ENQUÊTE - 2 - Au coeur de l’agro-industrie française, les tentacules d’Avril Sofiproteol

23 février 2015 / Barnabé Binctin et Laure Chanon (Reporterre)



Leader de plusieurs filières, présent de l’amont à l’aval, Sofiprotéol est un des opérateurs les plus puissants de l’agro-industrie française. Devenu groupe Avril le mois dernier, il assoit son hégémonie en diversifiant toujours plus ses activités et ouvre ses ambitions à l’international. Enquête dans les eaux où prospère la pieuvre Sofiprotéol.

C’est bien connu, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Alors que l’ouverture du salon de l’agriculture a donné l’occasion de rappeler les difficultés du secteur, l’une de ses entreprises ne connaît décidément pas la crise. Elle a certes constaté une très légère baisse de son chiffre d’affaires à 7 milliards d’euros – pour 7,3 l’année précédente – ainsi que de son excédent brut d’exploitation de 245 à 192 millions d’euros, mais son dernier rapport d’activités est formel : 2013 lui aura permis de réaliser « le meilleur résultat net des trois dernières années ».

Qui ? Sofiprotéol. Enfin, « Avril » depuis le mois dernier. Le groupe a changé de nom et de gouvernance en vue de s’offrir « un meilleur accès à de nouveaux financements afin d’accélérer son développement » indique le communiqué de presse officiel, paru le 7 janvier dernier. Avec ses 8 200 salariés, dont 5 524 en France, Sofiprotéol-Avril se pose comme un modèle de réussite économique pour la nouvelle « Ferme France », selon l’expression de son président Xavier Beulin.

D’ailleurs, le groupe n’est jamais bien loin lorsqu’il s’agit de se porter au secours de l’agriculture française en crise. Les abattoirs porcins AIM en Normandie ? Sofiprotéol a déposé une offre de reprise jeudi dernier. Le volailler Tilly-Sabco en Bretagne ? Sofiprotéol était dans le coup.

Et la reprise du groupe Doux, à l’été 2012 ? Là encore, Sofiprotéol s’est présenté comme « sauveur », sans, cette fois-ci, emporter le morceau. Autour de la table, on retrouvait Tilly-Sabco, ainsi que Triskalia dans lequel Sofiprotéol a investi un an plus tard et LDC, avec qui il s’est allié, à l’automne dernier, pour « créer un géant de la volaille sur le marché français ».

Mais l’entente avec LDC s’en était trouvé renforcée, et l’accord entre ces deux poids lourds a permis à Sofiprotéol de prendre une nouvelle participation chez un des principaux acteurs du marché : « En parallèle de cette société, Sofiprotéol entre ‘‘de façon marginale’’ au capital de LDC et sera donc présent au conseil de surveillance avec un rôle constructif », souligne la revue professionnelle LSA-Conso.

Maitriser la chaîne du végétal à l’animal

Mais qui est donc Sofiproteol ? Son cœur de métier originel est l’huile. La firme a été créée en 1983 par des organisations interprofessionnelles, pour travaille autour des oléagineux (colza et tournesol, principalement) et des protéagineux (pois, féverole). Quel rapport, alors, avec les filières animales, comme lors de la tentative de reprise du volailler Doux ?

Pour le comprendre, il faut se référer à la doctrine officielle du groupe : l’intégration totale de filières. On peut le lire dans le livre vendu pour la modique somme de 45 €.

Son introduction présente sa « véritable ‘success story’ dans le domaine agro-industriel » :

« Au cœur de la démarche de Sofiproteol, se trouve la notion de ’filière’. Elle permet de comprendre qu’une même entreprise s’intéresse à l’huile de colza, aux œufs de poule, aux biocarburants, aux sauces ou à l’élevage des porcs. C’est en ramenant chaque partie de cette histoire à sa situation dans la filière qui naît dans les champs où poussent les oléagineux et protéagineux que l’on comprend la formation de cet ensemble par bien des aspects original. Dessinons à grands traits les contours de cette filière. En amont, plus de 2,5 millions d’hectares plantés en oléagineux et protéagineux pour une production de l’ordre de 8 millions de tonnes. […] Le groupe transforme la majorité des productions d’oléagineux et de protéagineux français, avec le souci constant d’en valoriser non seulement les parties ’nobles’ - protéines ou matières grasses -, mais aussi les coproduits, appelés tourteaux. Cela explique la grande diversité de ses marchés. Mais le terme de filière recouvre une autre dimension : l’interdépendance des stades de production. Cela explique par exemple l’intérêt du groupe pour les recherches sur les semences, en amont de l’exploitation agricole, qui déterminent en aval de la transformation les caractéristiques des produits. Tout se tient dans une filière. C’est l’un des fils rouges de l’histoire du groupe ».

Le dessin ci-dessous, réalisé par Sofiproteol, illustre cette stratégie : à partir d’un produit, envisager tous les débouchés possibles. Et s’implanter dans la filière, en prenant la main progressivement sur l’ensemble de la chaîne de production.

- Plus lisible en téléchargement :

C’est ainsi que le groupe, d’abord spécialisé sur les huiles végétales, à usage alimentaire ou énergétique, a fini par devenir un acteur fondamental dans l’élevage. Comme en témoigne cet éleveur au micro de France 3, Sofiprotéol est bien « présent sur toutes les filières animales françaises ». Du porc à la volaille, il est leader en alimentation animale avec sa filiale Glon Sanders. Mais il est aussi présent en aval, grâce à des entreprises spécialisées dans la santé animale et l’hygiène de troupeaux, le conseil en conduite zootechnique et des sociétés qui travaillent à la transformation de la viande.

Jean-Philippe Puig, ancien directeur général de Sofiproteol devenu gérant de la nouvelle société Avril, conclut l’ouvrage-anniversaire en énonçant « l’objectif stratégique fondamental » : « Structurer une filière à la fois verticalement (des semences aux produits de consommation) et horizontalement (notamment l’axe végétal-animal) ». Invité de BFM Business il y a un an, le responsable se targuait d’être présent dans treize métiers quand la journaliste lui parlait d’une « liste longue comme le bras où vous êtes leader » (à écouter ici).

Pour ce groupe qui revendique un « nouveau printemps », le catalogue de ses activités est long. Reporterre propose ci-dessous une infographie n’est certes pas exhaustive, à partir de ce que le groupe affiche sur son site et dans son rapport d’activité :

- Plus lisible en téléchargement :

Alimentaire, cosmétique, énergie, des produits de consommation courante aux activités intermédiaires plus discrètes, Sofiproteol est, selon Attac, « la pieuvre de l’agro-industrie française », une pieuvre déployant ses tentacules dans tout l’univers agricole. Comment cet empire a-t-il pu se constituer ?

Un empire financier

Le groupe Avril-Sofiproteol n’est pas seulement un acteur industriel : il est aussi un des principaux financeurs de l’agriculture française. Comment ? Par son activité en tant que fonds d’investissement, et qui vaut à ce dernier de continuer d’exister en tant que tel dans le nouvel organigramme d’Avril. En réalité, à sa naissance, Sofiprotéol est d’abord constitué en tant qu’établissement financier, appelé à gérer les fonds de la filière oléo-protéagineuse. D’où proviennent ces fonds ? Des "contributions volontaires obligatoires", versés par les producteurs d’oléo-protéagineux. Oui oui, vous avez bien lu, des prélèvements « volontaires obligatoires ». Même Xavier Beulin en sourit quand il s’entretient avec Reporterre :

- Ecouter ici :

Problème ? En 2002, la Cour des Comptes se saisit de ce dispositif et enquête sur l’utilisation des fonds récoltés. Et le rapport est sans appel, dénonçant la « lecture très extensive qu’[en ont fait] les dirigeants de Sofiprotéol » : « La légalité tant nationale que communautaire du financement d’opérations d’investissement au moyen de « cotisations volontaires obligatoires » apparaît douteuse à plusieurs titres ».

- Le rapport de la Cour des Comptes :

L’intérêt général de la filière aurait donc rapidement été confondu avec celui de l’entreprise financière qui les gère pour réaliser des opérations « dépourvues de tout lien avec la filière oléo-protéagineuse ». Le rapport souligne l’opacité qui a entouré ce mécanisme financier, par lequel « se sont développées des interventions dans la nutrition animale, les semences, les biotechnologies, puis dans des fonds d’investissement plus diversifiés. Ces engagements ont parfois pris la forme de prêts, mais, pour l’essentiel, ils sont constitués de participations et de comptes courants, sans que la Cour ait été en mesure d’apprécier exactement comment ils ont été mis en œuvre et notamment s’ils ont satisfait aux prescriptions du droit de la concurrence ».

Il est ainsi démontré que ces fonds ont également joué un rôle d’apport dans la cession de Sanders à la famille Glon, en 1998. Devenu Glon-Sanders, Sofiprotéol prendra quelques années plus tard le contrôle de cette société devenu leader de l’alimentation animale en France.

Voici donc en partie comment Sofiproteol a pu étendre son emprise sur le monde agricole : grâce au prélèvement d’une taxe professionnelle sur les producteurs de la filière mise à profit d’investissement dans des secteurs « éloignés ».

Une plainte pour « abus de confiance, complicité et recel » avait ainsi été déposée en février 2004, à la suite de ce rapport. La plainte n’a cependant pas débouché.

De la presse française jusqu’à l’huile de palme en Afrique

Sofiproteol a même investi dans le monde de la presse, et pas uniquement la presse spécialisée. Sofiprotéol était même entré dans les années 2000 au capital du Monde. Là encore, le rapport de la Cour des comptes épinglait le groupe : « Si, selon Sofiproteol, il était important, même sans application concrète, de développer un action ’en synergie’ avec ce quotidien, rien ne justifiait que la quote-part du financement lui incombant fût assurée par des prélèvements obligatoires sur les producteurs ».

L’intérêt de Sofiprotéol pour la presse ne s’est pas démenti. En 2011, il a pris des participations dans le journal La France agricole. Via Agra Investissement, il est aussi actionnaire d’Agra Presse, agence spécialisée dans l’information agricole qui alimente une centaine de journaux agricoles sur le territoire français ainsi qu’un grand quotidien régional.

- Extraits de l’assemblée générale d’Agra-Investissements :

Jeter un œil sur les comptes annuels de Sofiprotéol permet de se rendre compte du nombre de participations diverses et variées que possède le groupe. Dans le dernier bilan paru l’été dernier, là aussi « la liste est longue comme le bras » :

- Liste des entreprises du groupe, dressée dans ses Comptes sociaux, publiés dans le Bulletin des annonces légales obligatoires du 23 juillet 2014 :

On constate que le groupe se développe à l’international. Côte d’Ivoire, Turquie, Serbie, Tunisie… Sofiprotéol revendique une présence dans 22 pays. Le document renseigne également sur les nouvelles ambitions du groupe. Car si ses implications dans la génétique animale ou dans les semences ont plusieurs fois été démontrées, comme par ce reportage de Basta, Sofiprotéol ne cesse de diversifier son portefeuille, à l’image des 34 % qu’il a pris au capital de Palm Elit, une société française leader mondial des semences de palmier à huile. L’exploitation de l’huile de palme dans le monde est à la source d’une intense déforestation, notamment en Indonésie.

Sofiprotéol a dans le même temps investi dans une production d’additif alimentaire, un dérivé de l’huile de palme, en s’associant en Malaisie à un groupe danois nommé United Plantations. Positionné ainsi dans l’amont et dans l’aval de l’industrie, il semblerait que l’huile de palme figure parmi les objectifs de développement de Sofiprotéol. Et à ce titre, l’Afrique pourrait donc être une des grandes cibles de développement de la stratégie Sofiprotéol dans les prochaines années.

Et maintenant ? La Fondation Avril

Le continent africain, sur lequel le groupe est déjà présent avec près de 1.500 personnes employées, semble une priorité de la Fondation Avril, structure qui a vu le jour en ce début d’année, au moment de la refonte du groupe. Car Avril fonctionne désormais sur un trépied : à côté des activités industrielles d’Avril et des activités financières de Sofiprotéol, la fondation Avril, reconnue d’utilité publique par décret en décembre dernier, doit à terme détenir 35% du groupe dont elle tire par ailleurs ses ressources.

Mais pour faire quoi concrètement ? Xavier Beulin nous répond :

- Ecouter ici :

Les équilibres nutritionnels en Afrique, vaste sujet pour une société qui est également actionnaire de Biogemma, spécialisée dans la recherche sur les OGM… La Fondation Avril apparaît comme un outil supplémentaire dans les ambitions du groupe, afin d’élargir toujours un peu plus la palette de ses implications tout en contribuant à améliorer la visibilité de la marque.

Produits de grande consommation connus de tous ou activités intermédiaires beaucoup plus discrètes, dans la filière animale comme dans la filière végétale, à vocation alimentaire mais aussi énergétique, en France mais de plus en plus tourné à l’international, rien n’échappe aux tentacules du groupe Avril-Sofiprotéol.
Géant pour les uns, « parrain » pour les autres, Sofiprotéol a su bénéficier du soutien de l’Etat pour parvenir à cette position dominante. Par négligence et manque de contrôle dans le cas des CVO, mais pas seulement. Une politique publique, menée au tournant des années 2000, a largement contribué au développement accéléré de Sofiprotéol : les agrocarburants, soutenus par une politique fiscale extrêmement favorable. C’est ce que raconte Reporterre dans le volet suivant de son enquête : L’incroyable rente des agrocarburants.




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Lire aussi : ENQUÊTE - Le maître caché de l’industrialisation de l’agriculture française

Source : Barnabé Binctin et Laure Chanon pour Reporterre

Dessin : Tommy Dessine pour Reporterre



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