Face aux feux, les Aborigènes australiens font appel à des méthodes ancestrales

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6 février 2020 / Lilas-Apollonia Fournier (Reporterre)



Dans le Victoria, dans le sud australien durement touché par les feux, Charmaine et d’autres femmes autochtones ont fondé leur brigade de pompiers pour préserver leurs terres des flammes.

  • Lake Tyers (État de Victoria, Australie), reportage

« On ne peut pas aller dans la forêt en ce moment, c’est beaucoup trop dangereux », interdit Charmaine Sellings. Il y a vingt ans, cette femme aborigène qui fait partie du groupe indigène Kurnai a formé, avec sept autres femmes, une équipe de pompiers autochtones pour protéger ses terres à Lake Tyers. Situé à plus de 300 kilomètres à l’est de Melbourne, sur la côte, le village encerclé par le bush est protégé par ces femmes, que tout le monde appelle « Banana Women » pour leur tenue jaune poussin. Aujourd’hui, il ne reste plus que quatre personnes dans la brigade, dont Julien, un homme qui les a rejointes il y a quelques années.

La communauté aborigène Lake Tyers n’accueille qu’une centaine d’habitants.

« Le pays est en feu. Je n’ai jamais vu des incendies aussi intenses que ceux que nous avons cette saison », témoigne Charmaine, dans un bâtiment municipal de sa communauté d’une centaine d’habitants. La quinquagénaire ne dormait qu’une à deux heures certaines nuits de janvier pour protéger les habitants de la région d’East Gippsland. « Beaucoup de gens ont perdu leur maison mais nous ne permettrons pas aux feux qu’il nous arrive la même chose », assure-t-elle. Charmaine saute dans son 4x4 de fonction pour montrer le territoire de sa communauté, qui ressemble à un tableau impressionniste avec ses grandes prairies et son lac. « Avec l’épaisse fumée des feux, on ne le voyait même plus, raconte-t-elle, en montrant l’étendue d’eau. On a sorti tous nos canoës près du rivage du lac, au cas où nous devions fuir par bateau. » En effet, la seule route qui mène à la communauté, longue d’une dizaine de kilomètres et encerclée par une forêt de gommiers, peut se révéler très dangereuse. « Tous ces arbres sont hautement inflammables », précise-t-elle, en parcourant une parcelle de forêt.

Charmaine a fondé la brigade de pompiers « Banana Women » il y a vingt ans.

 « Si la forêt qui entoure notre village avait été touchée, nous aurions disparu »

Les mégafeux qui ont détruit une partie d’East Gippsland ont forcé les habitants à évacuer. « 70 % du comté a été détruit », indique-t-elle. Elle estime que les feux ne s’arrêteront pas avant le début du mois de mai, c’est pourquoi des matelas sont toujours entreposés dans un hangar. « Les Blancs vous diront peut-être le contraire, mais nous, les Aborigènes, savons que la région est toujours en danger, car les combustibles forestiers sont encore nombreux dans le bush. » La faute à la sécheresse, qui touche durement la région depuis trois ans. Nombreux sont les arbres renversés dans la forêt voisine, car leurs racines n’ont pas eu assez d’humidité pour s’implanter dans le sol. « La majeure partie du temps, les racines continuent de brûler après un incendie », explique Charmaine, qui s’arrête en chemin pour désigner une mare asséchée.

Les pompières ont envisagé que le lac serve d’échappatoire en cas d’arrivée de l’incendie.

Elle dégaine son téléphone portable pour montrer des photos prises du ciel rouge sang, lorsque Nowa Nowa, la commune voisine, a été attaquée par les flammes en janvier. Le niveau d’alerte reste, ce mercredi 5 février, toujours élevé. « Si la forêt qui entoure notre village avait été touchée, nous aurions disparu », dit-elle. Comme ses coéquipiers, elle aimerait recevoir plus de financement pour acheter un second véhicule et voir la tradition ancestrale aborigène de gestion des feux appliquée. Depuis des milliers d’années, les Aborigènes brûlent des parcelles de terre pour éviter que les incendies ne se propagent pendant la saison estivale. Une technique toujours utilisée en Territoire du Nord, mais peu dans le Victoria. « Nous, les Noirs, savons prendre soin de nos terres. »

Les « Banana Women » souhaitent obtenir plus de financement pour acheter un second véhicule.

Bien que reconnaissante des millions de dollars de donations versés à son pays, Charmaine se demande comment l’argent est utilisé. « On n’en a pas vu la couleur, c’est injuste. Et où est passé notre Premier ministre [Scott Morrison], qui n’a fait qu’une apparition d’une heure lorsqu’il est venu dans la région ? » fustige-t-elle. Elle espère pouvoir continuer à protéger son patrimoine culturel et ses dizaines de sites sacrés, en formant des pompiers un peu partout dans l’État. Au pied d’un immense gommier, Charmaine observe en silence la grande cicatrice de l’arbre et son épaisse écorce, qui sert à la création de canoës. « Ces “scarred trees” [arbres balafrés] sont essentiels à notre patrimoine, nous devons les préserver », médite-t-elle.

Les « scarred trees », ces gommiers à l’écorce épaisse, sont protégés par les Aborigènes car ils servent à la fabrication d’objets, notamment de canoës.

EN BREF

L’île Kangourou, au sud-ouest d’Adelaïde et grand site touristique, fait partie des régions les plus touchées par les mégafeux. L’île a été brûlée de moitié et deux personnes et une grande variété d’animaux ont été tués.

Le dasyornis, une petite espèce d’oiseau du sud-est et du sud-ouest de l’Australie, a été menacé par les feux. Il ne resterait plus que 180 spécimens dans le Victoria et moins de 40 en Nouvelle-Galles du Sud, où une partie de leur habitat a été détruit.





Lire aussi : Australie : les savoir-faire aborigènes, une solution contre les mégafeux

Source : Lilas-Apollonia Fournier pour Reporterre

Photos : © Lilas-Apollonia Fournier/Reporterre
. chapô : L’entrée de la communauté Lake Tyers, à une dizaine de kilomètres de la route principale qui traverse la région d’East Gippsland.

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