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Reportage — Pollutions

Dans le Nord, un projet de méthanisation divise la population

Présenté comme une énergie verte, le projet de méthanisation à Bailleul dans le Nord, dont le permis de construire devrait être déposé en 2021, serait néfaste pour l’environnement selon les opposants.

  • Dunkerque, correspondance

Cinq agriculteurs de la région de Bailleul, dans le Nord, ont créé une société de production et commercialisation de biogaz, d’électricité et de chaleur par la méthanisation agricole. Nommée Belle énergie, elle veut également produire et commercialiser du digestat. Mais cette initiative ne fait pas l’unanimité, et des opposants se sont constitués en association.

La méthanisation a pourtant le vent en poupe : l’État prévoit d’accroître son soutien à la filière dite biogaz à hauteur de 9,7 milliards d’euros afin que celle-ci représente 6 à 8 % de la consommation de gaz à l’horizon 2028, via la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). De plus, le président des Hauts-de-France Xavier Bertrand, qui souhaite prendre du recul vis-à-vis des parcs éoliens, soutient vigoureusement les projets d’implantation de nouvelles unités de méthanisation. « Elle a l’ambition de devenir la première région européenne de biométhane injecté », avait-il déclaré, le 9 décembre 2019, dans une lettre ouverte à la ministre de la Transition écologique de l’époque, Élisabeth Borne.

Le gaz produit sera directement injecté dans le réseau de GRDF et son prix d’achat garanti pour une période de quinze ans par la société de distribution de gaz. Le permis de construire de l’unité de méthanisation devrait être déposé en 2021 selon le souhait des fondateurs de Belle énergie, de sorte qu’elle pourrait entrer en activité fin 2022 ou début 2023.

Un investissement de cinq millions d’euros

Joint par Reporterre, l’un des actionnaires de cette société souhaitant conserver l’anonymat précise que le méthaniseur projeté représente un investissement de cinq millions d’euros. Ce qui, à ses yeux, justifie l’association de plusieurs acteurs. Le volume quotidien des intrants indispensables à la méthanisation continue se situe entre 60 et 70 tonnes, soit un peu moins de 24.500 tonnes annuellement, ce qui permet aux porteurs du projet de s’affranchir d’une enquête publique. « Nous devrons recourir à l’emprunt pour financer le méthaniseur avant d’espérer obtenir une subvention à hauteur de 10 à 12 % en provenance très vraisemblablement de la région Hauts-de-France », précise-t-il.

Quand nous demandons à notre interlocuteur ce qui a motivé sa décision, il répond : « J’élève des vaches laitières et des chevaux de trait, je souhaitais valoriser les fumiers et lisiers ou encore les déchets de légumes venus d’une exploitation voisine, tout cela afin de produire une énergie locale. » Face au risque représenté par l’apport de cultures produites exclusivement pour alimenter le méthaniseur, qui pour être rentable doit fonctionner de manière ininterrompue, il se défend de tout abus : « En Allemagne, 100 % de ces cultures peuvent être injectées dans les méthaniseurs. En France, un plafond de 15 % du tonnage brut annuel a été institué. Nous sommes loin de la situation allemande ! »

La manifestation du 16 janvier à Bailleul. © Gérard Chombard

Antony Gautier, ancien adjoint de Martine Aubry à la mairie de Lille jusqu’en 2020 et désormais maire de Bailleul, « ménage la chèvre et le chou », selon les propos du seul opposant politique au projet, Maxime Deplancke, conseiller municipal élu sur une liste écologiste. « Le fait que ce projet de méthaniseur soit devenu un sujet clivant sur la commune n’échappe pas à M. Gautier. Mais depuis son élection, on ne sait pas quelle est sa position », précise-t-il. Durant sa campagne électorale, en juin 2020, Antony Gautier avait déclaré dans la presse locale : « Je suis favorable à l’idée d’encourager toutes les énergies renouvelables parce qu’il faut absolument sortir des énergies fossiles et du tout nucléaire ! » Son chargé de communication a fait savoir à Reporterre par téléphone qu’il ne souhaitait pas apporter davantage de précision.

Les opposants à ce projet se sont regroupés au sein de l’association Non à la méthanisation. Contactée par Reporterre, sa présidente Cécile Chombart déclare : « Quand on ne connaît pas le processus de la méthanisation dans sa globalité, que l’on s’arrête à ce que l’on nous vend, c’est-à-dire le recyclage des déchets pour créer de l’énergie, la méthanisation peut paraître une technique intéressante. Mais quand on étudie le procédé dans son ensemble, il en va autrement. »

Défiance envers le digestat

Beaucoup de critiques sont adressées aux porteurs du projet par les membres de l’association. Le méthaniseur leur a été imposé sans la moindre concertation. Ils dénoncent une accentuation du risque d’inondation, une augmentation du trafic routier sur des routes inadaptées, un tourisme vert mis en péril, des pollutions visuelles, olfactives, du sol, de l’eau, de l’air entraînant une dégradation du cadre de vie et une dévaluation immobilière, mais également une production d’énergie au détriment de la terre nourricière. Pour eux, ce qui est présenté comme une énergie verte est néfaste pour l’environnement notamment du fait de l’épandage du digestat.

Sur ce sujet, Gérard Chombart, époux de Cécile et trésorier du Collectif national vigilance méthanisation (CNVM), se montre particulièrement inquiet : « On nous dit que le digestat est un fertilisant et qu’à ce titre il pourrait être épandu sans risques sur les terres agricoles. Or il contient de l’azote ammoniacal, très volatil, qui lorsqu’il s’évapore se transforme en protoxyde d’azote, qui présente un potentiel de réchauffement global (PRG) 298 fois plus puissant que le CO2. »

Il évoque un récent accident survenu sur la commune de Volckerinckhove, distante d’une quarantaine de kilomètres de Bailleul : « Dans la nuit du 8 au 9 février derniers, une quantité importante de digestat s’est échappée des cuves et a pollué les terrains situés en contrebas, et cela sans qu’aucune déclaration n’ait été réalisée pour signaler cette pollution. Les riverains sont en plein désarroi ! Nous pourrions vivre la même chose à Bailleul ! »

L’accident de Volckerinckhove.

Le 16 janvier 2021, l’association Non à la méthanisation à Bailleul a organisé une marche citoyenne contre le projet de méthaniseur. Trois cents personnes, dont des représentants de la Confédération paysanne et de L214, ont répondu à leur appel. En réponse, la FDSEA 59 et Les Jeunes agriculteurs Nord-Pas-de-Calais ont improvisé une contre-manifestation en soutien aux initiateurs de l’unité de méthanisation.

Au-delà des pollutions qu’elle peut directement entraîner, c’est aussi la logique même d’économie d’énergie qu’il conviendrait de prioriser. C’est en tout cas l’analyse que développe Daniel Chateigner, professeur de physique à l’université de Caen et coordonnateur du Collectif scientifique national méthanisation raisonnée (CSNM). Joint par Reporterre, il s’interroge : « Enregistrerons-nous une baisse de consommation énergétique quand cette énergie, issue de la méthanisation, se développera ? C’est peu probable. Il faudrait avant tout être plus sobre, agir en amont, réduire les passoires thermiques et mieux isoler les logements et les bâtiments publics. Ce ne sont donc pas les méthagriculteurs, les énergiculteurs ou encore les agrométhaniseurs qui dégageront notre horizon car leur logique n’est pas saine. »

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