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Reportage — Eau, rivières, océans

En Bretagne, la montée des eaux mobilise les citoyens

Des bénévoles réalisent des relevés sur les épis de rondin de bois, installés sur la plage de Gâvres.

Face au risque de submersion marine qui menace la presqu’île de Gâvres, dans le Morbihan, une trentaine de bénévoles surveillent l’évolution du littoral. Leurs données et les aménagements réalisés ont déjà permis de renforcer une partie de la plage.

Gâvres (Morbihan), reportage

L’océan vient doucement lécher le bas de la plage. Le temps est radieux, l’eau calme. Quelques personnes sont assises sur des chaises pliables, les pieds dans le sable, profitant des températures quasi estivales. D’autres se baladent et s’arrêtent presque inévitablement devant les deux rangées d’épis de rondin de bois, plantées en quinconce depuis le milieu de la grande plage de Gâvres. Le lieu est devenu incontournable pour les photos. « C’est l’endroit des mariés », s’amuse Gérard Pécheux, qui n’aurait jamais imaginé que cet aménagement puisse devenir si populaire. Sa fierté est palpable, comme celle des autres bénévoles de l’association Objectif Dune : c’est avec ces épis qu’ils surveillent l’état de la plage et, surtout, celui du trait de côte, qui diminue inlassablement.

Ces rangées d’épis ont été installées à Gâvres pour amortir partiellement l’impact des vagues et le transport sédimentaire par les courants. © Baptiste Langlois/Reporterre

Il y a plusieurs siècles, Gâvres était une île ; aujourd’hui une presqu’île, à l’entrée de la rade de Lorient (Morbihan). Elle est rattachée au continent par un fin cordon ombilical, une étroite langue de sable : le tombolo. Il s’étire sur 6 kilomètres entre l’océan Atlantique d’un côté et la petite mer de Gâvres de l’autre. Une unique route — construite par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale — relie la commune de 670 habitants au continent.

Aussi magnifique soit-il, ce cordon littoral demeure fragile. Les Gâvrais se souviennent des submersions marines de 2002 et 2008. Respectivement « 80 et 50 maisons, construites sur d’anciens marais, se sont retrouvé les pieds dans l’eau », se remémore Gérard Pécheux, bénévole d’Objectif Dune et adjoint à l’environnement.

Lire aussi : Montée des eaux, la France n’est pas prête - l’enquête de Reporterre

Avec la crise climatique, la situation risque d’empirer. Selon une carte interactive mise en ligne par l’ONG étasunienne Climate Central, le tombolo pourrait être en grande partie sous les eaux en 2050. Le tableau est peu réjouissant, mais scientifiques et citoyens se sont unis afin de retarder l’échéance et tenter de limiter l’érosion côtière.

Vue de drone de la grande plage de Gâvres, où les algobox et les épis ont été aménagés. ©Laboratoire Géo-Océan

« On n’est pas juste des mesureurs de sable, ce qu’on fait est concret »

Depuis 2020, l’Observatoire citoyen du littoral morbihannais (OCLM) intervient sur la presqu’île via Fugascia, un projet soutenu par la Fondation de France et par plusieurs partenaires institutionnels locaux. Ce programme, piloté par le laboratoire Géo-Océan (LGO) de l’université Bretagne Sud, est innovant à double titre. En premier lieu, il met en avant les sciences participatives en impliquant les citoyens dans la surveillance du littoral. À Gâvres, ils sont trente-trois veilleurs, sentinelles ou observateurs selon les appellations.

Pour mieux se structurer, après un an et demi de travail, ils ont créé en mars Objectif Dune. En référence à Tintin, ou « à Dune, le film de science-fiction, note Françoise Quer, libraire à la retraite et vice-présidente de l’association. Nous, on est un peu comme les gardiens de l’épice », la denrée précieuse de ce monde fictif. Le trait de côte est la leur.

Dominic Duic, Maryse Lejeune, Françoise Quer et Gérard Pécheux sont des bénévoles de l’association Objectif Dune. © Baptiste Langlois/Reporterre

Toutes les deux semaines environ, à marée basse, les bénévoles effectuent des relevés sur la grande plage. Ils se divisent en deux groupes : l’un se charge de la partie ouest, l’autre de l’est. En ce jour ensoleillé, Dominic Duic, le président gâvrais d’Objectif Dune, sort le mètre déroulant de sa poche. Il trouve les marques rouges sur l’un des épis hydrauliques et mesure, de ce point, la hauteur du sable. Il vérifie sur son petit carnet que les données transmises il y a quelques jours sont les bonnes.

Plus tôt, ce retraité de la marine a fait de même dans les « algobox » installés sur le haut de la plage. Ces espaces rectangulaires entourés de ganivelles « évitent le piétinement et génèrent des dunes grâce au captage éolien et hydraulique de sédiments », détaille Mouncef Sedrati, enseignant-chercheur en géomorphologie littorale et géologie marine au LGO. « On prend les mesures, des photos, et ensuite on envoie tout au laboratoire, explique Maryse Lejeune, la secrétaire de l’association. Ce travail nous oblige à nous intéresser aux questions des stratégies d’adaptation au changement climatique. »

Dominic Duic, président d’Objectif Dune, mesure la hauteur du sable dans les algobox de la grande plage de Gâvres. © Baptiste Langlois/Reporterre

Le protocole de relevé de données a été établi par le LGO qui, ainsi, bénéficie d’un suivi plus régulier qu’il ne pourrait se permettre tout seul. « Ici, ils sont très nombreux, c’est exceptionnel sur une telle population », apprécie Mouncef Sedrati. L’échange entre les deux parties est fluide et transparent. Des restitutions de terrain sont organisées chaque année. « On n’est pas juste des mesureurs de sable, assure Gérard Pécheux. La presqu’île, la côte, c’est notre quotidien. Depuis un an et demi, ce qu’on fait est concret. »

Les données relevées sont transmises par les habitants au laboratoire Géo-Océan (LGO) de l’université Bretagne Sud. © Baptiste Langlois/Reporterre

« Solutions fondées sur la nature »

Le second pilier sur lequel s’appuie ce projet est la mise en place de « solutions fondées sur la nature. On réfléchit à comment se passer des aménagements durs. C’est un changement de dogme », détaille l’enseignant-chercheur. « Tout a été essayé. Les Allemands ont construit la digue. Plus tard des enrochements ont été installés, réduits, agrandis puis réduits de nouveau », remarque Dominic Duic. Rien ne fonctionnait. « Mais une plage c’est mouvant, c’est vivant », fait valoir l’adjoint à l’environnement.

Après plusieurs études hydrodynamiques menées pour connaître la circulation des courants en fonction des marées et des tempêtes, les échanges sédimentaires qui se produisent le long de ce littoral, les scientifiques du laboratoire ont opté pour des aménagements modélisés en fonction du relief de la plage.

Il y en a eu trois, financés par Lorient Agglomération — pour un peu plus de 500 000 euros. Une dune proche d’habitations a été renforcée avec un noyau en kaolin (une argile blanche) et surélevée afin d’éviter les submersions. Trois rangées d’épis de rondin de bois ont été installées à différents endroits de la plage. Elles servent à amortir partiellement l’impact des vagues et le transport sédimentaire par les courants. Enfin, plusieurs alignements d’algobox (simple, double ou triple) ont été disposés sur le haut de la plage.

Des algobox, ici triples, ont été installés en haut de la plage pour régénérer la dune grâce au captage éolien et hydraulique de sédiments. © Baptiste Langlois/Reporterre

En mars 2020, l’équipe a profité d’un échouage d’algues sur la plage pour les injecter dans ces casiers — d’où leur nom. « Elles ont libéré des nutriments qui ont favorisé la reprise végétale », poursuit-il, indiquant des algobox où des herbes sont bien visibles. Le niveau des sédiments a aussi largement augmenté dans la majorité des box. À tel point qu’il a fallu replanter certaines ganivelles, les premières ne dépassant presque plus du sable. Le signe que la dune se régénère.

« La renaturalisation du site évolue très bien, confirme Armelle Nicolas, vice-présidente de Lorient Agglomération, en charge d’environnement, de la gestion des risques et des espaces naturels. La démarche participative et les outils mis en place sont assez précurseurs », poursuit-elle, rappelant que l’agglomération s’attelle à la protection de ses « 132 kilomètres de côte ». Gâvres, en effet, « n’est pas la seule confrontée à des risques de submersion ».

L’enseignant-chercheur Mouncef Sedrati devant une station de l’outil participatif CoastSnap, à Gâvres. © Baptiste Langlois/Reporterre

« La France affiche un retard abyssal dans ce type d’aménagements »

La commune, qui « est un laboratoire à ciel ouvert », a été récompensée en mars pour son action exemplaire d’adaptation au changement climatique. « Elle doit être une vitrine pour l’agglomération, alors que la France affiche un retard abyssal dans ce type d’aménagements, regrette le spécialiste de la géomorphologie littorale. D’autant qu’ils sont réversibles. Si ça ne marche pas, on peut les enlever. Ce qui est plus compliqué avec du béton. »

À ce retard s’ajoute, selon Gérard Pécheux, « un souci général », valable à Gâvres comme ailleurs : « Le multicouche en responsabilité... Une partie de la côte est à la charge de Grand littoral, une autre du Conservatoire du littoral, une autre de l’agglomération, la route pour le Département et le terrain en dessous pour l’armée [Gâvres hébergeait une ancienne zone militaire]. C’est compliqué pour faire avancer les choses. »

Lire aussi : Réparer la nature : comment passer à la vitesse supérieure ?

Mouncef Sedrati n’en perd pas pour autant l’envie de dupliquer la démarche, toujours en y associant les citoyens. L’outil CoastSnap, qui permet de suivre la « respiration de la plage » via les photos des passants, est un autre dispositif qu’il met en avant. Il suffit de prendre un cliché dans une des stations — douze sont installées dans le Morbihan — et de la transmettre au LGO en précisant la date et l’heure. La photo enrichit la base de données participative du laboratoire qui, grâce à un algorithme, peut suivre l’évolution presque au quotidien du trait de côte.

Le procédé, originaire d’Australie, est déjà adopté par les riverains et touristes. « Là-bas, la moyenne est de 15 photos par mois. Peu après avoir inauguré la station de l’île de Groix, on a eu près de 80 en trois jours », indique Noé Metge, chargé du projet. En trois ans, CoastSnap a déjà essaimé dans plusieurs départements, dont la Loire-Atlantique, l’Aquitaine ou l’Hérault. Et le 28 juin prochain, le laboratoire Géo-Océan lancera, depuis l’université Bretagne Sud, son réseau national.

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