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Culture et idées

Des savoirs indigènes pour inventer de nouveaux mondes

Des enfants Ashaninka regardent la rivière Ene devant leur village en Amazonie péruvienne, en avril 2012.

Face à l’idéologie du développement captant les ressources de la planète, d’autres mondes sont possibles. Dans « Plurivers », une centaine d’alternatives sont mises en avant. Ne reste qu’à les relier.

« Le monde que nous voulons est fait de beaucoup de mondes. » Cette phrase n’est pas l’accroche d’un nouveau film de science-fiction, mais provient de la quatrième déclaration de la forêt lacandone, énoncée par l’Armée zapatiste de libération nationale en 1996. Elle définit un concept à mille lieues du développement industriel et technologique auquel s’opposaient — et s’opposent encore — les combattants au Chiapas : le « plurivers ». Aussi appelé « multivers », ce sujet donne son titre au volumineux Dictionnaire du post-développement, dont la traduction en français vient d’être publiée aux éditions Wildproject. Une centaine de contributions venues de toute la planète y écrivent, en substance, que d’autres mondes — et non un seul — sont possibles et souhaitables face à la monotonie du « développement ».

Ce dernier concept avait été précédemment battu en brèche en 1992, au sortir de la Guerre froide, dans un Development Dictionary : A Guide to Knowledge as Power. Idéologie activement promue par les puissances occidentales — États-Unis en tête — dans la seconde moitié du XXe siècle, celle-ci aurait dû s’effacer, selon le précédent dictionnaire, avec la disparition de l’ancien bloc soviétique, contre lequel elle servait de rempart dans les pays du Sud global. Qu’en est-il trente ans plus tard ? Certes, l’idéologie du développement a pris du plomb dans l’aile ; même les Nations unies, ferventes promotrices pendant des décennies, ne peuvent plus le vanter en l’état et doivent l’accoler à d’autres concepts, ainsi le fameux « développement durable » à la conférence de Rio en 1992.

Cependant, sous une forme ou une autre, le développement et son lot de pillages, de violences et de catastrophes écologiques se poursuivent dans nombre de pays des Sud, comme le rappelle la première partie du Dictionnaire du post-développement. Deux entrées soulignent ainsi comment le mythe du développement, favorisant l’implantation d’entreprises et de capitaux étrangers, perpétue la violence coloniale et dépossède les peuples de leurs terres en Afrique et en Océanie. L’entrée « Aidland », quant à elle, conteste l’ingérence, voire la mainmise, des grandes ONG internationales — soit des entreprises privées, le plus souvent européennes ou nord-américaines — dans les pays du Sud global.

Des femmes zapatistes de l’Armée zapatiste de libération nationale, en 2007. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/Shannon

En somme, qu’il se targue d’être durable ou non, le développement sert surtout à prolonger « l’oligarchie impériale », c’est-à-dire la captation des ressources de la planète — et en particulier dans les Sud — par les populations privilégiées des pays du Nord. Le « néo-extractivisme » national revendiqué par certains États en Afrique ou en Amérique du Sud (Bolivie, Équateur ou Venezuela) ne change rien à l’affaire, puisque, publiques ou privées, les entreprises minières ou pétrolières entérinent la dépendance des pays du Sud global, riches en ressources, aux exportations de matières premières vers ceux du Nord.

Des modes de pensée et de vie inconnus

Heureusement, après ces sombres constats introductifs, le Dictionnaire du post-développement met en lumière une centaine d’alternatives à ce modèle destructeur, cartographiant ce faisant l’ensemble des mondes possibles, sinon déjà là. Comme tout dictionnaire, Plurivers tend à partir dans toutes les directions et c’est là précisément son but ; on peut cependant tirer plusieurs enseignements de ses nombreuses entrées.

Tout d’abord, la nécessité, dans tout combat écologiste, de décentrer le regard et d’écouter les voix des Sud. On comprend, à la lecture des très nombreux auteurs africains, asiatiques, latino-américains et océaniens qui écrivent depuis leurs terrains respectifs, à quel point les pays du Sud global sont en première ligne de la catastrophe écologique. Les concepts locaux que ces peuples mobilisent pour résister aux machines à la solde du Nord doivent donc inspirer — tout en les adaptant aux spécificités du terrain — les luttes ailleurs sur la planète.

Plurivers a donc pour premier mérite de faire connaître tout un ensemble de modes de pensée et de vie inconnus sous nos climats, à l’exemple de l’agaciro rwandais, de la cosmovision kawsak sacha en Amazonie et des ibadites en Oman. En retour, Plurivers ne manque pas de souligner qu’il faut agir également au Nord, qu’il s’agirait de « dé-développer », c’est-à-dire d’y « abolir le mode de vie impérial » si prédateur sur le restant du globe.

« Les savoirs indigènes donnent à voir en pratique des modes de production durables »

Pour ce faire, il faut s’appuyer sur les savoirs et pratiques autochtones, dévalorisés par les tenants du développementalisme. Ces connaissances permettent en effet d’envisager autrement les manières de produire et consommer, sans dégrader la nature et les autres Terrestres. Ainsi, en prônant une expérience sensible du monde plutôt que de s’en remettre exclusivement au jugement cartésien, le sentipensar andin et le kametsa asaike des Ashaninka du Pérou « réimaginent le monde à partir de réalités qui n’ont pas entièrement été colonisées par les catégories modernes » et défendent « un espace d’affirmation de l’être qui rétablit le lien primaire avec la terre et les territoires ».

Outre leurs apports cognitifs, les savoirs indigènes donnent à voir en pratique des modes de production durables, à l’instar des agdals marocains, des espaces pastoraux collectifs qui s’efforcent de maintenir la ressource en en limitant l’exploitation, ou encore de l’écocalendrier fondé sur l’horloge biologique des poissons volants migrateurs utilisé par les Taos, un peuple au large de Taïwan, exemple concret d’une pêche durable depuis des millénaires.

Une jeune Ashaninka près de la rivière Ene, au Pérou, en avril 2012. Flickr/CC BY-NC-SA 2.0/International Rivers

Plus largement, ces autres mondes nous permettent de repenser notre échelle des valeurs. Alors que le développement fait de l’accumulation de biens matériels la valeur cardinale à partir de laquelle classer l’ensemble des sociétés humaines, d’autres philosophies mettent au contraire l’accent sur le bonheur — le Bonheur national brut au Bhoutan —, la frugalité et la non-violence — comme les jaïns en Inde — ou encore la convivialité entre toutes les espèces — l’ubuntu en Afrique australe. Par conséquent, on note une place importante accordée aux religions et spiritualités.

Et pour cause : comme l’écrit le rabbin Michael Lerner dans l’entrée « Tikkoun olam judaïque », « les traditions spirituelles peuvent favoriser la compréhension intérieure du fait qu’il y a assez, que nous sommes assez, ainsi que le courage d’arrêter de chercher toujours plus ». Autrement dit, la recherche de la paix et de l’harmonie, pratiquée collectivement par toute une société — comme c’était le cas lors des années sabbatiques de l’Ancien Testament, durant lesquelles la société juive antique interrompait toute production matérielle rappelle Lerner — interrompt mécaniquement la quête effrénée de la croissance et, in fine, de la destruction de l’environnement.

Diversifier les approches locales

Mais, aussi enrichissantes soient ces alternatives, une question cruciale se pose au terme de l’ouvrage : comment faire advenir tous ces mondes alors que le monde du développement est loin d’être mourant ? De fait, les considérations tactiques sont les grandes oubliées de Plurivers. On peut néanmoins en esquisser quelques-unes.

Tout d’abord, la mise en œuvre de solutions locales, en marge du capitalisme. C’est typiquement le cas des coopératives de producteurs et de consommateurs, à l’exemple du mouvement Nayakrishi Andolon au Bangladesh, qui s’efforce de maintenir la souveraineté alimentaire des paysans via une banque de semences locales traditionnelles. Ce peut être aussi l’intégration de coutumes indigènes aux textes réglementaires, en prenant par exemple appui sur le minobimaatisiiwin, soit l’ensemble des lois et obligations envers le vivant que les peuples anichinabés et crie, en Amérique du Nord, ont volontairement contractées. Dans le Nord, les exemples sont plus connus : écovillages, monnaies locales, permaculture, etc. Mais ces solutions se heurtent toutes aux mêmes limites : quand bien même elles parviennent à maintenir un espace en dehors du capitalisme, elles échouent à enrayer sa progression ailleurs.

À l’inverse, la conquête du pouvoir par la voie révolutionnaire paraît complètement morte et enterrée, comme en atteste l’entrée « Révolution » du présent dictionnaire. Constatant l’échec des révolutions du XXe siècle — en URSS, en Chine ou à Cuba — à proposer des alternatives au développement, quand ces nouveaux régimes n’imposaient pas d’eux-mêmes un productivisme d’État, l’article conclut que, désormais, « l’acte révolutionnaire consiste à créer les conditions de possibilité de nouvelles ouvertures ontologiques ». La postface abondera dans le même sens, en actant l’abandon du vocabulaire marxiste classique au profit d’autres sources d’émancipation que celle proposée par la modernité.

Des membres de l’Armée zapatiste de libération nationale, en 1996. Wikimedia Commons/CC BY 2.0/Julian Stallabrass

Pour autant, c’est bien par la voie révolutionnaire — certes non-marxiste — que les zapatistes au Mexique et les Kurdes au Rojava sont parvenus à construire les sociétés les plus avancées aujourd’hui en matière de post-développement et à prouver que la ligne de front des conflits écologistes contemporains se situe clairement dans les pays du Sud — là où l’on peut encore arrêter l’expansion impérialiste du Nord.

Quelles tactiques adopter dans ce cas ? Sans doute, comme l’ont préconisé les zapatistes eux-mêmes, en diversifiant les approches. Une révolution qui n’aurait pas, en amont, construit ce que l’historien Jérôme Baschet, spécialiste de l’insurrection au Chiapas, nomme des « espaces libérés » — soit l’ensemble des initiatives évoquées plus haut — dans son essai Basculements, est une révolution condamnée à conquérir et rejouer le pouvoir de l’État. À l’inverse, une révolution qui, en aval, n’envisage pas de confrontation directe avec les pouvoirs en place, est une révolution condamnée à l’impuissance et à son écrasement par des forces réactionnaires.

En définitive, pour relier et donc renforcer chacun de ses mondes alternatifs, il faut les mettre en réseau. Non pas à la manière d’un impersonnel réseau numérique, mais, comme y invite l’anthropologue Barbara Glowczewski dans son ouvrage Réveiller les esprits de la terre, à travers un véritable « compagnonnage des peuples en lutte », seule manière de faire circuler savoirs et pratiques et de les incarner concrètement à de nouveaux territoires — et ainsi de créer de nouveaux mondes au sein du nôtre.

Plurivers — Un dictionnaire du post-développement, d’Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta, aux éditions Wildproject, collection « Le monde qui vient », septembre 2022, 550 p., 25 euros.

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