États-Unis : le coronavirus replace le Green New Deal dans l’actualité

Durée de lecture : 7 minutes

3 avril 2020 / Yona Helaoua (Reporterre)



La récession est inévitable. La paralysie économique créée par la pandémie de nouveau coronavirus va laisser des traces aux États-Unis. Pour les défenseurs du Green New Deal — nouveau pacte vert — c’est l’occasion de relancer une économie plus verte.

  • Washington DC (États-Unis), correspondance

Il n’a pas fallu longtemps pour que les États-Unis, habitués aux premières places, décrochent celle du plus grand nombre de cas de Covid-19 dans le monde. Les malades recensés augmentent de manière exponentielle, le virus a causé la mort de plus de 5.000 personnes et le système de santé n’a pas les moyens matériels et humains de suivre. Les tentes médicales plantées à Central Park et le navire-hôpital militaire arrivé lundi 30 mars à New-York le prouvent. Le président Donald Trump en est à considérer qu’il aura fait un « bon travail » si le nombre de morts ne dépasse pas 100.000…

La particularité du pays tient à son fédéralisme. Les États les plus touchés, comme New-York, la Californie et l’État de Washington, sont gouvernés par des Démocrates qui ont tour à tour ordonné le confinement de leur population. À l’inverse, d’autres États républicains comme la Floride, où la population âgée et donc à risque est très importante, rechignent à prendre des mesures drastiques. À la Maison Blanche, Donald Trump enchaîne les messages contradictoires. Ces derniers temps, il insistait sur la nécessité de « rouvrir l’économie » du pays pour éviter une catastrophe économique. Un choix politique qui revient à décider que sacrifier des dizaines de milliers de vies humaines est un moindre mal. Plus récemment, il est revenu à une position plus raisonnable et a prolongé les consignes de confinement jusqu’à fin avril.

Le nombre de malades du Covid-19 recensés augmente très rapidement.

Les économies des retraités, dont les pensions sont placées en bourse, ont fondu

Mais rien ne dit qu’il ne changera pas encore d’avis. Alors que le milliardaire comptait sur son bilan économique pour se faire réélire en novembre, tous les indicateurs se sont écroulés. La récession est inévitable. Les économies des retraités, dont les pensions sont placées en bourse selon un système par capitalisation, ont fondu avec le Dow Jones. Plus de cinq millions d’Américains devraient être inscrits au chômage d’ici la fin de la semaine. Et les files d’attente dans les banques alimentaires n’ont jamais été aussi longues. 

À court terme, ce pays à l’arrêt voit, comme d’autres, une réduction de la pollution. À Los Angeles, mégalopole connue pour ses bouchons monstrueux et son smog, le trafic est sensiblement plus fluide, si bien qu’il n’y a plus d’heure de pointe à proprement parler. 

Même phénomène dans les régions de San Francisco et Seattle, où siègent de grands groupes de la tech comme Microsoft et Amazon. À la suite de la mise en place du confinement à Seattle, début mars, le nombre de trajets vers le centre-ville a ainsi diminué de 40 % en une semaine, selon un rapport de la société Inrix, qui analyse le trafic routier. À New-York, temple de la finance, les transports en commun sont davantage développés mais cela n’empêche pas la circulation d’être plus fluide à Manhattan. Les émissions de monoxyde de carbone ont décliné de plus de 50 % la troisième semaine de mars, selon des chercheurs de l’Université de Columbia. 

Des animaux sauvages profitent d’ailleurs de l’activité humaine moins dense pour s’aventurer en pleine ville. À New-York et San Francisco par exemple, des coyotes ont été aperçus dans des jardins privés ou des parcs publics, comme on peut le voir sur ce tweet d’une journaliste new-yorkaise :

Le secteur de l’énergie verte touché

Il n’y a pas de quoi se réjouir pour autant. Ce répit pour l’environnement est limité dans le temps et ne répare pas les ravages à long terme de la crise climatique. Selon Jill Baumgartner, un épidémiologiste de l’Université McGill interviewé par le New York Times, « ce n’est pas une manière durable de faire baisser la pollution de l’air, et les conséquences à long terme de cette crise sur l’économie et le bien-être seront dévastatrices pour beaucoup de monde ». Y compris pour ceux qui travaillent dans le secteur de l’énergie verte. L’Association américaine de l’énergie éolienne prévoit ainsi une perte de 35.000 emplois. L’Association des industries de l’énergie solaire, elle, s’attend à voir disparaître la moitié de ses emplois, « soit 125.000 familles qui ne recevront plus leur chèque à la fin du mois ».

De son côté, l’Agence de protection de l’environnement américaine (EPA) a récemment assoupli certaines règles afin de soulager les entreprises polluantes déjà éprouvées par le recul de l’activité. Ces dernières ne seront plus pénalisées en cas de non-respect des consignes. « Fermer les yeux sur l’émission potentielle d’un surplus de gaz polluants et toxiques et d’autres pollutions qui favorisent l’asthme, les difficultés respiratoires et les problèmes cardiovasculaires au beau milieu d’une pandémie qui cause des arrêts respiratoires est irresponsable du point de vue de la santé publique », ont accusé plusieurs ONG environnementales dans un courrier.

Les écologistes dénoncent également le fait qu’aucune mesure environnementale n’ait été intégrée dans le plan de relance massif — 2.000 milliards de dollars. Les législateurs pourront peut-être se rattraper : d’autres plans de soutien à l’économie sont attendus dans les prochaines semaines.

Pour les défenseurs du Green New Deal, c’est l’occasion de relancer une économie plus verte

Mais c’est peut-être sur le long terme que l’impact environnemental de la crise du Covid-19 se fera sentir. Comme ailleurs, une nouvelle manière de voir le monde émerge aux États-Unis. Et si cette crise permettait de prendre davantage la parole des scientifiques au sérieux ? De comprendre que les coupes dans les budgets des agences fédérales peuvent mener à la catastrophe ? Et si la solidarité entre les générations — les plus jeunes restent chez eux pour protéger les anciens, plus faibles — en ressortait plus forte ? Pourrait-on imaginer que les anciens rendent la pareille en protégeant les jeunes générations, menacées par la crise climatique ?

Les défenseurs du Green New Deal, un plan souvent moqué par les républicains, voient l’occasion de relancer une économie plus verte.

La paralysie actuelle montre en tout cas comment les personnes les plus vulnérables sont les premières touchées par un arrêt brutal de l’économie. Les politiques climatiques ne doivent donc pas seulement s’attaquer à réduire les émissions polluantes. « On ne peut pas vraiment résoudre la crise climatique sans soutenir la santé des gens et leur permettre de survivre en matière de salaire et d’emploi », explique Emily Grubert, sociologue de l’environnement à la Georgia Tech, interrogée par le Los Angeles Times. « Et je pense qu’avec la réponse au coronavirus, nous commençons à voir le même type d’arguments mis en application. »

Les défenseurs du Green New Deal, un plan souvent moqué par les républicains, voient ainsi l’occasion de relancer une économie plus verte. Il faut créer « de bons emplois qui ont du sens », insiste Aracely Jimenez, directrice adjointe de la communication du mouvement Sunrise, le groupe de jeune activistes derrière cette proposition portée notamment par le candidat à la présidentielle Bernie Sanders et la jeune élue Alexandria Ocasio-Cortez. « Le Green New Deal est le seul plan sur la table qui aborde l’économie et comprend combien il est critique de la reconstruire, de la rendre résistante à ces chocs liés à une crise », ajoute-t-elle, interrogée par le Los Angeles Times. Selon la militante, la mobilisation liée au Covid-19 est la preuve qu’un tel plan pourrait voir le jour si le pays s’en donnait les moyens.


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Source : Yona Heloua pour Reporterre

Photos :
. chapô : Discours de Donald Trump à propos du coronavirus le 30 mars 2020 à la Maison Blanche. The White House / Flickr
. Coronavirus. The White House / Flickr
. Navire militaire. The White House / Flickr
. Green New Deal. Rassemblement en décembre 2018 à San Francisco à l’appel du mouvement de jeunesse Sunrise. Flickr

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