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Climat

Depuis 2015, le climat a connu une évolution stupéfiante

Depuis l’adoption de l’Accord de Paris, en 2015, les climatologues observent une augmentation sans précédent des températures et une multiplication des événements météorologiques extrêmes — typhons, canicules, pluies torrentielles...

Le samedi 12 décembre 2015 à 19 h 32, Laurent Fabius, président de la COP21, marquait d’un coup de marteau l’adoption de l’Accord de Paris pour le climat par l’ensemble des 195 délégations du monde entier présentes au Bourget ce jour-là. Objectif : contenir le réchauffement climatique « nettement en-dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et [...] poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C ». Un an plus tôt, le cinquième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) de 2014 — qui établissait entre autres que la période 1983-2013 était probablement la période la plus chaude depuis 1.400 ans et que la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère avait atteint son niveau le plus haut depuis 800.000 ans — a joué un rôle crucial dans l’adoption de cet accord. Comment la recherche scientifique sur le climat a-t-elle évolué depuis ces deux dates cruciales ? Reporterre fait le point.

Des observations de plus en plus inquiétantes

Depuis l’adoption de l’Accord de Paris, les vagues de chaleur et les événements climatiques extrêmes se sont multipliés. « Je suis marqué par l’accumulation de données ces cinq dernières années, dit Jean Jouzel, l’ancien vice-président du groupe scientifique du Giec, à Reporterre. En 2015, nous sortions à peine d’un plateau dans le réchauffement qui avait commencé en 2000. Depuis, les cinq dernières années sont parmi les plus chaudes jamais enregistrées. Tout ce qui avait été envisagé dans les années 1980 est devenu réalité, que ce soit pour le rythme de réchauffement, l’augmentation du niveau de la mer, l’augmentation du nombre et de l’intensité des événements climatiques extrêmes. » Ainsi, l’année 2020 a connu un nombre record de tempêtes suffisamment fortes pour être nommées. Fin novembre, Sydney, qui traverse une canicule sévère, enregistrait la température nocturne la plus élevée jamais mesurée auparavant. En octobre, le Colorado était ravagé par le plus grand incendie de son histoire tandis ce que des inondations tuaient plus d’une centaine de personnes au Vietnam.

Des habitants à Breil-sur-Roya, dans les Alpes-Maritimes, après les pluies torrentielles d’octobre 2020.

De nouvelles avancées scientifiques sur le climat et son évolution

La compréhension de ces phénomènes météorologiques extrêmes a récemment franchi une nouvelle étape. « Depuis 2013-2014 a émergé un ensemble d’études qui s’intéressent à l’influence des activités humaines sur ces événements, explique à Reporterre Christophe Cassou, chercheur au Centre européen de recherche et de formation avancée en calcul scientifique (Cerfacs) et spécialiste de la variabilité climatique. Par exemple, on a pu calculer que les activités humaines et leurs émissions de gaz à effet de serre rendaient cinq à dix fois plus probable la survenue d’épisodes caniculaires tels que celui qui a touché la France en 2019. » Aujourd’hui, cette influence des activités humaines est devenue prédominante. « 2020 sera l’année la plus chaude ou la deuxième plus chaude jamais enregistrée. Normalement, les records de température globale chaleur surviennent en présence du phénomène El Niño. Mais là, 2020 se caractérise par un événement inverse que l’on appelle La Niña. Normalement, cet événement tend à réduire la température globale et cela montre bien à quel point la hausse des températures liées aux activités humaines surpasse les fluctuations naturelles. »

Au Svalbard, archipel de la Norvège situé dans l’océan Arctique.

Les chercheurs comprennent aussi mieux pourquoi la hausse des températures n’est pas continue dans le temps, même si les émissions de gaz à effet de serre continuent à croître. « Le réchauffement a ralenti entre 2000 et 2014 puis a repris à un bon rythme à partir de 2015, indique Christophe Cassou. Depuis le dernier rapport du GIEC de 2013-2014, nous connaissons mieux les raisons de ces modulations planétaires. Elles sont liées aux fluctuations de la capacité de l’océan Pacifiques à capturer de l’énergie de l’atmosphère et à la stocker sous forme de la chaleur en profondeur. »

Jean Jouzel, lui, retient des avancées dans la documentation des vagues de chaleur océaniques et le dernier rapport de l’IPBES – le Giec de la biodiversité – qui met en lumière le lien entre changement climatique et effondrement du vivant : « Dans ce rapport, le changement climatique est considéré comme la troisième cause de perte de la biodiversité. »

Enfin, pour Christophe Cassou, le rapport intermédiaire du Giec consacré à l’objectif de 1,5 °C a constitué un tournant : « On est passé de l’alarme climatique à l’urgence climatique en montrant que chaque fraction de degré compte et qu’un réchauffement global additionnel de 0,5 °C peut avoir des conséquences régionales très importantes. Par exemple, dans les régions polaires, un réchauffement global de 1,5 °C entraîne chaque année une chance sur cent d’un océan Arctique libre de glaces ; avec un réchauffement de 2 °C, c’est une chance sur quatre ! »

L’épisode El Niño de 2015-2016.

Une recherche scientifique de plus en plus tournée vers la société civile

Les scientifiques, en plus de décrire et de comprendre les mécanismes du changement climatique, s’intéressent de plus en plus à ses conséquences sur les sociétés humaines et aux politiques publiques mises en œuvre pour le contrer. « Il y a vraiment cette idée de traduire les changements climatiques, et les aléas associés, en termes de risques, qui intègrent l’exposition et la vulnérabilité et qui rendent les changements en prise plus directe avec les sociétés, explique Christophe Cassou. On ne s’arrête plus au calcul de probabilité d’une canicule et à l’évaluation de son intensité ; on se pose aussi la question des activités les plus exposées, des populations les plus vulnérables, et on donne les bases nécessaires a l’anticipation et a l’adaptation. C’est l’émergence des services climatiques. » Exemple, le projet TriAtlas, dont le but est de mieux comprendre les fluctuations dans l’océan Atlantique et son atmosphère et leurs conséquences sur les ressources halieutiques. « Dans le même cadre, j’ai participé à un projet sur l’évolution de la mortalité des huîtres dans un contexte de changement climatique, qui rassemblait climatologues, biologistes et ostréiculteurs, raconte le chercheur. Il est très intéressant de faire parler ensemble ces différentes communautés et de mettre en commun leurs objectifs et leurs regards souvent très complémentaires. »

Des bénévoles de la Croix-Rouge Seine-Saint-Denis avec Hassan, un sans-abri, lors de la canicule de 2019.

La communauté scientifique s’est également attelée à l’évaluation des politiques climatiques. Peu avant la COP21, plusieurs laboratoires ont ainsi entrepris d’estimer les effets des contributions nationales mises sur la table par les États. « Ce qu’on peut dire sur la base de ces recherches développées depuis l’Accord de Paris est que ces contributions sont insuffisantes, car elles conduiraient à une poursuite de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 alors qu’il faudrait au contraire qu’elles diminuent rapidement pour atteindre les objectifs, explique à Reporterre Céline Guivarch, directrice de recherches à l’École des Ponts et autrice pour le sixième rapport d’évaluation du Giec, consacré à l’atténuation du changement climatique. Ainsi, il faudrait une réduction de 25 % des émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 2010 pour être compatible avec une hausse de 2 °C de la température à la fin du siècle, et presque une division par deux pour l’objectif de 1,5 °C. »

Ce travail est à réactualiser régulièrement, au fur et à mesure des annonces des États sur leurs politiques d’atténuation – la Chine s’est engagée, fin septembre, à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2060. « Plus largement, il s’agit de comprendre les implications des politiques déjà en place ou envisagées, poursuit la chercheuse.

On s’intéresse aux mesures réelles, à ce qui marche, ce qui ne marche pas et ce qui freine. On essaie par exemple de comprendre quels sont les effets des politiques climatiques sur les inégalités entre les ménages. »

Un sujet crucial, comme l’a montré l’émergence du mouvement des Gilets jaunes en réaction à une augmentation de la taxe carbone.

L’attitude de la société civile à l’égard de la science a elle aussi évolué, constate Christophe Cassou. « J’ai l’impression que depuis 2013-2014-2015 la société civile s’est approprié les enjeux climatiques. L’Accord de Paris a permis de réaliser qu’il s’agissait d’un enjeu démocratique et qu’il fallait sortir d’une réflexion en silos. C’est une évolution qui va bien au-delà du monde de la recherche et inclut cette notion de risque systémique a la fois pour les sociétés humaines et les écosystèmes terrestres et marins. Mais attention : il y a encore beaucoup d’incertitudes en matière de climat. Par exemple, les échanges de carbone impliquant le permafrost sont très mal connus alors qu’on sait qu’ils sont très importants pour le futur climatique. On n’en est aussi encore qu’aux balbutiements de la connaissance des mécanismes de stockage de chaleur dans les profondeurs océaniques du Pacifique. La présence d’incertitude est souvent brandie comme un frein à l’action alors qu’au contraire, elle devrait être une raison plus forte d’agir, en particulier quand les mécanismes encore peu connus peuvent conduire à un emballement du réchauffement. Il faut continuer à travailler, c’est essentiel pour aller vers une société bas carbone. »

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