Dans la Drôme, la dynamique des listes citoyennes portée par l’exemple de Saillans

Durée de lecture : 9 minutes

27 juin 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Le second tour des élections municipales pourrait marquer la victoire de plusieurs listes citoyennes dans ce territoire rural, situé sur les contreforts du Vercors. Inspirées par Saillans, elles proposent de relever de concert les défis démocratiques, écologiques et sociaux.

  • Saillans, Crest, Dieulefit et La Bégude-de-Mazenc (Drôme), reportage

À Saillans, le paysage est imperturbable. Les eaux vives de la Drôme coulent toujours avec abondance, gonflées par les pluies du printemps. Le soleil perce chaque matin le sommet des Trois Becs. Mais l’atmosphère au village semble avoir changé. « La maison commune » a refermé ses portes pour redevenir une simple mairie. Les réunions et les « groupes action projet » qui rythmaient la vie publique se sont soudainement arrêtés. La liste participative a échoué aux élections municipales, enterrant avec elle l’expérience démocratique foisonnante qu’elle avait mise en place six ans auparavant. Le scrutin s’est joué à 18 voix près. Les opposants l’ont emporté à 51,05 %. Une peau de chagrin. Scindé en deux, le village est fatigué d’être pris pour « un laboratoire ».

Pourtant, aux alentours, l’esprit de Saillans demeure. Ses idées ont essaimé. Une bataille culturelle est en voie d’être gagnée. Plusieurs communes ont vu se monter des listes citoyennes et participatives, en passe de remporter le second tour. « C’est une vraie réussite, s’enthousiasme Tristan Rechid, un habitant de Saillans, formateur en gouvernance partagée, j’y ai consacré cinq ans de ma vie et aujourd’hui cet essor dépasse toutes mes espérances », dit-il.

À Crest, le chef-lieu du canton — 9.000 habitants —, des citoyens alliés à des forces de gauche pourraient très bien détrôner le baron local, Hervé Mariton (Les Républicains, LR). Depuis vingt-cinq ans, cet ancien ministre de Jacques Chirac et député pro « manif pour tous » s’accroche au pouvoir. Il a été à chaque fois réélu au premier tour, sauf le 16 mars dernier, où l’apparition d’une liste citoyenne l’a mis en difficulté. Une sacrée revanche puisqu’au cours de son précédent mandat, Hervé Mariton n’avait cessé de ferrailler contre « les babas-cool » qui « envahissent la région », allant jusqu’à priver les élus de Saillans d’un poste de vice-présidence au sein de l’intercommunalité.

« À Saillans, ils ont été des pionniers. Ils ont ouvert la voie »

Plus au sud, à une trentaine de kilomètres de là, nichée dans le creux d’une vallée boisée, parsemée de champs de lavande, la ville de Dieulefit — 3.150 habitants — pourrait, elle aussi, commencer une étonnante métamorphose. Une liste participative est arrivée en tête, loin devant les autres. Elle a obtenu 44,93 % des suffrages. Attablé à une terrasse de café, Christian, tête de liste, affiche une mine confiante. « À Saillans, ils ont été des pionniers. Ils ont ouvert la voie. Maintenant, c’est plus facile pour nous », confie-t-il. Avec une cohorte de citoyens et de citoyennes, cet éleveur bio de cochons en plein air pourrait bien prendre les rênes de la mairie. Leur objectif ? Devenir « les artisans de la transition », en traitant de concert les défis démocratiques, écologiques et sociaux.

Christian, Laurence et Geneviève, à Dieulefit.

La liste s’inscrit dans un mouvement de fond. Au sein de l’intercommunalité, les élus attirés par la démocratie participative pourraient même être majoritaires. D’autres villes des environs se disent prêtes à tenter l’expérience. À La Bégude-de-Mazenc, aux portes de la vallée, en contrebas des falaises de Serre-Gros, une nouvelle équipe s’est constituée pour porter ces valeurs. L’enjeu est de taille dans ce village-dortoir de 1.700 habitants où domine l’agriculture conventionnelle et où le Rassemblement national récupère un tiers des voix à chaque élection. « On a quand même réussi à faire plus de 35 %, se réjouissent Gaël et Sylvie, deux membres de la liste « Dynamique collective ». Il y a une réelle appétence des citoyens, un désir de se réapproprier la vie politique locale. C’est assez inédit. »

Selon eux, la crise du Covid-19 a rendu ces alternatives indispensables. « La pandémie nous a fait prendre conscience qu’il fallait gagner en autonomie, explique Laurence, une musicienne engagée dans la liste de Dieulefit. Nos territoires doivent être plus résilients tant au niveau agricole, sanitaire qu’énergétique. C’est un chantier à mener dès maintenant, en y associant les citoyens et les citoyennes », pense-t-elle.

La Bégude-de-Mazenc.

L’expérience de Saillans a irrigué les imaginaires. « L’équipe municipale est venue à plusieurs reprises nous expliquer leur mode de gouvernance. Ils nous ont beaucoup inspirés, témoigne Geneviève, la binôme de Christian à Dieulefit. On y a vu un moyen pour s’affranchir de la verticalité du pouvoir. »

Au fil des mois, les projets se sont étoffés et les listes ont copié en grande partie le fonctionnement de leur voisin. « On a repris l’organisation générale de Saillans, son architecture avec des “groupes action projet” qui associent des élus et des citoyens pour travailler sur des sujets précis. On veut aussi créer un observatoire de la participation et monter “un comité de pilotage”, une sorte de conseil municipal parallèle où siègent des habitants », raconte Christian, de Dieulefit.

« La participation citoyenne évite l’accaparement du pouvoir et la dérive des egos »

La campagne électorale a donné l’occasion de tester ces méthodes. À La Bégude-de-Mazenc, Gaël vante « une consultation citoyenne qui a réuni des habitants qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant pour réfléchir à l’avenir du village ». Membre de la liste après avoir longtemps été élu d’opposition, Jean-Marie s’étonne encore de la collégialité du groupe : « D’ordinaire, une liste se monte toujours autour d’une personne qui se prend pour un chef, avec ses petites ambitions et sa troupe qui ne bronche pas… Là, au contraire, on se parle, on s’écoute, on décide collectivement. La participation de tous évite l’accaparement du pouvoir et la dérive des egos. » Dans les trois villes, les têtes de liste ont été désignées grâce à « une élection sans candidat », un processus délibératif qui fonctionne par consentement.

Gaël, Jean-Michel et Sylvie.

Les listes ont pris plusieurs mois pour coconstruire leurs projets avec les habitants. À Dieulefit, six réunions publiques ont séquencé la campagne, en rassemblant à chaque fois plus deux cents personnes. Des groupes de citoyens ont bûché sur différents thèmes jusqu’à produire un programme fouillé : l’installation d’agriculteurs, un plan massif de réhabilitation du centre-ville et de rénovation des bâtiments, la promotion des transports doux, le lancement d’un parc communal de production d’énergie solaire…

Au niveau de l’intercommunalité, les listes de Dieulefit et de La Bégude-de-Mazenc ambitionnent aussi de créer un observatoire de l’écologie pour mesurer les émissions carbone des différents projets et préserver la biodiversité. Tout au long de la campagne, elles ont échangé des idées et mutualisé des outils de communication. L’équipe de Dieulefit a également signé avec la liste de Crest la charte de participation citoyenne de la vallée de la Drôme.

Pour passer d’un mode de société qui fait primer la loi de la compétitivité, du profit et de la finance, à une société qui privilégie les relations humaines et le respect du vivant. »

Mais l’échec de la liste à Saillans est venu sonner comme un avertissement. « Ça nous a beaucoup secoués de voir qu’ils n’avaient pas été réélus, admet Geneviève, de Dieulefit. On a cherché à comprendre avec eux pourquoi ils s’étaient épuisés, pourquoi une frange de la population les avait rejetés. » Comme à Saillans, les nouvelles listes participatives sont d’abord composées de néoruraux, plutôt jeunes. À La Bégude-de-Mazenc, la moyenne d’âge de la liste est de 42 ans, la plupart habitent dans le village depuis moins de six ans.

« Notre projet repose sur deux jambes, l’écologie et la participation »

Au-delà de cet aspect sociologique qui peut parfois nourrir des fractures, d’autres constats ont été tirés. La lourdeur des processus démocratiques et le manque de soin au sein de l’équipe municipale ont aussi beaucoup pesé. À Saillans, ils n’étaient que trois élus à se représenter, sur 13. Au fil des années, ils ont réalisé qu’ils ne touchaient que 30 % des habitants, toujours les mêmes. « Quoiqu’il advienne une partie de la population ne s’assoira jamais sur une chaise dans une réunion, quelle que soit la liste, donc il va falloir imaginer d’autres moyens pour aller les chercher, anticipe Geneviève, avec des permanences sur les marchés, des apéros de quartiers et des élus spécialement dévolus au lien avec les habitants. »

René-Pierre et Dominique, à Crest.

S’ils assument l’héritage de Saillans, dès le début, les listes de Dieulefit, de Crest et de La Bégude-de-Mazenc se sont présentées de manière différente. L’époque a changé depuis la précédente mandature. La crise climatique est devenue plus palpable, l’urgence écologique plus pressante. « Saillans s’était monté comme un exercice. L’équipe municipale prônait la participation pour la participation sans oser donner un horizon, analyse Christian. Mais la démocratie participative n’est pas une fin en soi, il faut qu’elle serve à quelque chose. Notre projet repose sur deux jambes, la transition écologique et la participation des habitants. On sait vers où on veut aller. Si un “groupe action projet” se monte pour installer des caméras de surveillance partout, très clairement, on s’y opposera ! »

À Crest aussi, l’heure n’est plus à tergiverser. « On ne s’est jamais affiché à gauche mais c’est un secret de polichinelle, dit René-Pierre Halter, tête de liste à Crest. Notre priorité est de gagner ces élections contre Hervé Mariton pour pouvoir engager ces transformations sociales et écologiques. »

Dieulefit.

Tristan Rechid, de Saillans, reconnaît l’évolution et la juge salutaire. « J’ai longtemps cru qu’une liste participative ne devait afficher aucune couleur, ni verte ni rouge. Quand j’accompagnais des listes qui me disaient vouloir faire de la transition écologique, je leur répondais qu’ils n’étaient pas une liste participative mais une liste écolo hors parti. J’en suis revenu. Je pense maintenant qu’on ne peut pas se lancer dans une aventure municipale et participative sans annoncer un projet politique. La transition démocratique ne se suffit pas à elle-même. »

Tous les regards sont désormais portés vers le 28 juin pour confirmer les bons résultats du premier tour. La dynamique citoyenne y joue son avenir. Saura-t-elle prendre le relais que lui tend l’équipe de Saillans ?





Lire aussi : Aux municipales, les citoyens se lancent à l’assaut des mairies

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © Gaspard d’Allens/Reporterre
. chapô : René-Pierre et Dominique, de la liste citoyenne de Crest (Drôme).

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