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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Tribune — Culture et idées

Entre climat et fin du pétrole, l’humanité est prise en étau

Extraction de schistes bitumineux dans le bassin de Piceance (Colorado), illuminé par les forages.

Les réserves mondiales de pétrole — première source d’énergie de l’économie — déclinent, préviennent les auteurs de cette tribune. Pour éviter une tempête écologique, il faut donc sortir de la dépendance à cette énergie fossile. D’urgence.

Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project, et Hortense Chauvin, journaliste à Reporterre ont publié début septembre Pétrole, le déclin est proche au Seuil dans la collection Reporterre. Nous en avons publié les bonnes feuilles ici.


L’humanité n’est pas dos au mur, elle est prise dans un étau. En effet, le climat n’est pas la seule (et excellente) raison de mettre d’urgence en œuvre, partout dans le monde, des politiques cohérentes de sortie du pétrole et des autres énergies fossiles. Il existe une seconde raison, jusqu’ici peu documentée, mal comprise, car couverte par le secret commercial voire par le secret d’État. Cette seconde raison, c’est le déclin des réserves mondiales de pétrole.

Dans Pétrole, le déclin est proche, nous présentons le diagnostic d’une maladie ignorée du grand public, mais connue depuis longtemps des compagnies pétrolières :

  • les découvertes annuelles de pétrole « conventionnel », le pétrole liquide classique qui fournit les trois quarts de la production de brut, déclinent depuis les années soixante, malgré les progrès techniques et les centaines de milliards encore dépensés chaque année dans la recherche des hydrocarbures ;
  • depuis le milieu des années 1980, le pétrole est extrait plus vite qu’il n’est découvert, et l’écart ne cesse de se creuser ;
  • par conséquent, le montant des réserves dites « prouvées ou probables » tend à décliner depuis ces mêmes années 1980, en dépit de la découverte depuis des réserves de « pétrole de schiste », principale forme de pétrole « non conventionnel ».

La production de tout stock limité, qu’il s’agisse de pétrole ou de n’importe quelle autre denrée présente sur Terre en quantité finie, part de zéro, croît, passe à un moment donné par un maximum — un « pic » ou un « plateau » —, puis finit par décliner jusqu’à revenir à zéro. Le pic de production du pétrole conventionnel a été franchi en 2008 [1], a confirmé depuis à plusieurs reprises l’Agence internationale de l’énergie. Un peu plus de la moitié de la production des champs pétroliers de la planète, qu’il s’agisse de pétrole conventionnel ou non conventionnel, est dite « mature », c’est-à-dire qu’elle ne peut que décliner à plus ou moins brève échéance, faute de réserves suffisantes encore intactes. Le phénomène atteint désormais une ampleur telle qu’il faudrait que soit mis en production d’ici à 2030 l’équivalent du tiers de la production totale actuelle – autant que la somme des extractions des États-Unis, de l’Arabie Saoudite et de la Russie, les trois premiers producteurs mondiaux – juste pour compenser le déclin et maintenir le niveau atteint avant la crise du Covid.

L’annonce la semaine dernière de la « découverte majeure » de pétrole au large de la Côte d’Ivoire (environ deux milliards de barils supposément exploitables, c’est-à-dire vingt jours de consommation mondiale à raison de cent millions de barils consommés chaque jour) ne change rien au tableau général, puisque le montant total des découvertes conventionnelles n’a jamais été aussi médiocre qu’au cours des dernières années. Du reste, la production totale de l’Afrique a franchi un pic en 2008, sans doute de façon irréversible, entraînée dans le déclin par ses trois principaux producteurs : Nigeria, Algérie et Angola. Symptomatique : le champ découvert dans les eaux territoriales ivoiriennes est situé en eaux profondes, comme la plupart des découvertes récentes. Sur l’arbre fruitier que constituent les réserves mondiales de pétrole, les fruits à portée de main sont depuis longtemps cueillis.

En Pennsylvanie, comme dans d’autres États, les forages dégradent les forêts, les plaines ou les terres agricoles. Ecoflight

Le pétrole de schiste a connu un essor spectaculaire aux États-Unis au cours de la dernière décennie. Il a été jusqu’ici considéré comme la seule planche de salut capable de compenser le pic du pétrole conventionnel et le déclin irrémédiable d’un peu plus la moitié de la production mondiale de brut existante. Cependant, les compagnies américaines spécialisées dans le pétrole de schiste ont dû réduire très fortement leurs investissements dès avant la crise du Covid, afin de rassurer des investisseurs las de voir cette industrie perdre systématiquement de l’argent. Les investissements dans le développement de la production de pétrole de schiste étaient fin 2020 trois fois plus faibles que fin 2019. Des conditions peu propices à une poursuite du boom du pétrole de schiste : la planche de salut pourrait bien se révéler pourrie.

L’Union européenne en première ligne face au pic pétrolier

Ce sont aujourd’hui les pétroliers eux-mêmes qui lancent l’alerte. Lors de la présentation des comptes de Total en février, la directrice de la stratégie du groupe français, Helle Kristoffersen, a souligné très ouvertement le risque d’un déficit de dix millions de barils par jour d’ici 2025 pour répondre à la demande. Rien de moins qu’un dixième de l’offre mondiale de brut. Dans un rapport publié en mai par le groupe de réflexion The Shift Project et commandité par le ministère des Armées, les anciens responsables de la production et de la prospection de Total, ainsi qu’un ancien responsable des questions pétrolières à l’Agence internationale de l’énergie, ont mis en garde contre un risque fort de pénuries d’approvisionnement pour l’Europe d’ici à 2030.

Si nous tardons à tenir nos engagements climatiques, nous serons tôt ou tard rattrapés par le pic pétrolier pour l’ensemble des pétroles conventionnels et non conventionnels, ce point fatidique à partir duquel la production totale de brut entrera en déclin, faute de suffisamment de réserves encore intactes. Et si ce déclin devait s’amorcer sans que nous l’ayons anticipé, il ne nous prémunirait vraisemblablement pas contre les conséquences du réchauffement du climat. Nous ne ferions que tomber de Charybde en Scylla, dans une tempête écologique parfaite : dérèglement climatique et épuisement de ce qui demeure aujourd’hui la première source d’énergie de l’économie.

L’Union européenne, qui se pose en championne de la cause climatique, est en première ligne face au pic pétrolier. Elle est la première importatrice mondiale de brut à égalité avec la Chine. Elle est entourée par des zones de production en déclin (la mer du Nord, l’Afrique) ou au bord du déclin : en premier lieu et de l’aveu même du Kremlin, la Russie, qui fournit à l’Europe près d’un tiers de son carburant. Que ce soit pour éviter le chaos climatique ou pour nous prémunir du pic pétrolier, il nous faut mettre en œuvre de vrais plans de sortie du pétrole, d’urgence.


Pétrole — Le déclin est proche, de Matthieu Auzanneau et Hortense Chauvin, aux éditions Le Seuil-Reporterre, septembre 2021, 160 p., 12 euros.

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