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En Belgique, les marcheurs du climat ont bousculé la campagne électorale

Durée de lecture : 7 minutes

24 mai 2019 / Mathilde Dorcadie (Reporterre)

Les Belges éliront dimanche 26 mai leurs représentants régionaux, fédéraux et leurs eurodéputés. Après des mois de fortes mobilisations citoyennes, dont une grande marche pour le climat ce vendredi 24 mai, l’écologie et les partis qui la portent sont au premier plan.

  • Bruxelles (Belgique), reportage

Et si le futur Premier ministre belge était un écologiste ? Les derniers sondages sur les élections fédérales, qui auront lieu le 26 mai, en même temps que les élections régionales et européennes, annoncent un futur Parlement fortement teinté de vert, avec des députés des partis Écolo et Groen (le parti vert de Flandre) qui comptent bien faire alliance pour composer une possible première force politique.

Depuis le début de la campagne, les Belges réclament haut et fort des actions pour le climat : marches citoyennes qui ont rassemblé jusqu’à 70.000 personnes, grève scolaire, action de désobéissance civile avec l’occupation d’espaces publics et blocages, pétitions, notamment avec la campagne « Sign for my Future » pour exiger un pays climatiquement neutre en 2050…

Dans un premier temps, le gouvernement de Charles Michel a peu prêté l’oreille à ces revendications. Et, lorsque le sujet est devenu politiquement et médiatiquement incontournable, en décembre, le Premier ministre voyait au même moment sa coalition gouvernementale exploser, avec le départ des ministres nationalistes flamands de la NV-A, opposés à la signature par la Belgique du pacte de Marrakech sur les migrations. Depuis cinq mois, face aux déboires habituels de leur complexe système politique d’équilibre et de compromis, les Belges doivent donc prendre leur mal en patience, avec un gouvernement démissionnaire, qui ne peut qu’expédier les affaires courantes jusqu’à la fin de la législature.

« Un de nos caps a toujours été l’après-élection » 

« On savait qu’on n’allait pas tout changer en quelques mois, explique Nicolas Van Nuffel le président de la Coalition Climat, qui a soutenu l’organisation de nombreuses actions ces derniers mois. Un de nos caps a toujours été l’après-élection : il fallait que l’on ait une influence sur le débat politique tout au long de la campagne électorale pour que, quels que soient les partis qui seront au pouvoir après le 26 mai, le climat soit vraiment au cœur de l’agenda politique et médiatique. »

Dimanche 12 mai, à Bruxelles.

Le pays qui accueille les plus importantes institutions de l’Union européenne est loin d’être un modèle sur les questions environnementales et climatiques. Signataire de l’Accord de Paris, la Belgique n’a toujours pas de plan d’action détaillé. Selon Climate Action Network Europe, la Belgique obtiendrait la 16e position au sein des États européens en matière d’action climatique. Elle est déjà en retard sur ses engagements de réduction de CO2, pour 2020 et 2030, et a été rappelée à l’ordre récemment par la Commission européenne en raison de son manque d’action : sans mesures additionnelles, la Belgique manquera ses objectifs et devra payer des pénalités.

La sortie du nucléaire, prévue pour 2025, ne fait pas l’unanimité chez tous les partis en campagne. Par ailleurs, un projet ambitieux, appelé « loi spéciale climat », de révision constitutionnelle proposait d’inscrire des objectifs de gouvernance climatique à long et moyen terme. Il s’est soldé par un échec lors d’un vote fin mars à la Chambre des représentants. Bien qu’ayant reçu le soutien de la majorité des parlementaires, le projet a manqué la majorité requise des deux tiers. Les nationalistes flamands se sont encore une fois opposés à l’idée de donner du pouvoir supplémentaire « au fédéral ». « C’est un bras d’honneur aux dizaines de milliers de manifestants qui se mobilisent chaque semaine pour que la Belgique se mette enfin sur le chemin de l’Accord de Paris, avait alors réagi Jean-Marc Nollet, coprésident du parti Écolo. C’est très lourd de sens et c’est irresponsable à l’égard des générations futures. »

L’importance de la thématique écologiste et les bons sondages en faveur du parti vert Écolo sont le signe d’une nouvelle tendance 

Dimanche 12 mai, les manifestants étaient d’ailleurs encore une fois dans la rue pour une dernière grande marche avant le « mégascrutin ». Sous le slogan Right(s)Now !, les organisations de la société civile pour la justice climatique, sociale et pour les droits humains ont rassemblé 20.000 marcheurs entre la gare du Nord et les Institutions européennes. Ils demandaient à leurs futurs dirigeants locaux, nationaux et européens de respecter — entre autres — l’Article 23 de la Constitution, qui « garantit le droit à chacun de mener une vie conforme à la dignité humaine ». Pour les organisateurs, cela signifiait encourager une convergence des luttes pour « un climat sain, un travail décent, l’égalité des droits, des soins de santé abordables, une politique de migration humaine et ne pas avoir à se plier en quatre tous les mois pour survivre ».

Dimanche 12 mai, à Bruxelles.

La triple campagne est entrée maintenant dans sa dernière ligne droite. Pour la chercheuse en sciences politiques belge Catherine Xhardez, l’importance de la thématique écologiste et les bons sondages en faveur du parti vert Écolo sont le signe d’une nouvelle tendance, qu’elle appelle la « vertitude ». « Tous les partis mettent en avant leurs programmes dans le domaine de l’environnement, de la transition énergétique, chacun selon les traits et le prisme de son propre engagement », analyse-t-elle dans une interview pour le journal Le Soir. Aux dernières élections — les communales à l’automne dernier —, les partis affichant de fortes convictions écologistes ont obtenu des scores sans précédent, et la tendance semble se poursuivre dans les sondages pour les élections régionales et fédérales, avec des percées autant au nord qu’au sud, ce qui est peu habituel dans le paysage politique souvent dichotomique. La tendance est moins claire pour les européennes — qui passionnent beaucoup moins nos voisins, davantage accaparés par les élections locales et nationales —, mais les listes vertes belges espèrent doubler leur nombre de sièges au Parlement européen, passant de deux à quatre.

La difficulté de la Belgique réside dans la complexité de son système institutionnel 

Quelles sont les mesures que proposent les candidats pour répondre aux enjeux et aux attentes des électeurs — qui se disent « inquiets » face au changement climatique, pour plus de huit personnes sur dix [1] ? Pour réduire les gaz à effet de serre, le transport est montré du doigt. « C’est un secteur dans lequel aujourd’hui les émissions continuent d’augmenter », explique Lucas Demuelenaere, expert sur les questions climatiques pour l’administration fédérale belge. La voiture et le fret routier sont en effet encore très présents et la mobilité, surtout en ville, est peu fluide et manque de solutions bas-carbone. Bruxelles connaît notamment des problèmes chroniques de pollution de l’air. Une taxe carbone est à l’étude.

En matière d’efficacité énergétique, « une grande partie du parc immobilier privé est ancien et mal isolé. Mais cela prend beaucoup de temps de mettre en place des mesures. De très gros efforts doivent être faits avec des investissements significatifs », explique l’expert. La difficulté de la Belgique réside dans la complexité de son système institutionnel, qui partage les compétences entre les niveaux fédéraux et régionaux et qui sont autant de sources de blocages. Le pays a ainsi pas moins de quatre ministres du climat ! N’avoir qu’un seul ministre de l’Environnement pour plus d’efficacité est une idée aujourd’hui largement plébiscitée [2] par la population.

Dimanche 12 mai, à Bruxelles.

Un certain nombre de choses ont toutefois été entreprises [3] durant la dernière législature, mais avec un « manque de coordination et d’ambition », selon Rebecca Thissen, chargée de recherche sur la justice climatique au CNCD 11.11.11, qui déplore aussi « le mutisme de la Belgique sur la scène européenne, son absence aux événements climatiques clés ou encore ses prises de position réfractaires [qui] ne sont pas dignes d’un État anciennement bon élève dans la lutte contre le réchauffement climatique ». Pour autant, beaucoup de sujets sont désormais sur la table et les futurs élus ne pourront pas ignorer l’appel des citoyens ni les engagements internationaux de la Belgique, quitte à revoir le système institutionnel pour montrer que des décisions importantes peuvent aboutir quand cela est nécessaire.


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[1Sondage « Le grand baromètre », pour le Soir, RTL et Ipsos, février 2019.

[2Idem. Huit Belges sur dix.


Lire aussi : Élections européennes

Source : Mathilde Dorcadie pour Reporterre

Photos : © Mathilde Dorcadie/Reporterre
. chapô : dimanche 12 mai, à Bruxelles.



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