pour installer des élevages bovins ou des cultures de soja pour nourrir les animaux], le bois et les mines. Des mines s’ouvrent en forêt parce que les gisements miniers et pétroliers les plus faciles d’accès ont déjà été exploités.

Ces causes de déforestation sont imbriquées, elles se succèdent géographiquement et dans le temps. Dans le bassin du Congo, les moteurs de déforestation sont l’exploitation du bois, les mines, et l’huile de palme. Dans l’Asie du sud-est, ce sont les palmiers à huile bien sûr, ainsi que l’exploitation minière et le caoutchouc. Nous constatons une extension des plantations d’hévéas pour produire du caoutchouc naturel.

On en parle beaucoup moins, mais les forêts boréales (toutes les forêts en Russie et dans le nord du Canada) sont aussi touchées par la déforestation. On détruit des forêts anciennes, très riches, pour faire de la pâte à papier notamment, ou du bois de construction qui vient en Europe. La consommation du papier et du carton a explosé à cause de la vente par correspondance. Bien souvent, ce sont dans les forêts que se traduisent les soubresauts et les conséquences de notre monde soi-disant dématérialisé.

En 2018, le gouvernement français s’est doté d’une Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée (SNDI), visant à « mettre fin d’ici 2030 à la déforestation causée par l’importation de produits forestiers ou agricoles non durables ». S’est-elle traduite par des actions concrètes ?

Cette stratégie a été adoptée parce que la France faisait partie en 2015 des signataires des déclarations d’Amsterdam. Elle s’était engagée à mettre fin à la déforestation importée, pour ses matières premières agricoles, à l’horizon 2020. Nous sommes en 2021, et nous n’avons pas mis fin à l’importation des matières premières agricoles issues de la déforestation.

Plantation de palmiers à huile dans l’État de Penang, sur la côte occidentale de la Malaisie, en juillet 2012.

La principale faille de la SNDI est qu’elle est basée sur des engagements volontaires. Cela fait dix ans qu’on a des engagements volontaires d’entreprises, très disparates d’une entreprise à l’autre : ça ne fonctionne pas. Nous avons besoin de mettre en place de vrais outils réglementaires.

En France, il existe une loi, adoptée en 2017, sur le devoir de vigilance. La liste des entreprises soumises au devoir de vigilance n’est toujours pas publique, ce qui démontre la réticence du ministère des Finances à la mettre en œuvre. Nous demandons que ces entreprises (mais pas seulement elles !) développent un volet « zéro déforestation importée ». Nous avons besoin de passer à une phase plus contraignante.

Dans le cadre du Comité scientifique et technique Forêt [2], nous avons réfléchi à des propositions concrètes. On demande simplement que dans tous les contrats, il y ait des clauses pour garantir la non-déforestation. Aujourd’hui, ceux qui posent problème sont les gros négociants comme Bunge, Cargill, qui contrôlent le marché mondial des matières premières agricoles. Ils refusent d’établir des contrats avec les producteurs posant clairement :« Nous n’achèterons plus de soja issu de la déforestation ». Le bras de fer est avec eux, et le gouvernement a du mal à aller dans ce bras de fer. Le ministère de la Transition écologique est plutôt volontaire, mais il n’a pas la main. Il y a un problème de portage par le gouvernement à son plus haut niveau.

Pourtant, Emmanuel Macron a affirmé début janvier qu’il fallait « produire du soja européen ou équivalent pour que notre modèle reboucle » et ne plus déforester l’Amazonie.

Pour le cabinet d’Emmanuel Macron, la déforestation est un sujet de communication, mais pas un sujet politique, au sens de mise en cohérence des politiques publiques. Oui, il faut développer l’autonomie de la France en soja, mais cela n’est possible qu’à une condition : réduire de façon drastique notre consommation de viande - ce que ne veut pas assumer le ministère de l’Agriculture ou le gouvernement. Donc dire qu’on va continuer à consommer autant de viande industrielle et qu’on va relocaliser le soja en France, c’est un bête problème de mathématiques : il n’y a pas la surface nécessaire !

Le premier pilier qui devrait être dans la SNDI est la réduction des flux de soja qui entrent en France. Dès 2018, nous demandions un chiffrage de ces flux, avec la mise en place d’un indicateur « empreinte forêt » ou « empreinte terres ». Nous sommes en 2021 et rien n’avance. Cela montre qu’ils n’ont pas identifié le problème. Si vous ne chiffrez pas les flux, vous ne les connaissez pas, donc vous ne pouvez pas les réduire.

Le deuxième pilier est de s’assurer que les flux de soja qui rentrent sont « propres ». On peut le faire dès maintenant, nous n’avons pas besoin d’attendre 2030 ! Le soja issu de conversion de déforestation, c’est moins de 3 % de la production chaque année. C’est un flux minoritaire qu’il faut arriver à isoler. On pourrait le faire, mais rien ne se passe.

Du tourteau de soja, destiné à l’alimentation animale.

Il y a une très grosse ambiguïté du gouvernement sur la question des certifications. Globalement, elles ne ne marchent pas. Lors de la mise en place de la SNDI, on a identifié un certain nombre de critères minimaux à respecter pour ces certifications : il doit y avoir une traçabilité totale, une garantie du respect des conventions internationales, la certitude qu’aucune forêt à haute valeur pour la conservation n’est détruite... Nous avons passé au crible les différents systèmes de certifications : il n’y en a quasiment aucun qui colle à 10 % avec les critères de la SNDI.

De quelle manière assurer une traçabilité totale du soja ?

Les données douanières brésiliennes sont très bien faites. À chaque cargo est relié un numéro fiscal associé au chargement de soja, auquel vous pouvez relier la dernière installation logistique par lequel il est passé et sa municipalité d’origine.

Ensuite, les cartes satellitaires du Brésil son très bien faites [3]. Elles permettent de connaître dans chaque municipalité une évaluation précise du taux de déforestation. Quand vous combinez cette information avec le nom de la municipalité d’origine des chargements, vous êtes capable d’associer un chargement à un risque de déforestation. Toutes les données permettant de dire si le chargement d’un bateau est plus ou moins à risque sont disponibles. La question c’est de les rendre visibles.

La secrétaire d’État chargé de la Biodiversité Bérangère Abba vient de lancer une plateforme d’observation et de lutte contre la déforestation importée. Qu’en pensez-vous ?

La plateforme n’est pas aboutie, et pourtant je sais que les services du ministère de l’Écologie ont déjà eu du mal à la publier. Dans les prochains mois, l’enjeu est de la rendre fonctionnelle en permettant d’identifier clairement qui sont les fournisseurs à risque.

L’objectif affiché, aider les consommateurs à choisir leurs produits et informer les entreprises sur leurs fournisseurs, n’est pas atteint pour le moment. Il faut que sur cette plateforme, on n’ait pas juste des données brutes, il faut un traitement de ces données, une évaluation.

Capture d’écran de certains engagements affichés par quelques entreprises sur la plateforme lancée par le gouvernement.

Par exemple, certains négociants de soja (Bunge, Cargill) sont plus susceptibles d’avoir du soja issu de la déforestation, alors que Cofco ou Louis Dreyfus sont moins exposés. Ce sont des informations utiles pour que les acteurs de la grande distribution puissent mettre dans leur cahier des charges qu’ils ne veulent pas travailler avec ces fournisseurs tant qu’ils n’adoptent pas des clauses contractuelles pour mettre fin à la déforestation. Si on se contente d’une plateforme où l’on ne sait pas qui sont les entreprises sérieuses de celles qui ne font que communiquer, ça ne sert à rien. La déforestation continue depuis vingt ans : ce qu’on veut trouver sur cette plateforme, ce sont les noms des responsables de la déforestation.

Certaines marques ont affiché sur cette plateforme leurs engagements sur le soja, l’huile de palme, le cacao… Quelle valeur ont ces déclarations ?

Aucune. Il est écrit que Nestlé s’est engagé « à zéro déforestation tropicale, pour un approvisionnement non issu de déforestation ». Il n’y a pas de date, on ne sait pas quelle est l’échéance, c’est totalement inutile. En novembre 2020, nous avons demandé à des entreprises de mettre en place des clauses de non déforestation dans leurs contrats, Nestlé a refusé de prendre cet engagement. Et aujourd’hui ils paradent sur cette plateforme !

Pour l’huile de palme, on peut lire que le groupe Avril s’est doté de « certifications RSPO Mass Balance ou RSPO Segregated ». Or ces critères ne sont pas du tout satisfaisants. Dans le Guide de politique d’achats publics « zéro déforestation » qu’on trouve sur la plateforme, il est écrit noir sur blanc que ces niveaux de certification sont « moins robustes » et qu’ils ne permettent pas d’atteindre l’ambition fixée par la SNDI. Ce n’est pas cohérent ! Encore une fois, cela montre que le gouvernement refuse de faire le tri dans les engagements volontaires, et refuse de dire ce qui est crédible ou non.

Quel lien y a-t-il entre la pandémie de Covid-19 et la déforestation ?

Un lien évident, tout comme il y a un lien entre la déforestation et les inondations, la déforestation et les sécheresses, etc. La forêt est la dernière part de sauvage qui subsiste sur cette planète (avec les océans dans une autre mesure). Plus vous réduisez cet espace, plus des conséquences incontrôlables vont se multiplier.

On a multiplié les transmissions aux humains de virus qui étaient en forêt parce qu’on a réduit la surface de celles-ci, augmentant l’interface entre la forêt et les hommes. Des études ont montré que le virus Ebola est directement lié à l’exploitation forestière dans le bassin du Congo. Tout ça, on le savait depuis des années. On sous-estime les conséquences que la déforestation a sur les épidémies, sur les pluies et sur les sols.

  • Propos recueillis par Justine Guitton-Boussion




[1Sylvain Angerand précise que la forêt amazonienne n’est pas le seul lieu menacé sur le continent. D’autres écosystèmes, comme la région de savane arborée du Cerrado au Brésil, sont aussi en danger.

[2Le Comité scientifique et technique Forêt a été créé en 2019 par l’Agence française de développement et plusieurs ministères. Dans ce cadre, l’association Canopée a coordonné un groupe de travail et a remis un rapport au gouvernement.

[3Par l’Instituto de planejamento econômico e social, et par des programmes indépendants.


Lire aussi : La politique forestière du gouvernement : « On va détruire des forêts pour planter des arbres ! »

Source : Justine Guitton-Boussion pour Reporterre

Photos :
. chapô : Un champ de soja voisin de la forêt tropical, près de Sorriso, dans l’État brésilien du Mato Grosso, en août 2020. © Florian Plaucheur/AFP
. portrait : © Angerand
. palmiers : © Mathieu Génon
. tourteau : Wikimedia (United Soybean Board/CC BY 2.0)

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La presse locale agricole est sous le joug de la FNSEA

Durée de lecture : 9 minutes

23 janvier 2021 / Simon Mauvieux (Reporterre)



Dans les Pays-de-la-Loire, « L’Avenir agricole », un journal indépendant créé en 1944, a fermé ses portes. Si sa disparition reflète les difficultés de toute la presse écrite, elle témoigne aussi du sort de la presse agricole locale, dominée par les journaux de la FNSEA, le syndicat majoritaire.

« L’Avenir agricole va s’arrêter. L’édition du 18 décembre 2020 sera la dernière. C’est avec une émotion toute particulière que nous nous adressons directement à vous cette semaine. C’est la première fois. Ce sera la dernière. »

C’est par ces mots que le journal agricole indépendant a annoncé à ses lecteurs la fin de son aventure, qui aura duré 76 ans. L’Avenir agricole a été la victime de deux crises majeures, celles de la presse et de l’agriculture. Désormais, dans les Pays de la Loire, l’unique canal d’information pour les agriculteurs est contrôlé par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), quand L’Avenir pouvait se targuer de fournir une information journalistique pluraliste. « On n’était pas au service d’un syndicat, on n’était pas là pour faire de la communication », disait Antoine Humeau, journaliste à L’Avenir agricole, quelques jours avant sa fermeture.

La dernière Une du journal.

Un journal agricole offre aux lecteurs deux thèmes bien distincts. L’un ressemble davantage à un journal local, quand l’autre volet s’intéresse à l’aspect technique de l’agriculture, rédigé par des techniciens et ingénieurs.

Il n’était pas simple d’être journaliste de L’Avenir dans les Pays de la Loire. Car un journaliste agricole dépend de certaines sources, comme les chambres d’agriculture ou le syndicat majoritaire, la FNSEA. Or dans chaque département, les FDSEA (fédérations départementales de la FNSEA) possèdent leurs propres journaux. Et quand un journaliste concurrent débarque, il est plus simple pour les « fédés » de s’assurer une couverture favorable par leur média que de laisser travailler un journaliste plus indépendant. Nathalie Barde, journaliste pour L’Avenir de 2014 à 2019, se rappelle bien l’accueil glacial reçu à son arrivée en Sarthe par le syndicat et la chambre d’agriculture. « En novembre 2014, je suis allée assister à une réunion de la chambre. Ces sessions sont importantes, elles fixent la politique budgétaire et les grandes orientations de l’organisme. Quand le président m’a vue, il m’a dit : "Votre rédacteur en chef a été bien mal inspiré de vous laisser venir. Vous n’êtes pas invitée et en tant que président j’invite qui je veux" », relate la journaliste.

« Toute une partie des gens du territoire vont devenir invisibles »

Et dans la foulée, la chambre a définitivement fermé ses portes aux journalistes, sauf à ceux du journal local de la FDSEA, Agri 72. Nathalie Barde est devenue la bête noire de ces instances : impossible d’en obtenir des informations ou d’avoir accès à certaines sources liées à la FDSEA, on ne voulait simplement plus lui parler. Contrainte d’aller frapper à d’autres portes, la journaliste allait donc voir ceux à qui le journal syndical ne donnait pas la parole. Et qui ne l’auront plus, puisque L’Avenir agricole a disparu. « Ce qui m’attriste le plus, c’est que maintenant toute une partie des gens du territoire vont devenir invisibles », dit-elle.

Dominique Morin, porte-parole de la Confédération paysanne en Mayenne, se demande ainsi comment sera médiatisé son syndicat dans des journaux de la FNSEA, maintenant que L’Avenir n’existe plus. « Je ne sais pas si un adhérent CGT arrive à faire passer ses idées dans le journal du Medef, pour prendre une image », observe-t-il. Et il existe dans le monde agricole d’autres acteurs regroupés dans des structures alternatives, comme les Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam), ou les Groupements d’agriculteurs bio, et qui produisent eux aussi des articles techniques que publiait L’Avenir, mais pas les journaux des fédés.

Un champ en Mayenne pendant l’hiver.

Il est normal qu’un journal syndical défende sa chapelle. Mais mélange des genres, opacité et connivence ne riment pas avec ce que devrait être le journalisme, dont se revendiquent pourtant ces journaux syndicaux. Pour Florent Renaudier, gérant du journal de la FDSEA de Mayenne, Agri 53, qui est aussi le président de la fédération départementale, Agri 53 « est un journal ouvert à toute discussion et à tous les lecteurs. Notre ligne éditoriale veille à l’équilibre des productions du territoire », affirme-t-il, réfutant l’appellation de journal syndical.

Les liens entre le syndicat et ses journaux sont pourtant évidents. En Mayenne par exemple, le journal est possédé à 70 % par la FDSEA 53, et les dirigeants du syndicat sont les mêmes que ceux du journal. La personne qui gère les cotisations du syndicat gère aussi les abonnements. Une chargée de mission à la FDSEA est en même temps journaliste pour Agri 53.

Alors, comment expliquer que des acteurs du monde agricole ne se retrouvent pas dans la couverture des médias de la FDSEA ? « Il y a un équilibre de la parole, mais il y en a qui ne répondent pas aux sollicitations », répond le patron de la fédé mayennaise, lapidaire.

Un allié de poids pour la presse FNSEA : les Chambres d’agriculture, contrôlées par... la FNSEA

À première vue, on ne se rend pas forcément compte qu’une fédé dicte la ligne éditoriale. « Quand on est journaliste et qu’on sait hiérarchiser l’information, on voit que ça parle beaucoup de la FNSEA, on se dit que c’est absurde, analyse Antoine Humeau, journaliste pour L’Avenir dans le Maine-et-Loire. Par exemple, la Une du 11 décembre 2020 de L’Anjou agricole, le journal syndical du Maine-et-Loire, titrait : « Plus de 4.000 tonnes livrées par la FNSEA ». « Là, une action du syndicat était mise en valeur. Nous avons aussi écrit sur ce sujet, mais une simple brève et une image, ça ne méritait pas plus », dit le journaliste.

Mais en réalité, l’actualité syndicale mise de l’avant par les journaux des fédés n’est pas ce que recherchent le plus les lecteurs. Ils lisent davantage ces journaux pour les informations techniques. « Il faut être clair, la plupart des agriculteurs n’en ont rien à faire du syndicalisme. Ceux qui ne s’en fichent pas ce sont les militants et ceux qui ne se retrouvent pas dans le discours de la FNSEA. Les agriculteurs veulent juste des infos qui leur soient utiles », estime Antoine Humeau.

Un champ ensoleillé en Mayenne.

Si les médias syndicaux ont pu aussi bien s’ancrer sur les territoires, c’est aussi parce qu’ils disposent d’un allié de poids : les chambres d’agriculture. Ces organismes publics, représentés par des élus locaux du monde agricole, votent des budgets, décident de l’attribution de nombre de subventions aux agriculteurs. En France, les chambres sont contrôlées en grande majorité par la FNSEA. Dans les Pays de la Loire, les journaux syndicaux sont logés au sein même des chambres d’agriculture. À sa création, Agri 53 a même touché 75.000 euros de subventions de la chambre, outre une voiture à disposition pour les journalistes. « Tout cela a été voté en session de chambre lors de la prise de participation de la chambre au journal à sa création », dit Raphaël Bélanger, élu à la chambre pour la Confédération paysanne.

Si les liens entre cet organisme public et un journal privé interrogent quant à l’indépendance de celui-ci, un autre point qui choque cet élu : « Durant les deux premières semaines de décembre, des agriculteurs qui ne sont pas abonnés à Agri 53 l’ont reçu dans leur boite aux lettres. Et c’était déjà arrivé pendant les élections à la chambre. » Pour le président de la FDSEA, M. Renaudier, il s’agit d’une technique normale de vente, qui s’appuie sur des données récoltées par téléphone ou lors de divers événements. La chambre, qui a accès aux adresses de tous les agriculteurs du département, les a-t-elle partagées avec le journal du syndicat ? M. Renaudier n’a pas répondu à notre question.

Le journal syndical économise par ailleurs des dépenses, car la chambre lui fournit gratuitement certains articles techniques, qui sont normalement destinés à l’ensemble des agriculteurs. Or, dès la création d’Agri 53 en 2016, la chambre a arrêté de fournir ces articles à L’Avenir agricole. « C’est facile de faire tourner un journal quand on ne paye pas de journalistes, mais qu’on utilise l’expertise des techniciens », dit Antoine Humeau. « La fédé utilise la chambre », confirme Daniel Lenoir, conseiller départemental de la Mayenne et président de sa commission Environnement : « La chambre n’est pas un organisme pluriel et démocratique. Ces informations techniques intéressent tous les agriculteurs — qui payent tous leur cotisation à la chambre — pas seulement les adhérents à la FDSEA. »

En tout cas, L’Avenir agricole étant désormais fermé, la FNSEA se frotte les mains devant le boulevard qui est offert à sa communication, dans un paysage agricole déjà largement dominé par le syndicat.


Un réseau médiatique national puissant et rentable

Ce qu’il se passe dans les Pays de la Loire n’est pas un cas isolé. La FNSEA contrôle 60 % de la presse agricole à l’échelle nationale, que ce soit des journaux locaux, des titres spécialisés ou des agences de presse. Il y a dix ans, l’entreprise Sofiprotéol, dirigée par le président de la FNSEA de l’époque, Xavier Beulin, aujourd’hui mort, a pris des parts dans le journal agricole national de référence, La France agricole. Les médias locaux sont appuyés par la puissance du groupe de presse Réussir (seize millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018), une régie publicitaire dont le conseil de surveillance est présidé par le deuxième vice-président de la FNSEA, Henri Bies-Péré. Dominant le marché, elle garantit une rente publicitaire aux journaux des FDSEA. Titres de presse qui sont de surcroît très rentables pour le syndicat : un profit permis par l’absence de concurrence.





Lire aussi : Pour défendre les pesticides, la FNSEA invente le délit de « pollution démocratique »

Source : Simon Mauvieux pour Reporterre

Dessin © Sanaga/Reporterre

Photos :
. Une : © L’Avenir Agricole
. Champ l’hiver : CC BY 2.0 Olivier Letourneux/Flickr
. Champ ensoleillé : CC BY 2.0 Olivier Letourneux/Flickr