Des jeunes ingénieurs en quête de sens promeuvent les technologies douces

Durée de lecture : 7 minutes

27 août 2020 / Matthieu Jublin (Reporterre)



S’approprier des techniques écologiques grâce à des ateliers, voilà l’ambition de la deuxième édition de la Semaine des alternatives et des low-tech (Salt). Le camp a réuni une quarantaine de participants — Covid oblige — et a contribué à la structuration du mouvement des technologies sobres.

  • Celle-Lévescault et Lusignan (Vienne), reportage

« J’ai une bonne nouvelle : la grelinette a bien avancé ! » Assise en cercle sur des bottes de paille, non loin des tentes, l’assistance applaudit. La journée de mercredi a été productive et le soleil est revenu au-dessus de la Laudonnière. C’est ici, dans ce lieu-dit à 20 kilomètres au sud de Poitiers (Vienne), qu’a eu lieu du 17 au 23 août la deuxième édition de la Semaine des alternatives et des low-tech (Salt). La grelinette ? L’outil low tech par excellence : une large bêche équipée de deux manches, sur laquelle on monte pour soulever la terre par effet de levier, afin de l’ameublir en profondeur sans la retourner ni la brasser, préservant ainsi la vie du sol. Le tout sans utiliser d’énergie fossile.

Simple, efficace, économique : la grelinette incarne l’esprit des low tech, ces techniques accessibles et résilientes popularisées par l’ingénieur Philippe Bihouix. Pensées en opposition à la fuite en avant high tech et à la crise écologique, les technologies douces ne s’apprennent pourtant pas toutes seules. C’est pourquoi le collectif Ingénieurs engagés et l’association OseOns (Our shared energies, Our network solutions) ont lancé en 2019 la première Salt, réunissant pendant une semaine une soixantaine de participants et de formateurs autour d’ateliers pédagogiques. Ils ont choisi le site bucolique de la Laudonnière, un écolieu appartenant à Guillaume Augais, ingénieur et fondateur d’un cabinet de conseil ainsi que du premier fonds de dotation spécialisé dans les low tech.

 « Retrouver la dimension physique du métier d’ingénieur »

Cette année, Covid-19 oblige, les inscriptions ont été limitées à une quarantaine de personnes. Le thème de cette édition, « techniques anciennes et outils de demain », se déclinait en de multiples ateliers : initiation au travail du bois et du métal, construction d’une mini-éolienne, d’un concentrateur solaire, d’une serre pliable, d’un four troglodyte… Certains avaient lieu à l’Atelier du soleil et du vent, un atelier partagé sur le site d’une ancienne usine textile, à Lusignan, la petite ville la plus proche. « Une belle illustration des effets de la mondialisation, cette ancienne usine transformée en atelier low-tech et en épicerie solidaire », ironise Cyrille, l’un des formateurs. Expert en soudure, il a travaillé sur les plateformes en mer de Total avant de changer de vie et de s’intéresser aux technologies sobres, un enjeu de souveraineté autant que d’écologie selon lui.

Cyrille, formateur et expert en soudure (à gauche), montre à l’un des participants un vieux modèle de concentrateur solaire, avec ses miroirs placés en forme de parabole.

Ce mercredi matin, Cyrille apprend justement à son auditoire à se passer de pétrole en construisant un concentrateur solaire. Le principe : concentrer les rayons du soleil à l’aide d’un miroir parabolique sur un seul point, où la température peut dépasser mille degrés Celsius. « J’ai trouvé un vieil essieu de Renault 19 pour servir de socle à la parabole », explique le soudeur à ses élèves du jour, qui s’emploient, après avoir écouté attentivement les consignes de sécurité, à découper à la meuleuse le morceau d’acier. Dans l’après-midi, une autre équipe polira une vieille parabole satellite, récupérée elle aussi, pour la transformer en miroir. Sans oublier la fameuse grelinette, commandée par un agriculteur de la région en échange de légumes pour la Salt.

Parmi les élèves du jour, Dorian, 23 ans, parvient après quelques efforts à désosser un vieux chauffe-eau pour en faire le récepteur du concentrateur solaire. Comme la majorité des participants de la Salt, il sort d’un cursus d’ingénieur et cherche à « retrouver la dimension physique du métier ». Bleu de travail sur les épaules et meuleuse en main, il est servi. « Les cursus d’ingénieurs sont devenus trop théoriques, déplore-il. On apprend à utiliser des machines à plusieurs dizaines de milliers d’euros, mais on ne touche plus à rien. »

Pour fabriquer la grelinette, Cyrille (au centre) montre aux participants la technique du fluoperçage, un procédé permettant de créer une douille filetée dans un tube fin pour remplacer les écrous.

Comme les autres participants, Dorian souhaite d’abord se réapproprier les technologies du quotidien. Une vocation nouvelle qui a suivi le « choc » de la prise de conscience écologique. Cette remise en question brutale, beaucoup l’ont connue au cours de leurs études. « Progressivement, on apprend des choses sur le réchauffement climatique et l’énergie, puis, à un moment, on atteint un seuil où l’on se sent obligé d’agir, poursuit-il. À partir de là, très vite, en tant qu’ingénieur, on met un pied dans la low-tech. »

Retour à la Laudonnière. Sous les arbres, avant la pause de midi, quelques participants se balancent sur des hamacs en discutant du rapport du Club de Rome de 1972, le premier travail scientifique d’ampleur exposant les limites de la croissance. La Salt mise autant sur le partage des connaissances que sur la convivialité entre amateurs de technologies sobres partageant les mêmes valeurs. « C’est d’abord une occasion de passer du temps ensemble, un lieu de rencontres », estime Sophie Baudelet, l’une des initiatrices de l’événement. « En réunissant tous ces ingénieurs en quête de sens et d’expériences alternatives, la Salt permet au mouvement low-tech de se structurer », résume l’ingénieure. Avec Sophie, plusieurs femmes organisent ou participent à cette semaine, mais, comme dans les cursus d‘ingénierie, elles restent minoritaires.

Une autogestion à l’organisation millimétrée 

Sur le camp, chacun participe aux tâches du quotidien. Dans une vieille bâtisse en pierre qui forme le bâtiment principal de la Laudonnière, les participants s’activent à tour de rôle pour cuisiner le déjeuner, avant que d’autres ne prennent le relais pour faire la vaisselle ou le ménage. « C’est de l’autogestion. Pas une colonie de vacances de cinquante personnes », explique Maxence, 22 ans, coorganisateur chargé de la nourriture et ingénieur lui aussi.

Sophie Baudelet (à gauche), initiatrice de la Salt, assiste à l’atelier de découpe du verre, en vue de la fabrication du concentrateur solaire.

Une autogestion à l’organisation millimétrée. Dès le matin, après le petit-déjeuner, on se réunit pour l’AG quotidienne dans l’« obeya », un espace inspiré des pratiques de gestion de projet de Toyota. Sous un arbre sont accrochés les documents essentiels à cette vie en collectivité : planning, inscription pour les covoiturages, « bulloscope » permettant à chacun d’indiquer ses centres d’intérêt pour faciliter la sociabilité… Tout le monde peut prendre la parole en suivant des techniques bien rodées. On peut y annoncer en quelques secondes un « flash info » en tapant dans ses mains en rythme pour indiquer aux autres qu’il faut écouter : « Flash info ! J’ai créé une boîte pour les objets trouvés », annonce un participant. « Flash info ! La cagnotte pour l’apéro est toujours ouverte », enchaîne un autre.

Le soir, on s’installe sur les bottes de paille, en bordure du site, pour faire le bilan de la journée. Agathe, une participante, propose de raconter l’histoire du chanvre. Michel, coorganisateur, signale qu’il a acheté un répulsif contre les tiques, qui occupent l’arbre au-dessus de l’obeya. Collectivement, on anime la semaine et on règle les problèmes. Ce mercredi, plusieurs participants d’un atelier de découpe de verre ont été gênés par un feu lié au nettoyage d’un vieux baril de gasoil, allumé par l’atelier de construction d’un poêle à bois de type « rocket stove », un classique de l’équipement low tech. L’audience agite ses mains pour signifier son accord ou pour demander la parole sans perturber la discussion, comme à Nuit debout. L’AG terminée, les participants ne se privent pas pour aller se baigner à la rivière, en contrebas de la Laudonnière.

En fin d’après-midi, tous les participants de la Salt se réunissent à côté des tentes pour faire le bilan de la journée et régler les éventuels problèmes. Au centre, la parabole qui servira à fabriquer le concentrateur solaire.

Plus qu’une semaine de formation, plus que de simples vacances, la Salt est devenue l’un des principaux rendez-vous du mouvement low tech naissant. Des « vacances apprenantes » écolo, en somme. Pour élargir la communauté, jusqu’ici majoritairement constituée d’ingénieurs, les organisateurs ont déjà prévu de monter deux Salt en 2021, l’une au printemps, l’autre à l’été.





Lire aussi : En Bretagne, un camp d’été nous apprend à fabriquer des low tech

Source : Matthieu Jublin pour Reporterre

Photos : © Matthieu Jublin/Reporterre
. chapô : Dorian (à gauche) et Maxence (à droite) désossent un vieux ballon d’eau chaude pour fabriquer le concentrateur solaire.

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