Dans les centrales nucléaires, le coronavirus inquiète les sous-traitants

Durée de lecture : 12 minutes

19 mars 2020 / Émilie Massemin (Reporterre)



Comment la filière nucléaire fait-elle face à l’épidémie de coronavirus ? Les niveaux de production et de sûreté devraient être maintenus malgré des effectifs réduits. Mais des sous-traitants, indignés par le manque de mesures de protection, ont commencé à exercer leur droit de retrait.

La pandémie due au coronavirus entraîne-t-elle un risque accru d’accident nucléaire ? Lundi 16 mars, EDF a déclenché un « plan pandémie » à la centrale nucléaire de Flamanville (Manche), où plusieurs cas de Covid-19 avaient été recensés, d’après Europe 1. Désormais, seuls les personnels chargés de la sécurité et de la sûreté de la centrale sont autorisés à venir travailler sur le site, soit une centaine de personnes au lieu des 800 habituellement. Leur principale tâche consiste en de la surveillance, car si les deux réacteurs de la centrale sont à l’arrêt pour cause de maintenance, ils abritent toujours du combustible nucléaire.

C’est la première fois qu’un tel plan est déclenché dans l’une des dix-neuf centrales nucléaires en fonctionnement en France. Mais la situation est sous contrôle, assure EDF. « Les plans pandémie ont été élaborés en 2005 dans tous les grands groupes industriels, puis adaptés lors de l’épidémie de grippe A de 2009 et de pneumonie due au Mers-CoV de 2013. À EDF, il s’agit d’un plan de continuité d’activité permettant de fonctionner avec 25 % d’absentéisme pendant douze semaines — la durée prévue par le gouvernement pour une pandémie de type grippal — puis 40 % d’absentéisme pendant les deux ou trois semaines de pic épidémique. Nous pouvons même aller au-delà en fonctionnant avec 120 personnes au lieu de 800, comme c’est actuellement le cas à Flamanville », a indiqué l’électricien à Reporterre mercredi 18 mars.

Dans l’hypothèse où il serait impossible de constituer ces équipes de 120 personnes, EDF aurait encore la possibilité de faire appel à la force d’action rapide nucléaire créée après l’accident nucléaire de Fukushima : « Elle est composée de 300 hommes et femmes mobilisables vingt-quatre heures sur vingt-quatre et capables de piloter un réacteur tout en garantissant sa sûreté. Ils ont déjà été déployés en 2017 à Saint-Martin, après le passage de l’ouragan Irma, pour rétablir l’électricité sur l’île. Cette équipe a été imaginée pour les accidents, mais elle pourrait tout à fait intervenir dans un contexte d’épidémie : ils disposent de vivres, de lits de camp, de matériel d’hygiène, etc. »

On en est pour l’instant loin. Pour l’instant, si EDF n’a pas encore de « visibilité d’ensemble » sur le nombre de ses salariés arrêtés pour cause de maladie ou de garde d’enfants, il n’y a « pas de modification de la production d’électricité d’origine nucléaire », « pas de désorganisation particulière » dans les quarante réacteurs en fonctionnement et les dix-sept en cours de maintenance, et « les évacuations de combustible nucléaire usé se poursuivent normalement ». Dans la plupart des centrales, le principal changement consiste en l’application des mesures barrières préconisées par le gouvernement et l’OMS (Organisation mondiale de la santé) : distance de sécurité entre les travailleurs, désinfection des équipements, etc. Pourtant, des couacs apparaissent ça et là, comme dans la centrale nucléaire de Civaux (Vienne) où les travaux et contrôles prévus sur le réacteur n° 1, à l’arrêt depuis samedi pour une visite partielle, sont fortement perturbés par l’absence d’une partie du personnel requis.

Et la filière nucléaire française ne se résume pas aux centrales. Enrichissement de l’uranium, fabrication, retraitement, démantèlement… Depuis le début de l’épidémie, c’est tout le cycle du combustible nucléaire et ses installations qui doivent s’adapter. « Je travaille pour une filière d’Orano, on m’a informé ce matin que toutes les activités de démantèlement étaient stoppées », a raconté mardi à Reporterre Gilles Reynaud, chef de chantier chez Orano démantèlement et service (DS) près de la centrale nucléaire du Tricastin (Drôme), fondateur et président de l’association de défense des sous-traitants de l’industrie nucléaire Ma zone contrôlée. L’usine de retraitement du combustible nucléaire usé de La Hague (Manche) tourne déjà au ralenti — 1.500 travailleurs franchissent ses portes chaque jour, au lieu des 5.000 habituellement — et devrait fermer la semaine prochaine pour une durée indéterminée.

« C’est une situation qu’on connaît, elle se reproduit tous les ans pour la maintenance, qui peut durer plusieurs semaines voire plusieurs mois » 

« Toutes les personnes qui peuvent télétravailler sont déjà confinées chez elles, dit à Reporterre Régis Davayat, élu du personnel CFDT à La Hague. Les activités de retraitement sont déjà suspendues. Par contre, nous réceptionnons toujours les combustibles nucléaires usés, pour ne pas bloquer l’activité d’EDF, qui a régulièrement besoin de faire de la place dans ses piscines. Cette activité va sûrement continuer, ainsi que les activités de surveillance. On ne peut pas stopper comme ça une installation nucléaire et s’en aller en laissant la clé sous le paillasson ! » Pour autant, il n’a aucune inquiétude sur le maintien d’un bon niveau de sûreté des installations malgré l’arrêt de leurs activités : « C’est une situation que l’on connaît, elle se reproduit tous les ans pour la maintenance, qui peut durer plusieurs semaines voire plusieurs mois. C’est aussi arrivé dans le cas de conflits sociaux. Et même si une équipe de surveillance était confinée chez elle à cause du coronavirus, comme on a deux usines jumelles qui tournent avec des compétences similaires, on pourrait organiser des transferts. »

Cela ne devrait pas non plus affecter la production, assure Orano à Reporterre, dans un courriel : « Notre priorité reste la sûreté sur l’ensemble de nos sites et la contribution à la fourniture en électricité du pays. Ainsi, seules les activités assurant la sûreté des installations et les activités critiques pour l’approvisionnement en électricité de nos concitoyens seront maintenues (exemple : activité d’enrichissement de l’uranium pour fabriquer le combustible, transports…). »

La piscine D de l’usine de retraitement de La Hague (8 mètres de long, 9 mètres d’eau au-dessus des assemblages, une eau à 35 °C), en juin 2018.

De son côté, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) n’a pas identifié « de risque particulier à ce stade », a-t-elle écrit à Reporterre. Dans une note publiée mardi matin, elle indiquait que « L’ASN [est] en lien étroit avec les exploitants nucléaires et les responsables d’activités pour analyser les conséquences en matière de sûreté et de radioprotection des dispositions prises dans le cadre de la crise sanitaire actuelle. Ces dispositions concernent : la gestion des effectifs présents et de leur habilitation, la gestion des activités lors des arrêts d’installation, la mise en sécurité de certains sites, les dispositions prises dans les hôpitaux pour assurer la continuité des traitements pour les patients, etc. » Pour pouvoir poursuivre son activité de contrôle malgré l’épidémie, « l’ASN a déclenché le niveau rouge de son plan de continuité d’activité : tous ses agents sont désormais en télétravail, les échanges de documents avec les responsables d’activités nucléaires seront autant que possible dématérialisés, les instructions seront réalisées à distance, au besoin à l’aide d’audio ou de visioconférences », précise-t-elle.

En réalité, ce sont les mesures de protection des travailleurs qui posent le plus question. Orano s’est plié de bon gré à la description des mesures prises pour protéger les travailleurs : « Très tôt, le groupe Orano a pris la mesure de l’épidémie et les personnels ont reçu les premières consignes de vigilance dès janvier. Celles-ci ont été régulièrement mises à jour en fonction de l’évolution de l’épidémie, des consignes données par les autorités et en s’appuyant sur les recommandations de nos médecins. Une cellule de gestion de crise avec notamment nos médecins se réunit quotidiennement depuis plusieurs semaines afin d’assurer le suivi du développement de l’épidémie et recommander au comité exécutif les nouvelles mesures à prendre, a indiqué le groupe dans son courriel adressé à Reporterre. Tous les événements (séminaires, conventions, réunions…) jugés non indispensables à la continuité de l’activité productive, commerciale ou à la sûreté ont été annulés. Les visites sur sites non liées à la sûreté et à l’exploitation ont été suspendues. Des rappels réguliers ont été faits auprès des collaborateurs pour l’application des gestes barrière et le respect des règles de distanciation sociale. À la suite de l’allocution du Premier ministre, Édouard Philippe, et sur les conseils de nos médecins, la direction du groupe Orano a décidé dimanche de renforcer les mesures (...). Sur les sites de la région parisienne du groupe, cela se traduit par la généralisation du télétravail à l’ensemble des personnels à l’exception des collaborateurs dont la présence est nécessaire à la continuité d’activité de l’entreprise et qui ne peuvent exercer leur fonction à distance. »

Du côté de La Hague, M. Davayat a observé la mise en place de plusieurs mesures depuis le début de l’épidémie : « Ceux qui doivent venir sur le site ont reçu un laissez-passer ; du gel et des lingettes jetables sont mis à disposition à l’entrée et dans l’enceinte du site ; dès que quelqu’un a des symptômes suspects, il est isolé, son lieu de travail désinfecté et des masques distribués à tous les collègues. » Pour lui, la direction « tient assez bien compte de la gravité de la situation » : « On peut estimer que certaines décisions sont trop tardives, mais la direction n’a fait que suivre les errances du gouvernement. »

« La contamination radioactive, on sait faire. Par contre, pour le coronavirus, c’est plus compliqué. »

En revanche, du côté des sous-traitants, qui réalisent 80 % des activités de maintenance des centrales et sont les plus exposés aux risques d’accident et à la radioactivité, l’inquiétude et la colère vont grandissants. Yvon Laurent, représentant du personnel, syndicaliste CGT et salarié à Endel, filiale d’Engie sous-traitante d’EDF pour des travaux de robinetterie, tuyauterie et logistique nucléaire, recense les plaintes sur la page Facebook de Ma zone contrôlée : « On doit se coller dans les [portiques de détection de la contamination radioactive] C2 pas nettoyés, pas désinfectés, toucher les dosimètres que tout le monde prend… », « les badgeurs, les tripodes, les poignées ne sont pas désinfectés, pas de gel ou de lingettes, non-respect [de la distance] d’un mètre [entre les travailleurs] — il est vrai que le virus s’arrête aux badgeurs », « rien de fait, toujours du monde en entrée et en sortie de zone [contrôlée] [1] et [au niveau des portiques] C2 »

« Lundi, des salariés de Endel et d’autres entreprises sous-traitantes, qui assurent 80 % des travaux de maintenance pendant l’arrêt des réacteurs, se sont aperçus que certaines mesures comme la mise à disposition de gel hydroalcoolique ou les distances de sécurité entre les travailleurs n’étaient pas respectées, a indiqué M. Laurent à Reporterre mercredi. Dans les vestiaires, il peut y avoir cinquante personnes dans vingt mètres carrés, impossible de respecter les distances de sécurité ! Dans la zone contrôlée, il n’y a que trois ou quatre douches pour cent salariés. Et en sortie de zone, les portiques C2, où l’on doit introduire sa main dans un fourreau très profond équipé de capteurs et appliquer son visage sur une surface grillagée, ne sont pas désinfectés — les capteurs du fourreau sont trop fragiles pour supporter la désinfection ou l’aspirateur. »

« À Orano Tricastin, des copains et des copines qui travaillent sur un chantier de mise en conformité d’une installation de traitement de l’uranium naturel m’ont raconté qu’on ne leur avait donné aucun moyen de prévention contre le coronavirus, complète M. Reynaud. La contamination radioactive, on sait faire, on a des procédures. Par contre, pour le coronavirus, c’est plus compliqué. » Autre motif d’inquiétude, les centrales et les installations qui tournent au ralenti et les sous-traitants « nomades », qui se déplacent de centrale en centrale, renvoyés dans leurs familles faute d’activité : « Et s’ils étaient porteurs du virus », interroge M. Laurent.

Inquiets, des sous-traitants ont décidé d’exercer leur droit de retrait. « Certains salariés ont refusé d’entrer en zone contrôlée. À Chooz (Ardennes), depuis mardi soir, l’équipe de nuit, puis l’équipe du matin et l’équipe du soir ont toutes exercé leur droit de retrait, soit cinquante personnes. À Penly (Seine-Maritime), mardi matin, cinquante salariés d’Endel ont cessé leur activité, rapporte le syndicaliste. Certains directeurs d’entreprises sous-traitantes ont même retiré leurs personnels des centrales pour les protéger ! » Mais le syndicaliste n’est pas rassuré pour autant : « Si les effectifs sont réduits et que les arrêts de tranche [2] se poursuivent, je suis inquiet car cela va accroître la dosimétrie [3], le stress et donc le risque d’incident pour les sous-traitants. Les arrêts de tranche vont prendre du retard et la pression va encore retomber sur les sous-traitants après cette période d’épidémie. »





[1Zone où l’accès et le séjour sont soumis à une réglementation spéciale pour des raisons de protection contre les rayonnements ionisants et de confinement de la contamination radioactive.

[2L’arrêt de tranche est l’arrêt d’un réacteur pour maintenance.

[3La dosimétrie c’est la dose de radioactivité reçue par un.e travailleur.se du nucléaire


Lire aussi : Contre la réforme des retraites, la mobilisation inédite des travailleurs du nucléaire

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : activités de services d’Orano pour le compte d’EDF en soutien à l’exploitation de la centrale nucléaire de Paluel - 2. © Éric Larrayadieu/Orano
. Piscine : © Émilie Massemin/Reporterre

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