Déferlement des techniques et radicalisation du fétichisme

Durée de lecture : 6 minutes

5 octobre 2010 / Michel Tibon-Cornillot

Le philosophe des techniques réouvre son séminaire.


Les sources philosophiques du déferlement des techniques contemporaines : l’incarnation de l’infini

Le séminaire de cette année approfondira le concept de "déferlement des techniques" mis en place depuis plusieurs années et devenu un analyseur anthropologique apprécié. Il s’agit de rechercher en amont de la notion de déferlement, les traces, les principes, les impulsions qui seraient à l’origine de son apparition et surtout de son développement extra-ordinaire et complètement imprévu.

Pour mener à bien cette recherche, nous reprendrons quelques conclusions extraites du travail développé l’année dernière autour de la notion de « sécularisation ». Nous retiendrons essentiellement les analyses menées par Hegel autour du concept de « mondanisation » (Verwelt-
lichung).

Cette notion indique le chemin reliant des sources chrétiennes explicitement religieuses avec des aspects très profonds de la modernité. La mondanisation indique le travail de déplacement, de mutation dialectique grâce auxquels les temps modernes doivent être considérés comme le « christianisme réalisé » (aufgehoben). Ce concept transversal, encore très abstrait, joue pourtant un rôle majeur dans la compréhension de la conception hégélienne des techniques et des machines.

Selon cet auteur, le christianisme est la première religion qui a présenté à travers la vie, la mort et la résurrection du christ historique, le mouvement même de la totalité du "réel". Ces trois termes, vie, mort et résurrection ne sont cependant pas au même niveau car la mort réalise le mouvement infini du négatif qui est l’essence la plus profonde du mouvement du "réel". Parce qu’il est le Logos incarné, l’homme est animé par une « négativité infinie » qui le dresse contre la nature matérielle et partant, contre sa propre naturalité.

Ce face-à-face doit être dépassé car il fige les positions et interdit de saisir le "réel". La conscience s’engage alors dans une activité transformatrice par laquelle, non seulement elle se donne cette extériorité comme contenu, mais elle la transforme aussi par le travail afin de la rendre "spirituelle".
Le travail est dirigé contre la matière morte, car c’est par le travail que la conscience pratique
peut supprimer "la forme existante qui lui est opposée comme une forme étrangère". L’apparition
des outils est un moment essentiel de cette dialectique car ils forment un nouveau milieu qui ins-
taure la domination de façon autonome. En ce sens, si le travail est anéantissement de la matière,
l’outil est l’acte autonomisé de cette mise à mort.

L’outil reste cependant passif, car il dépend de la mise en œuvre technique de l’artisan. La machine, elle, inaugure un ordre de réalité différent car elle s’émancipe des bornes physiques et mentales de l’homme : elle est l’outil autonomisé, un redoublement de l’autonomisation de l’acte travailleur.

Les dernières séances présenteront alors les résultats de notre démarche qui relie le concept du déferlement des techniques à une relecture philosophique des machines et automates qui doivent être conçus comme autant de concrétions, d’extériorisation de l’essence négative infini du sujet pratique qui acquiert une existence objective autonome. Cette existence autonome de l’infini du négatif, cette hypostase du travail d’anéantissement de la matière ouvre la possibilité d’un destin irrécupérable.

Nous proposerons alors aux étudiants de lire dans ces interprétations l’une des sources philosophique du concept de "déferlement des techniques" et de son corollaire, la "radicalisation du fétichisme".

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Séminaire d’anthropologie des techniques de 2010-2011

La radicalisation du fétichisme : autonomisation et déferlement des machines, des cyborgs et des flux financiers

Les premières séances introduiront l’interrogation centrale du séminaire qui porte sur l’autonomisation et le déferlement des objets et des systèmes techniques contemporains. Ces deux versants des techniques révèlent en effet l’ambiguïté de ces productions et l’obscurité de leur statut « ontologique ». Les productions techniques ne peuvent entrer si facilement dans le club des objets inertes et artificiels qui s’opposeraient au grand ensemble des
entités vivantes : leurs caractéristiques principales, autonomisation et déferlement, tendent à les rapprocher des comportements propres aux organismes vivants.

Les séances suivantes présenteront le concept de déferlement des systèmes techniques dont la puissance démesurée ne peut plus être abordée en termes de régulation-dérégulation-réparation. La mise en place de cette notion permet de repérer la violence de leur impact sur des systèmes finis, repérage dont on donnera quelques résultats obtenus dans le cadre des
écosystèmes, des bouleversements socio-économiques et des distorsions démographiques qui ont accompagné les expansions coloniales et post-coloniales.

Reconnaissant dans ce déferlement la présence de symptômes « étranges » (unheimlich) perturbant les rouages des sociétés industrielles, on exposera quelques-unes des dynamiques responsables des déformations à l’œuvre dans les processus apparemment rationnels de fabrication technique. On montrera que ces perturbations concernent l’animation autonome de
structures inanimées.

On abordera alors l’autre dimension des performances techniques, celle qui concerne le concept et les analyses portant sur l’autonomisation des artefacts contemporains (machines, circulations monétaires, chimères), autrement dit, la présence d’objets réels-imaginaires capables d’une existence autonome. Ces analyses débuteront par un commentaire de la phrase du « jeune Hegel » datant de 1803 dans laquelle il affirme que les machines et l’argent « sont animés d’une vie qui se meut en soi-même - autonome – d’une réalité morte ». On montrera que ces objets réels-imaginaires ne se réduisent pas au statut de simulacres mais relèvent de créations culturelles modernes par lesquelles viennent à l’existence des sortes d’hypostases matérielles de productions imaginaires. Comment faut-il développer cette curieuse orientation épistémologique ?

On présentera dans les dernières séances le concept de "radicalisation du fétichisme" qui se propose de rendre compte du processus d’autonomisation des productions humaines. On montrera que ce fétichisme radical exprime l’une des racines symboliques essentielles des sociétés occidentales dans leur version moderne.

P.S. Ce séminaire a lieu en alternance avec le séminaire de philosophie des techniques qui se tient, lui aussi, dans la même salle, à la même adresse, au même horaire mais les 1er et 3e lundis du mois. (1re séance, le 18 octobre 2010 ; thème : "Les sources philo-
sophiques du déferlement des techniques contemporaines - L’incarnation de l’infini.").



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Infos : Ces deux séminaires ont lieu en alternance, salle 1 au 105, bd Raspail, de 17h à 19h, les jours suivants : le séminaire de philosophie des techniques a lieu les 1er et 3e lundis du mois, à partir du 18 octobre 2010, et celui d’anthropologie, les 2e et 4e lundis du mois, à partir du 25 octobre.

Contact : tiboncor(at)ehess.fr.

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