ENQUÊTE 2/3 – Dans le bassin du Congo, la fable de la « gestion durable des forêts »

Durée de lecture : 13 minutes

24 juin 2020 / Fanny Pigeaud (Reporterre)



Le bassin du Congo abrite le deuxième massif forestier de la planète. Ses écosystèmes exceptionnels permettent à 75 millions de personnes de vivre et sont indispensables au climat mondial et à la santé humaine. Pourtant, l’Europe ne cesse, depuis l’époque coloniale, d’y encourager l’industrie forestière.

Cet article est le deuxième d’une enquête en trois volets consacrée à l’exploitation des forêts tropicales. Le premier, « L’Europe exploite les forêts tropicales… et multiplie les risques d’épidémie », a montré le lien entre la déforestation des massifs tropicaux et les pandémies qui se répètent depuis une vingtaine d’années et le rôle de la France et de l’Europe.


« Protéger les écosystèmes permet de prévenir l’apparition d’épidémies comme celle du Covid-19 », a déclaré M. Macron le 21 mai 2020, annonçant la tenue d’un One Planet Summit à Marseille (Bouches-du-Rhône), en janvier prochain (en fait, il s’agira de la tenue du Congrès mondial de l’UICN [1], qui devait se tenir en juin à Marseille et qui a été reportée en raison du confinement mondial). Les autorités françaises vont-elles en profiter pour remettre en cause leur politique vis-à-vis des forêts tropicales du bassin du Congo, deuxième massif forestier de la planète ?

Depuis des décennies, la France fait partie des pays et institutions qui soutiennent l’exploitation forestière industrielle dans cette région. Elle justifie cette politique en affirmant que l’industrie forestière est porteuse de développement économique pour les pays producteurs et qu’elle ne présente pas de menace pour les écosystèmes, voire aide à les préserver — un projet philanthropique, en somme.

L’idée d’une industrie forestière « propre » dans les tropiques, respectant l’environnement et permettant de lutter contre la pauvreté, ne s’appuie cependant sur aucune donnée réelle. Elle a émergé au début des années 1990 dans un but bien précis : protéger la filière bois dominée par des entreprises européennes, et l’accès à un bois tropical bon marché pour les pays occidentaux. L’opinion publique mondiale venait alors de se rendre compte de l’ampleur du recul des forêts tropicales avec la publication, en 1981, d’un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Cette prise de conscience avait incité des organisations non gouvernementales (ONG) à monter, avec succès, des opérations de boycott des bois tropicaux.

 Redonner du souffle aux entreprises françaises du bassin du Congo

Pour conserver leurs profits, les entreprises forestières et leurs soutiens ont donc œuvré afin d’imposer peu à peu l’idée qu’il était possible, si on respecte certaines règles de coupe (limitation du diamètre des arbres coupés, du nombre d’essences, des périmètres, etc.) de produire du bois d’œuvre sans abîmer la biodiversité et les conditions de vie des populations environnantes. Mais les règles d’exploitation qui ont été fixées dans les années 1990 et sont toujours en vigueur ne reposent sur aucune connaissance scientifique fiable, la forêt tropicale, très complexe, n’ayant été que très peu étudiée.

Cette doctrine de « gestion durable de la forêt », appelée Sustainable Forest Management (SFM) en anglais, a été surtout défendue à ses débuts par la France et l’Allemagne, deux pays présents dans la filière du bois tropical depuis la période coloniale et comptant toujours des compagnies forestières dans le bassin du Congo — les entreprises françaises dominaient alors le secteur. Les deux pays y ont consacré des fonds, via l’Agence française de développement (AFD) et l’agence de coopération allemande KFW, et ont utilisé leur influence politique pour l’imposer aux États forestiers d’Afrique centrale. Le Cameroun, le Gabon, la République du Congo, la République démocratique du Congo, la République centrafricaine ont dû concevoir de nouveaux codes forestiers tenant compte des critères de la « gestion durable des forêts ». Le SFM a permis de redonner du souffle aux entreprises françaises du bassin du Congo : elles étaient non seulement fragilisées par les campagnes de boycott des ONG, mais aussi par l’arrivée de nouveaux acteurs dans le secteur, dont des entreprises à capitaux libanais. Elles ont pu reprendre l’avantage car elles ont bénéficié des financements de l’AFD pour s’adapter aux nouvelles normes.

Le Cameroun, le Gabon, la République du Congo, la République démocratique du Congo, la République centrafricaine ont dû concevoir de nouveaux codes forestiers tenant compte des critères de la « gestion durable des forêts ».

La Banque mondiale a aussi joué un rôle important pour faire croire que l’exploitation industrielle des forêts tropicales permet de lutter contre la pauvreté et la déforestation, et pour faire oublier que les États forestiers, dont ceux du bassin du Congo, ont généralement peu de moyens pour faire respecter les lois, alors que nombre d’acteurs ont pris l’habitude de les contourner, avec la complicité de fonctionnaires et de responsables politiques, pour augmenter leurs profits. Un exemple : un audit financé par l’Union européenne a montré, en 2014, qu’aucune des entreprises forestières, européennes comme africaines, actives au Cameroun n’appliquait les lois sur l’exploitation du bois.

Exploitations industrielles légale et illégale sont « les deux faces d’une même pièce » 

Penser que l’on peut sauver les forêts tropicales en soutenant l’exploitation forestière industrielle est pour le moins paradoxal. Pourtant, les tenants de cette doctrine ont réussi à embarquer avec eux une myriade d’acteurs : des grosses organisations non gouvernementales (ONG) de défense de l’environnement, dont le Fonds mondial pour la nature (WWF) et la Wildlife Conservation Society (WCS), des instituts de recherches comme le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), des cabinets de consultants européens, des médias. Tous se sont mis à travailler en synergie avec les entreprises forestières et à défendre le SFM, profitant des financements publics dédiés à cette cause, comme le montre une évaluation de la politique de l’AFD réalisée en 2011

Peu à peu, la majorité des ONG internationales de défense de l’environnement, comme Greenpeace, s’est concentrée sur la question de savoir si les entreprises forestières respectaient ou pas les lois édictées, oubliant qu’exploitations industrielle légale et illégale sont « les deux faces d’une même pièce », comme l’a souligné en 2014 Patrick Alley, cofondateur de l’ONG britannique Global Witness, critique, elle, de la stratégie SFM. C’est ce qu’a fait aussi l’Union européenne, en lançant en 2003, son plan d’action Flegt, acronyme de Forest Law Enforcement, Governance and Trade (Application des réglementations forestières, gouvernance et échanges commerciaux), qui vise officiellement à proscrire le commerce de bois illégal et lui a fait dépenser plus d’un milliard d’euros, sans résultats probants. La Commission européenne a aussi élaboré un règlement sur le bois (RBUE), qui oblige les importateurs européens à faire preuve de diligence, afin de réduire le risque d’importation de bois récolté illégalement, mais qui entretient surtout l’illusion quant à la capacité du système à devenir vertueux. En réalité, les pays de l’UE, qui ont importé en 2019 leur plus gros volume de bois tropical depuis 2007, mettent en œuvre le RBUE de manière minimaliste.

« Nous avons été dupés par l’industrie forestière et par les experts en développement » 

Beaucoup d’ONG internationales de défense de l’environnement ont par ailleurs apporté leur caution au principe de « certification » du bois, présentée aux consommateurs comme une garantie que les produits qu’ils achètent sont issus d’une exploitation des forêts raisonnée et respectueuse des humains. Or, la certification, promue entre autres par l’Allemagne, découle elle aussi de l’idée erronée de gestion durable des forêts. Certaines organisations, dont Greenpeace International, ont fini par se désengager du label Forest Stewardship Council (FSC, Conseil de bonne gestion de la forêt), après avoir constaté qu’il certifiait des opérations d’exploitation forestière industrielle dans des espaces forestiers encore intacts ou dans des tourbières. Autrement dit, des bois labellisés FSC du bassin du Congo ont été exploités dans des forêts tropicales primaires, contribuant à la destruction d’écosystèmes uniques. C’est le cas d’une partie du bois utilisé par la SNCF : il provient d’une concession forestière au Congo, dont une partie des espaces forestiers intacts ont été détruits par l’exploitation.

La certification, promue entre autres par l’Allemagne, découle elle aussi de l’idée erronée de gestion durable des forêts.

Aujourd’hui, après trente années de règne de la « gestion durable des forêts » tropicales, les rapports et preuves montrant qu’elle relève du mythe, voire de l’escroquerie, s’accumulent. L’exploitation forestière n’a pas permis de lutter contre la pauvreté rurale ni de contribuer de manière significative et durable au développement local et national, a conclu en 2013 le Groupe d’évaluation indépendant (IEG) de la Banque mondiale. L’exploitation industrielle des forêts tropicales profite principalement à des intérêts puissants et corrompus, précisait-il. Elle « entraine de fortes émissions de dioxyde de carbone, génère des pertes de biodiversité, limite la résilience du système forestier, réduit la qualité de l’eau, augmente le risque d’incendies atypiques, et, dans les zones tropicales, conduit souvent à la conversion en terres agricoles », a pour sa part déclaré un groupe de scientifiques et d’organisations du monde entier, en 2014. « Les forêts primaires sont fréquemment exploitées de manière illégale ; dans de nombreux cas, des concessions légales permettent une exploitation illégale », ajoutait-il, rappelant qu’au moins 4 millions d’hectares de forêt primaire, soit l’équivalent de la Belgique et de Chypre réunis, disparaissent chaque année.

« Nous avons été dupés par l’industrie forestière et par les experts en développement, qui nous ont fait croire que notre appétit pour le bois tropical bon marché est non seulement naturel, essentiel et durable, mais qu’il crée également des emplois et apporte des infrastructures essentielles comme des écoles, des hôpitaux et des routes à certaines des communautés les plus pauvres du monde », a expliqué, en 2014, Patrick Alley, de Global Witness ; la réalité est que « les avantages promis aux communautés ne se concrétisent pas et que les moyens traditionnels de subsistance dans les forêts disparaissent tandis qu’une petite élite s’enrichit ». Patrick Alley accusait des ONG, dont le Fonds mondial pour la nature (WWF) et le FSC, d’avoir été « complices » et des « pions essentiels et volontaires utilisés par les gouvernements et les sociétés d’exploitation forestière » pour soutenir « un paradigme fondé, comme il y a un peu plus d’un siècle, sur la rapidité et la cupidité ». Il indiquait aussi que les banques sont « l’épine dorsale de la déforestation » : l’industrie forestière dépend de leurs prêts et de leurs services financiers pour démarrer ses activités et les étendre à de nouveaux territoires.

« Un rôle essentiel dans le maintien du système d’exploitation forestière industrielle » 

Joint par Reporterre, Arnaud Labrousse, chercheur indépendant qui scrute le secteur forestier du bassin du Congo depuis vingt ans, pousse plus loin l’analyse et livre un constat sévère : « Jamais les thèses du SFM, si manifestement erronées, n’auraient pu prospérer à ce point si elles n’avaient pas été, aussi, les relais — c’est-à-dire le résultat — d’une idéologie bien enracinée, et si elles n’avaient pas bénéficié, de manière constante, de toute une architecture de réseaux, françafricains, empreints eux aussi de la même idéologie. » Il précise : « Il s’agit, bien sûr, du fantasme : un-îlot-de-civilisation-dans-une-mer-de-ténèbres, jouissance coloniale que les bailleurs de fonds appellent “assurer la plupart des services de l’État là où celui-ci est défaillant voire absent”. L’image du forestier en baroudeur sympa et libidineux n’a jamais cessé de séduire l’imaginaire français, fortement ancré, comme on le sait, à l’extrême droite. »

En dépit du bilan désastreux du SFM, les bailleurs de fonds n’y ont pas renoncé. La Banque mondiale a refusé de prendre en compte une partie des constats du Groupe d’évaluation indépendant. En mars 2020, l’AFD a quant à elle uniquement parlé, dans un échange avec Reporterre, « des possibilités d’amélioration du modèle d’appui à l’aménagement forestier durable, en particulier sur les dimensions sociales et environnementales ». Elle continue à accorder des fonds à des projets de soutien à l’industrie forestière du bassin du Congo. L’AFD s’est par ailleurs associée avec l’agence de coopération allemande KFW pour financer une marque, Fair&Precious, lancée en 2017, pour promouvoir le « bois certifié » du bassin du Congo, qui se trouve être du bois essentiellement coupé et vendu par des entreprises européennes. C’est l’Association technique internationale des bois tropicaux (ATIBT), qui a conçu ce projet. L’ATIBT fédère depuis 1951 les syndicats de forestiers du bassin du Congo et a au fil des années recruté d’autres membres d’origines diverses (États, ONG, instituts de recherches, etc.). Elle constitue un efficace groupe de lobbying. Elle milite pour que le FSC soit « économiquement compatible avec le modèle commercial des entreprises ».

« Nous pouvons dénoncer les abus les plus flagrants des entreprises, mais il est très difficile de changer le système/paradigme, très ancré dans l’héritage colonial de la région, les politiques et les lois sur l’utilisation des terres dans ces pays, et l’influence continue de la France. »

« Nous pouvons dénoncer les abus les plus flagrants des entreprises, mais il est très difficile de changer le système/paradigme, très ancré dans l’héritage colonial de la région, les politiques et les lois sur l’utilisation des terres dans ces pays, et l’influence continue de la France », commente un défenseur de l’environnement, sous anonymat. « Il est très difficile de faire évoluer l’AFD, qui, avec le soutien des Norvégiens, joue un rôle essentiel dans le maintien du système d’exploitation forestière industrielle », souligne-t-il, en allusion à l’Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (Cafi), principalement financée par la Norvège.

Pour combien de temps encore ? L’exploitation forestière industrielle n’est plus aussi rentable qu’avant, les essences que les entreprises européennes avaient l’habitude de couper dans le bassin du Congo sont de plus en plus difficiles à trouver. Ne pouvant réaliser autant de gains que naguère, plusieurs d’entre elles ont cédé leurs actifs à des intérêts asiatiques, qui récoltent d’autres essences et dégradent davantage les forêts. Au bout du compte, les Occidentaux, en laissant croire qu’il était possible de protéger la forêt tout en l’exploitant, en cherchant à faire passer leur paternalisme colonial pour une vertu, ont aidé les entreprises forestières à gagner trente années de vie supplémentaires. Autant d’années perdues pour le reste de la planète.

  • Nous prolongerons cette enquête par un troisième et dernier article. Il sera publié demain.




[1Union internationale pour la protection de la nature


Lire aussi : ENQUÊTE 1/3 – L’Europe exploite les forêts tropicales… et multiplie les risques d’épidémie

Source : Fanny Pigeaud pour Reporterre

Photos : Toutes les photos ont été prises dans une forêt du Congo-Brazzaville en 2019. © Reporterre

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