En Russie, la pandémie a plongé les travailleurs migrants dans la mouise

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30 mai 2020 / Estelle Levresse (Reporterre)



Plusieurs millions d’Ouzbeks, de Tadjiks, de Kirghiz, de Moldaves ou d’Ukrainiens travaillent en Russie. Avec le confinement imposé depuis fin mars, la majorité d’entre eux se retrouvent dans des situations dramatiques, et ne peuvent compter que sur la solidarité de leurs compatriotes.

  • Moscou (Russie), correspondance

Depuis près de deux mois, ils s’entassent à sept dans l’appartement d’à peine 30 mètres carrés. Janna, son mari et ses deux enfants hébergent une sœur et deux neveux adultes. « À cause de l’épidémie, plus personne n’a de travail, ils n’avaient plus de quoi se loger », relate la mère de famille de 37 ans, originaire du Kirghizstan, qui vit en Russie depuis une dizaine d’années. Dans la chambre, pièce principale de l’appartement, plusieurs matelas sont empilés sur le côté pour gagner de la place. Le soir, ils sont alignés sur le sol. Dans la cuisine, une petite table envahit presque tout l’espace. « D’ordinaire, c’est déjà difficile : on vit à Moscou sans aucun confort, juste pour travailler et économiser. Maintenant, on ne sait plus ce que l’avenir nous réserve », confie Janna, cheveux noirs coupés très court, qui essaie de garder le sourire malgré les difficultés.

En Russie, un confinement a été imposé à la population à partir du 30 mars. Seules les pharmacies, les supermarchés et magasins d’alimentation sont restés ouverts. Arrivée plus tardivement qu’en Europe ou en Asie, l’épidémie de Covid-19 a commencé à se propager sur le territoire fin mars puis s’est fortement accélérée en avril. Au plus fort de la crise, début mai, jusqu’à 11.600 nouveaux cas ont été recensés en une seule journée.

Avec le confinement, beaucoup de migrants ont perdu leur travail

Avec plus de 350.000 contaminations au 25 mai, la Russie et ses 145 millions d’habitants se situent au deuxième rang mondial en nombre de cas, derrière les États-Unis. Les morts dus au Covid-19 restent toutefois relativement faibles : 3.541 recensés à la même date, ce qui représente un taux de mortalité bien inférieur à ceux des pays d’Europe ou des États-Unis. Si ces chiffres suscitent des soupçons sur leur fiabilité, les autorités sanitaires russes démentent toute manipulation, précisant que sont uniquement comptabilisés les décès dont la cause principale est le Covid-19. Elles font également valoir la stratégie de dépistage massif mise en place dans le pays — avec près de 9 millions de tests déjà réalisés —, qui fait mathématiquement baisser le taux de mortalité.

Ces derniers jours, la situation épidémique semble se stabiliser et plusieurs régions russes commencent à assouplir les mesures de restrictions. À Moscou, mégalopole de 12 millions qui concentre près de la moitié des cas de Covid-19 du pays, le maire, Sergueï Sobianine, a prolongé le confinement jusqu’au 31 mai.

Devant le bâtiment de l’ambassade du Kirghizstan à Moscou, des centaines de personnes font la queue. La plupart d’entre elles cherchent un moyen de rentrer dans leur pays.

Victimes collatérales de ces restrictions : les travailleurs migrants. Principalement originaires des pays d’Asie centrale, d’Azerbaïdjan, de Moldavie ou d’Ukraine, ils sont très nombreux en Russie. Selon l’Académie présidentielle russe d’économie nationale et d’administration publique, 2,1 millions de citoyens ouzbeks travaillaient en Russie en juillet 2019, 1,3 million de Tadjiks et 700.000 Kirghiz. Constituant une part importante de la main-d’œuvre de secteurs comme la restauration, le commerce ou la construction, ils contribuent aussi largement à l’économie de leur pays d’origine en envoyant de l’argent à leur famille restée sur place.

Avec le confinement et l’arrêt de l’activité économique, beaucoup de migrants ont perdu leur travail et se retrouvent sans moyen de subsistance ni de possibilité de rentrer dans leur pays. En tant que citoyens étrangers, ils n’ont pas droit aux mesures de soutien apportées à la population russe, comme les allocations chômage (12.130 roubles, environ 160 €) ou les aides exceptionnelles versées aux familles avec enfants. Ils doivent néanmoins continuer à payer leur logement. Si certains propriétaires font preuve de compréhension en leur accordant des reports ou des remises de loyer, cette pratique reste très rare. Résultat : certains migrants se retrouvent purement et simplement à la rue. Leur situation est d’autant plus difficile qu’ils sont souvent victimes de discrimination ou de racisme.

« Chaque jour, ils promettent qu’ils vont me payer le reste, mais ils ne paient pas » 

Les ambassades et les quelques ONG ou associations qui viennent en aide aux migrants sont débordées. Créée en 2006 et financée principalement par la fondation Caritas France, l’ONG internationale Tong Jahoni a distribué plus de mille colis alimentaires depuis le début de la crise, mais les moyens manquent, regrette sa directrice, Valentina Tchupik. « Il nous reste de quoi faire une centaine de colis. »

Au siège de cette organisation, rue Kazakova, le téléphone sonne sans arrêt depuis plusieurs semaines et les migrants défilent lors des permanences quotidiennes. Il faut dire que c’est une des seules organisations à Moscou spécifiquement dédiée à la défense de leurs droits. Une ligne « rouge » répond à leurs questions 24 heures sur 24. Assise derrière un grand bureau acajou, recouvert de dossiers et de paperasses diverses, Valentina Tchupik, cheveux longs grisonnants attachés en chignon, est épuisée. Outre les appels, elle reçoit des centaines de messages via Whatsapp ou Telegram. Demandes d’aide humanitaire ou d’assistance médicale, questions administratives, plaintes pour discriminations ou amendes abusives… les sollicitations sont variées.

Dans les locaux de l’ONG Tong Jahoni, Valentina Tchupik vient en aide à Hamidou, dont l’employeur n’a pas payé la totalité du salaire.

Hamidou, 38 ans, a un problème pour le règlement de son salaire. Cet Ouzbek, qui fait habituellement du commerce de tissus entre son pays et la Russie, est bloqué à Moscou depuis fin mars. Pour survivre, il a trouvé un travail de livreur. Les premières semaines, il dormait dans sa voiture. « J’ai énormément travaillé pour gagner le plus d’argent possible car j’étais payé au nombre de courses. À la fin du mois, ils m’ont donné 20.000 roubles (260 €), c’était un tiers de la somme prévue. Chaque jour, ils promettent qu’ils vont me payer le reste, mais ils ne paient pas », explique ce père de cinq enfants qui n’aspire qu’à une chose : rentrer chez lui en Ouzbékistan.

Face à la crise sans précédent, la solidarité s’organise au sein de chaque communauté. Depuis le début du confinement, Essen, Kirghiz de 29 ans, fait tout ce qu’il peut pour venir en aide à ses compatriotes les plus démunis. « Quand le confinement a commencé, je me suis porté volontaire au sein d’une association. Ils avaient besoin d’aide pour la distribution de colis. J’ai vu combien souffraient tous ces travailleurs. Cela m’a fait un choc », relate le jeune homme. Rapidement, il a quitté l’association, dont le fonctionnement ne lui convenait pas, et a décidé d’aider lui-même ses concitoyens.

« J’ai fait des études de droit, je connais les lois. C’est utile » 

Avec ses économies, il achète des vivres en grande quantité et prépare des sacs de nourriture pour les femmes seules ou avec enfants, qui le contactent via Instagram. Pour les livraisons, des taxis volontaires lui prêtent main-forte. Depuis plusieurs jours, il héberge également dans son appartement d’une pièce trois jeunes femmes et leurs enfants, tout juste expulsées de leur logement. « Ce n’est pas simple mais j’espère que la situation ne va pas durer et que je pourrai les aider à trouver un nouveau logement rapidement dès que l’activité aura repris », explique-t-il. À Moscou depuis plus de dix ans, Essen a fait tous les métiers avant de monter sa propre affaire. S’il est aujourd’hui à l’aise financièrement, il connaît les difficultés des travailleurs migrants et est heureux de pouvoir les soutenir.

Dans son appartement, Essen note dans un carnet les noms et les adresses des personnes qui l’ont contacté pour une demande de colis. Il les classe par quartier afin de faciliter les livraisons.

Également originaire du Kirghizstan, Azamat Adylgaziev, juriste de formation, consacrait déjà une partie de son temps, avant le confinement, à fournir bénévolement des conseils juridiques à ses compatriotes. « J’ai fait des études de droit, je connais les lois. C’est utile », explique l’homme de 37 ans, vêtu d’un élégant costume rayé. Arrivé en Russie en 2006, il est propriétaire d’un restaurant et d’un magasin. En cette période difficile, les sollicitations ont explosé : il reçoit entre 200 et 300 messages par jour ainsi que de nombreux appels. En ce moment, il est aussi bénévole auprès de l’ambassade du Kirghizistan, où les 25 collaborateurs permanents sont dépassés par les appels de ressortissants qui veulent rentrer dans leur pays. Pour ce père de quatre enfants, il est très important d’aider les autres. « C’est dans notre culture. On a été élevés comme ça, on doit se préoccuper de son prochain. »

Pendant le confinement, le magasin de vêtements et de souvenirs kirghiz d’Azamat Adylgaziev, situé non loin de la place Taganskaya, ne vend plus que des masques.




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Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photos : © Estelle Levresse/Reporterre
. chapô : grâce aux taxis volontaires, des sacs de nourriture — jusqu’à 50 par jour — sont livrés partout dans Moscou.

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