Face à la sécheresse, des citoyens réclament un partage équitable de l’eau

Durée de lecture : 10 minutes

27 juillet 2020 / Lysandra Chadefaux (Reporterre)



Confronté à des sécheresses plus fréquentes, un collectif du Puy-de-Dôme a interpellé la préfecture sur la répartition de l’eau en période de restriction. Les membres d’Eau bien commun 63 dénoncent notamment la priorité donnée à l’agro-industrie.

  • Pionsat (Puy-de-Dôme), reportage­

Dans la parcelle du maraîcher Laurent Campos-Hugueney, située à Pionsat dans le Puy-de-Dôme, on trouve des coquelicots et autres fleurs de prairies juste à côté des tomates. Plusieurs bandes enherbées — « des réserves de biomasse » — poussent librement entre chacune des parties cultivées. Elles ont pour première fonction de servir de fertilisant organique après avoir été coupées et étalées au sol. « J’ai eu la surprise d’avoir des productions dans les parties non irriguées de mon terrain pendant la sécheresse de l’an dernier. Cela m’a fait prendre conscience de l’importance de pratiquer une agriculture organique. » La fertilisation, à laquelle il s’emploie, aurait permis au sol de mieux retenir l’eau des quelques orages de l’été 2019 et ainsi de sauver ses légumes.

Les bandes de « prairie spontanée » sont destinées à venir couvrir le sol des cultures. Elles sont également des refuges de biodiversité.

Laurent Campos-Hugueney est installé en agriculture biologique depuis cinq ans. Ce syndicaliste de la Confédération paysanne est le porte-parole du collectif Eau bien commun 63, qui s’est formé après la dramatique sécheresse de l’été dernier dans le Puy-de-Dôme. Ce groupe de citoyens a rassemblé plus de 2.000 signatures, par le biais d’une pétition lancée en mai dans le but d’interpeller la préfecture sur une gestion « plus équitable » de l’eau en période de sécheresse. L’été dernier, plusieurs communes ont dû être ravitaillées en eau potable par camion-citerne. « Des structures piscicoles ont fermé car les cours d’eau étaient à sec tout comme les puits dont certains maraîchers se servaient. Ils se sont retrouvés sans possibilité d’arroser leurs cultures. L’eau n’était autorisée que pour les maraîchers équipés d’un arrosage goutte à goutte. Cet épisode a eu des conséquences sur la profession. » Selon lui, les pratiques de l’agriculture industrialisée — comme le drainage systématique — couplées à des pompages inconsidérés d’eau amplifient les effets du changement climatique. En conséquence, « le sol ne retient plus l’eau et la recharge des nappes phréatiques ne se fait plus ».

Laurent Campos-Hugueney, porte-parole de la pétition, cultive fruits et légumes sur un hectare et demi dans le Puy-de-Dôme.

L’été dernier, en pleine sécheresse, Laurent Campos-Hugueney et d’autres membres de la Confédération paysanne ont constaté des incohérences. « Il semblait étrange qu’il y ait des restrictions pour beaucoup de monde, mais que, pour une structure comme [la société des Eaux de] Volvic, il n’y en ait pas car elle a une autorisation de prélèvement annuel de 2,7 millions de m³. Les gens de Volvic peuvent prélever comme ils le souhaitent toute l’année tant qu’ils restent dans ce cadre. Peu importe l’état de la ressource. » Cela est possible car les restrictions actuelles n’encadrent pas l’usage des eaux souterraines, celles que prélève l’entreprise d’eau minérale. Autre exemple : l’irrigation des cultures était peu concernée par les restrictions, selon le porte-parole. Dans le Puy-de-Dôme, certaines d’entre elles sont destinées à l’exportation. C’est le cas de la coopérative agricole Limagrain, dont les agriculteurs font, entre autres, pousser du maïs semence. Selon la préfecture, des tours d’eau ont été organisés l’an dernier pour restreindre l’usage des agriculteurs irrigants pour arriver à une baisse d’au moins 25 % des prélèvements.

« On est dans une sorte de régime d’exception » 

La société des Eaux de Volvic et la coopérative agricole Limagrain se sont exprimées récemment dans le quotidien régional La Montagne au sujet de la répartition de l’eau en période de sécheresse. La pétition d’Eau bien commun 63 semble donc avoir permis d’ouvrir le débat sur la répartition de l’eau.

Jointe par courriel, la société Eaux de Volvic — qui appartient au groupe Danone — a répondu : « L’Auvergne subit une exceptionnelle sécheresse depuis plusieurs années. Cela renforce les interrogations des citoyens du territoire, que nous comprenons aisément, sur la pérennité des ressources en eau. Ce sujet est au cœur de nos préoccupations. » Le producteur d’eau minérale affirme suivre une démarche de réduction de la consommation d’eau depuis plusieurs années. Sur l’année 2019, il annonce avoir prélevé 2,3 millions de m³ alors que son autorisation préfectorale est de 2,7 millions. La pétition cible également la commercialisation de l’eau à des fins d’exportation : Volvic répond que 40 % de ses produits sont expédiés par train en Europe et assure agir pour diminuer les conséquences environnementales de son activité en prenant pour preuve sa certification « neutre en carbone » délivrée par Carbon Trust depuis avril 2020. D’après certaines associations, aucune commission indépendante ne vérifie les chiffres des prélèvements donnés par la société.

Le maraîcher bio se sert d’un système goutte à goutte sur la partie irriguée de sa parcelle.

L’un des représentants de Limagrain a déclaré de son côté, dans La Montagne également, que la coopérative agricole est volontaire pour « initier une réflexion sur la gestion globale de l’eau ». Limagrain n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre. « Il est vrai qu’on ne va pas aussi vite que l’industrie mais nous sommes conscients du problème. On ne peut pas aller plus vite que la nature et la trésorerie des exploitations ne permet pas non plus de faire des recherches. Il faut questionner le problème dans son ensemble car les collectivités sont aussi concernées », explique Mathieu Trillon, secrétaire général FDSEA 63 [antenne départementale du syndicat agricole majoritaire, la FNSEA]. L’exploitant comprend que les citoyens se questionnent mais aimerait que la profession soit soutenue et aidée afin de trouver des solutions plutôt que montrée du doigt. Il explique que les agriculteurs essaient de changer leurs pratiques tout comme leur matériel, avec par exemple la mise en place de rampe et de pivot pour l’arrosage. « Irriguer en goutte à goutte ne semble pas être une solution adaptée à des cultures de 300 hectares. » L’agriculteur se dit favorable à la construction de nouvelles « bassines » qui serviraient à stocker l’eau de pluie. « Certains barrages ou retenues permettent une continuité régulière des rivières toute l’année », justifie-t-il. Actuellement, quatre projets de retenues d’eau seraient à l’étude dans le département. Ces structures interrogent les associations environnementales. Pour bon nombre d’entre elles, les retenues d’eau renforcent le problème plutôt que de le résoudre.

Le barrage de la Sep, à Saint-Hilaire-la-Croix, a pour fonction principale l’approvisionnement agricole.

Dans sa pétition du mois de mai pour « une gestion équitable de l’eau », le collectif Eau bien commun 63 cible l’arrêté préfectoral cadre sécheresse, qui réglemente les restrictions d’eau et que les membres du collectif jugent « obsolète ». Depuis, la préfecture du Puy-de-Dôme a informé le collectif que la révision de cet arrêté, prévue pour le début de l’été mais repoussée à cause du confinement, avait repris. Pour Laurent Campos-Hugueney, « on est dans une sorte de régime d’exception » et Eau bien commun 63, aujourd’hui soutenu par une vingtaine d’associations locales, demande « la mise en conformité de l’arrêté cadre sécheresse avec la loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006, qui établit que l’eau doit en priorité aller à la population et à la préservation de la biodiversité et ensuite aux usages commerciaux et industriels de l’eau ». Eau bien commun 63 ne souhaite pas cibler des usagers en particulier mais bien des dérives révélatrices de l’ampleur du problème et d’un « type d’agriculture ». « L’arrosage du maïs en pleine canicule, de nombreux citoyens ne le comprennent pas. »

« Seul le monde agricole intensif et productiviste refuse de réduire sa consommation » 

L’arrêté cadre sécheresse réglemente les usages de l’eau en période de crise. Au 27 juillet 2020, 53 départements sont concernés par des restrictions, selon le site du ministère de la Transition écologique, Propluvia. Actuellement, 102 arrêtés sont en cours sur le territoire français. Dans le Puy-de-Dôme, l’arrêté cadre sécheresse date de 2013. Ce type d’arrêté est sous la responsabilité de la préfecture et, une fois écrit, il est valable pour plusieurs années. Il se fonde principalement sur les seuils des cours d’eau et prévoit plusieurs niveaux : vigilance, alerte, alerte renforcée et crise. La loi sur l’eau et les milieux aquatiques de 2006, avec laquelle le collectif Eau bien commun 63 demande sa « mise en conformité », inscrit effectivement dans son texte comme priorité l’usage de l’eau à destination de la population. Mais elle ne donne pas de hiérarchie concernant les autres usages, qui doivent tous cohabiter. Cependant la philosophie et l’objectif d’intérêt général de la loi est le bon état écologique des eaux, et donc sa préservation.

Du côté de la préfecture, le directeur départemental des territoires du Puy-de-Dôme, Armand Sanséau, affirme que l’intention initiale était de réviser l’arrêté cadre sécheresse pour cet été. « On a lancé le travail l’année dernière à la suite de la sécheresse. On s’est aperçu que cet arrêté ne fonctionnait pas toujours de façon adéquate et qu’il y avait des difficultés d’application sur le terrain. On avait fait une réunion en mars avec l’ensemble des usagers mais on a été coupé dans notre élan par le confinement. » Dans le Puy-de-Dôme, l’irrigation est le second plus gros utilisateur de ressource après l’eau potable en 2018. « C’est un aspect sensible du point de vue économique. Il faut restreindre mais il faut être conscient que, quand vous arrêtez d’irriguer une culture, vous pouvez la perdre totalement. Il ne faut pas opposer les usagers. Tous doivent fonctionner ensemble dans un cadre de changement climatique et ce n’est pas simple. Chacun a ses positions mais tout le monde va devoir faire un pas. » La réécriture du nouvel arrêté devrait être achevée d’ici la fin de l’année.

Dans le Puy-de-Dôme, l’irrigation était en 2018 le second usage le plus gourmand en eau.

Pour Antoine Gatet, administrateur de l’association France Nature Environnement, « seul le monde agricole intensif et productiviste refuse de réduire sa consommation » : « L’industrie s’est déjà penchée sur le problème. Concernant l’eau potable, les services locaux sont en train de se mettre en ordre de marche pour éviter les fuites de canalisation. Dans certaines régions, on a 40 % de l’eau qui part dans les fuites. » Selon lui, l’arrêté sécheresse du Puy-de-Dôme n’est pas un problème isolé mais bien un sujet national et d’actualité. « On a subi une sécheresse particulière en 2019, qui a montré les limites du système de gestion actuelle du risque. Les données sur le changement climatique montrent que nous ne sommes plus dans la simple situation de gestion d’un risque naturel. Il va être nécessaire de bien mieux gérer cette situation car elle va devenir récurrente. » Une évolution réglementaire à l’échelle nationale serait en cours afin que les règles françaises de gestion de l’eau soient mieux respectées, ce qui passe par la révision des arrêtés cadre sécheresse.

Pour Laurent Campos-Hugueney , il est surtout urgent de cultiver autre chose et autrement : « Il faut revenir à une agriculture organique, sans parler de bio, mais revenir à des fertilisants organiques pour augmenter la capacité en rétention d’eau des sols. Des agricultures où on ne laisse pas le sol à nu pour éviter l’évaporation. Ce n’est pas de l’utopie. Ensuite, il faut replanter haies et arbres pour limiter l’effet desséchant du vent. » Autre point, les productions gourmandes en eau telles que le maïs, une plante tropicale, sont à revoir. Pour le porte-parole, l’idée de cultiver une plante aromatique telle que la lavande pourrait être adaptée au Puy-de-Dôme car le climat méditerranéen gagne du terrain.





Lire aussi : Sécheresse et agriculture, la bataille des barrages

Source : Lysandra Chadefaux pour Reporterre

Photos : © Lysandra Chadefaux/Reporterre
. chapô : La rivière Allier est une des ressources en eau potable du département.

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