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Reportage — Luttes

Des féministes chahutent Nicolas Hulot lors d’une conférence

Nicolas Hulot pris à partie par des féministes le 29 septembre 2021 à Tours.

Des collectifs féministes et écologistes ont perturbé une conférence des Assises du journalisme de Tours où Nicolas Hulot intervenait. Ils dénonçaient la présence de l’ancien ministre accusé de viol — qui a décidé de quitter les lieux — et l’omerta des médias.

Tours (Indre-et-Loire), reportage

Nicolas Hulot s’y attendait. L’ancien ministre de la Transition écologique d’Emmanuel Macron n’a pas semblé vraiment surpris qu’une quinzaine d’activistes vienne perturber son intervention aux Assises du journalisme de Tours, le mercredi 29 septembre.

Des militantes [1] de collectifs féministes, écologiques et ces syndicalistes ont dénoncé la « complicité » du système médiatique qui n’a pas enquêté sur l’accusation de viol qui pèse sur Nicolas Hulot. « Le fait de le convier lors d’une table ronde sur la responsabilité de la presse, c’est irrespectueux. Cela reflète l’impunité des agresseurs en France », explique Raphaëlle, militante féministe au collectif Nous toustes 37. « Cette invitation s’inscrit dans la droite ligne des violences systémiques où l’on bafoue la parole des victimes. Lutter contre le réchauffement climatique est indissociable de la lutte contre les violences patriarcales. »

Flamboyante avec son pull jaune canari, Raphaëlle a pris la parole juste devant l’estrade de la salle. « Nous n’avons rien contre l’écologie mais nous sommes féministes et nous sommes là pour rappeler qu’il faut écouter la parole des victimes », s’exclame-t-elle sous les applaudissements d’une partie du public.

Une quinzaine d’activistes sont venues perturber la conférence de Nicolas Hulot. © Nnoman/Reporterre

Derrière elle, Nicolas Hulot conserve son sang-froid. « C’était prévu, ne vous inquiétez pas. Je vais vite essayer de faire en sorte qu’on revienne au sujet du jour. » En l’occurrence, une conférence consacrée aux responsabilités journalistiques face à l’urgence climatique et sanitaire. Il saisit alors son portable pour lire aux activistes une lettre du procureur datant de 2008, époque où la plainte pour viol avait été déposée. « Les faits dénoncés en tout état de cause n’apparaissent en aucun cas établis, lit-il. Cette affaire a été jugée par la justice. J’ai été auditionné pour cela », poursuit-il d’une voix calme, en tenant son téléphone d’une main tremblante.

Ce courrier, Reporterre l’a publié dans un article et il s’avère que dans la précipitation, Nicolas Hulot a tronqué une partie de la phrase. La voici dans sa totalité : « Les faits dénoncés, qui en tout état de cause n’apparaissaient pas établis, font l’objet ce jour d’un classement sans suite en raison de la prescription intervenue. » Ce n’est donc pas un jugement après une enquête, contrairement à ce que beaucoup de spectateurs ont compris.

Dans la salle, c’est un peu la cohue. Certains invectivent les activistes en leur sommant de quitter les lieux. D’autres les applaudissent. D’autres préfèrent soutenir Nicolas Hulot lorsqu’il propose de quitter la scène pour « la sérénité du débat ». La journaliste Anne-Sophie Novel, animatrice de cette table ronde, tente de reprendre la main. « Ce n’est pas la thématique de ce soir, explique-t-elle. Je déteste être prise en otage, si je reste, c’est parce que factuellement, rien sur cette histoire n’existe actuellement. Je ne suis pas là pour commenter ni prendre la défense de personne, mais il y a des espaces pour en parler et ce n’est pas le lieu ce soir. Ce n’est pas forcément comme ça qu’on gagnera ces combats. En tout cas, ce n’est pas l’image que je veux donner de l’écologie aujourd’hui. »

Jérôme Bouvier, le président des Assises, essaie lui aussi de reprendre le contrôle de la situation : « La parole a toujours été libre aux Assises, mais elle doit être respectueuse. Nicolas Hulot a toute la légitimité pour parler des questions que nous avons à traiter ce soir. Les autres débats doivent être posés mais dans d’autres instances. »

Les activistes sont expulsées de la salle après dix minutes d’intervention. © Nnoman/Reporterre

Après une dizaine de minutes, les activistes sont poussées vers la sortie, sans violence. Devant l’entrée du bâtiment, la salle Thélème de l’université de Tours, les prises de parole s’enchaînent. Le syndicat Solidaires étudiant a apporté la sono. « Inviter Nicolas Hulot, c’est valider la culture du viol [2], c’est reproduire le schéma patriarcal », dit Lisa, membre du syndicat.

Les activistes ont enchaîné les prises de parole à l’extérieur de l’amphithéâtre. © Nnoman/Reporterre

Le petit groupe, complété par d’autres membres qui attendaient dehors, tente de perturber à nouveau la conférence en bloquant les portes ouvertes, et en criant dans un haut-parleur : « Assises complices, déshonneur du journalisme. » Deux vigiles interviennent avant que Jérôme Bouvier ne débarque et tente lui-même de repousser avec véhémence les activistes loin du bâtiment. « Je crois à un débat apaisé, mais pas à cette prise d’otage. Cela n’était jamais arrivé dans toute l’histoire des Assises », dit-il à Reporterre. Avait-il connaissance des accusations portées à l’encontre de Nicolas Hulot et des informations publiées dans le livre de Jean-Michel Aphatie ? Il élude : « J’ai d’autres choses à gérer dans l’immédiat que de répondre à des questions. »

Jérôme Bouvier, le directeur des Assises du journalisme, tente de repousser les activistes loin du bâtiment où se tient la conférence avec Nicolas Hulot. © Nnoman/Reporterre

Les vigiles réussissent enfin à pousser les activistes hors du bâtiment. Des participants à la conférence sortent au compte goutte. « Je n’avais pas connaissance de ces accusations contre Nicolas Hulot, raconte une jeune femme. Sachant cela, je ne pouvais plus rester dans la salle. Bien sûr c’est une personnalité très connue et écoutée, mais il y a d’autres gens tout aussi légitimes pour porter ces idées. »

Le chahut provoqué par les activistes a provoqué le départ précipité de l’ancien ministre. Une femme, plutôt senior, quitte la conférence en bougonnant. « J’étais venue voir Nicolas Hulot et je ne suis pas d’accord avec ce genre d’action. La justice est passée comme il l’a dit. » Un homme, même tranche d’âge, abonde : « Je suis déçu. Même si je n’étais pas au courant de l’affaire, je pense qu’on ne peut pas être de tous les combats. Et puis, comment savoir qui dit vrai ? »

Un groupe de jeunes étudiants à l’École de journalisme de Tours sont eux aussi sortis assez vite de la salle. La plupart n’étaient pas au courant des accusations portées à l’encontre de Nicolas Hulot. Ou plutôt, ils avaient oublié toute l’histoire. « Nicolas Hulot a une très bonne image, il passe pour un homme gentil qui a fait de belles émissions écolos. Il a fait fureur en démissionnant en direct à France Inter », raconte une jeune fille. « Grâce à l’action, nous nous sommes informés », conclut sa voisine.

Le matin même, Marie Barbier, la cofondatrice de la revue féministe La Déferlante, annulait sa participation aux Assises. « Lorsque j’ai vu le sujet de sa table ronde “La responsabilité journalistique dans les questions climatiques”, je suis tombée de ma chaise ! » Inviter une personnalité accusée de viol dans un évènement aussi prestigieux revient à décrédibiliser la parole des victimes, estime-t-elle. « J’ai longtemps été chroniqueuse judiciaire et je sais que la justice française est défaillante sur les questions de violences sexuelles. Moins de 1 % des viols sont condamnés aux assises. On ne peut donc pas partir du principe qu’une décision de justice annule tout débat, même si les faits étaient prescrits. »

Pour elle, les Assises du journalisme auraient justement dû être le lieu pour questionner le fiasco journalistique autour de cette accusation portée à l’encontre de Nicolas Hulot : pourquoi les médias n’ont-ils pas enquêté après l’article d’Ebdo qui a révélé l’affaire en 2018 ? Pourquoi est-ce aujourd’hui si difficile de travailler sur les affaires de violences faites aux femmes au sein des rédactions ?

© Nnoman/Reporterre

Pour Monica, militante du collectif féministe Les Grenades, la question de la responsabilité de la presse est au cœur du problème : « Je m’interroge sur l’indifférence des journalistes face aux violences de genre et leur compromission avec les puissants. Ils ont perdu de vue ce qui fait le vrai journalisme, c’est-à-dire armer le citoyen pour construire une démocratie saine. Or, aujourd’hui, qui cherche la vérité face à ceux qui protègent le pouvoir ? »

© Nnoman/Reporterre

Noé Gauchard, membre de Youth for climate France qui participait la veille à la soirée d’inauguration de ces Assises, lui aussi s’interroge : « On croit toujours que ce sont des individus seuls qui vont changer le monde. Et une fois qu’on a trouvé la personne providentielle, on ne veut pas la critiquer sous prétexte de ne pas faire du tort à la cause. On reste dans un monde où les hommes exploitent la terre, le corps des femmes, les gens racisés. Tant qu’on ne sortira pas de cela, rien ne changera. Car on ne peut pas faire d’écologie sans prendre au sérieux toutes ces questions de domination. »

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