Face aux oppositions, le projet industriel du Carnet vacille

Durée de lecture : 8 minutes

15 septembre 2020 / Héloïse Leussier et Alexis Coulon (Reporterre)



Le projet du Grand port maritime Nantes-Saint-Nazaire est-il en train de prendre l’eau ? Après l’installation d’une zad, les travaux qui menacent d’artificialiser 110 hectares de zone naturelle dans l’estuaire de la Loire sont en pause. Jusqu’à quand ?

  • Nantes et le Carnet (Loire-Atlantique), reportage

Depuis l’installation des premières barricades le 31 août, la zone à défendre (zad) du Carnet s’étend et s’organise. Plusieurs accès au site, par la route et par la Loire, sont occupés en permanence. Un accueil, des campements, une cuisine, un atelier vélo et des espaces de repos ont été installés sur le bitume. L’organisation est rodée, des contacts se nouent avec certains voisins, de nouvelles personnes arrivent chaque jour. Le but : empêcher des engins de déblayage de venir poursuivre des travaux d’enlèvement de plantes invasives, étape indispensable avant de pouvoir envisager des travaux de viabilisation. Le Grand port maritime Nantes-Saint-Nazaire va-t-il passer en force ? « Je n’ai pas envie d’aller au contact. Je ne veux pas envoyer mes salariés là-bas. Je n’ai pas d’opinion tranchée. Je suis ouvert au dialogue », a dit à Reporterre jeudi 10 septembre, par téléphone, Olivier Tretout, le directeur du Grand port. Et quand on lui a demandé où en était le projet, il a répondu : « De facto, il est en pause. »

Accalmie avant la tempête ? Monsieur Tretout continue de mettre en avant ses arguments pour justifier la nécessité d’artificialiser 110 hectares de zone naturelle en bordure de Loire, au Carnet. « On a besoin de terrains (pour faire venir des entreprises) », explique-t-il. Et d’ajouter, sans citer de noms : « Certaines grandes associations environnementales nous disent que ce projet est très bien ». En fait, lors de l’enquête publique, réalisée en 2017, les associations environnementales locales, FNE Pays de la Loire, Bretagne-Vivante, et LPO 44, ont émis un « avis réservé ».

Le projet global du Carnet prévoit, à côté des 110 hectares dédiés aux entreprises, la restauration du milieu naturel sur 285 hectares. Ces associations ont été associées à l’élaboration du plan de gestion de ces espaces, qui doit être soumis aux instances scientifiques régionales dans les prochaines semaines. Au grand dam des opposants de Stop Carnet, elles ne s’affichent pas frontalement contre le projet d’aménagement de 110 ha. Mais elles ont rappelé dans un communiqué de presse le 8 septembre qu’elles étaient « opposés à toute destruction des espaces naturels dans l’estuaire de la Loire ». « Notre participation citoyenne aux discussions engagées avec le Port, entre autres dans le plan de gestion du Carnet, n’implique pas validation des projets de celui-ci », écrivent-elles.

Une zone industrielle en bord de Loire, en amont du Carnet.

Pour rappel, le Grand port a obtenu en 2017, par arrêté préfectoral, l’autorisation de mener des travaux de viabilisation sur 110 hectares au Carnet, mais sans qu’on sache à quelles entreprises serviraient ces aménagements. « Dans l’optique d’une artificialisation nette nulle, chaque projet doit nous expliquer pourquoi il est utile, et pourquoi on ne peut pas le faire sur une autre zone déjà artificialisée du site portuaire. Ce ne sont pas les zones portuaires libres qui manquent, comme le terminal charbonnier (situé en face du Carnet, sur la rive nord, à Montoir-de-Bretagne) qui est libre dans l’immédiat. Si le projet présenté ne répond pas à ces critères, on l’attaquera en justice », nous assure Guy Bourles de la LPO 44 (Ligue de protection des oiseaux). « Les projets doivent être présentés ne serait-ce qu’au conseil de développement (auquel participent ces associations environnementales). Et ils devront probablement faire l’objet de demande au titre de la réglementation sur l’eau, voire au titre des installations classées », soutient Gwénola Kervingant, de Bretagne Vivante. La position modérée de ces associations, consistant à attendre d’en savoir plus, est différente de celle des militants de Stop Carnet, qui estiment qu’il faut occuper le terrain dès maintenant. Mais ça ne ressemble quand même pas au soutien de poids dont se prévaut le Grand port maritime.

Le président du conseil départemental demande « plus de clarté »

Qui alors, pour soutenir réellement le Carnet ? Du côté des politiques, le président socialiste du conseil départemental de Loire-Atlantique, Philippe Grosvalet, a fait savoir, en marge d’une conférence de presse, le 7 septembre, que le projet de Grand Port n’était « pas assez précis », et qu’il souhaitait « plus de clarté ». L’étude d’impact annonçait « un parc orienté vers les énergies renouvelables et les écotechnologies marines ».

Le Carnet a été présenté par l’Élysée dans une liste très critiquée de sites livrés « clé en main » aux industriels. Mais aujourd’hui, on ne sait toujours pas qui souhaite venir au Carnet, ni même s’il y a des entreprises intéressées. Selon Philippe Grosvalet, il ne saurait y avoir de projet au Carnet « que s’il est dédié à la question des énergies renouvelables ». Ce qui ne semble plus vraiment le projet du Grand port, qui évoque dorénavant des activités liées à « l ’hydrogène », « les piles à combustible » ou « les éléments de la voiture non-polluantes ». « Ils cherchent des vitrines vertes pour installer des activités industrielles classiques », grince Yoann, de Stop Carnet. Le collectif est en train d’étudier les recours juridiques possibles contre le projet, avec les associations MNLE et Notre affaire à tous.

Une barricade érigée au Carnet, lundi 14 septembre 2020.

Sur le terrain, les gendarmes circulent en permanence et font de nombreux contrôles. La commune de Saint-Viaud a interdit la circulation, l’arrêt et le stationnement, sauf aux riverains, sur plusieurs routes menant à la zad du Carnet, du 4 septembre au 31 décembre 2020. L’association Notre affaire à tous va engager un recours gracieux contre cet arrêté considéré comme abusif. « Je l’ai fait parce qu’on m’a demandé de le faire », a affirmé à Reporterre le maire de Saint-Viaud, Roch Chéraud. Quant au projet du Carnet, il essaie de temporiser. « Je demande qu’on se mette tous autour de la table et qu’on trouve une porte de sortie vers le haut. Ce projet, qu’il se fasse ou pas, ce n’est pas une question de vie ou de mort pour Saint-Viaud », dit-il. Il ne reprend d’ailleurs pas l’argument de la Région concernant la création potentielle d’emplois, car il y a déjà de nombreuses entreprises qui recrutent dans le coin. « La question est : qu’est-ce qu’on fait de ce site qui est en train de se détériorer ? ». Il se montre favorable à l’installation de quais et pontons en bord de Loire, pour développer les échanges par cette voie. Mais il prévient : « Nous avons donné notre accord à la création d’un écoparc. Si c’était finalement des entreprises polluantes, la population ne comprendrait pas. »

Les autorités ont aussi fait monter la pression en arrêtant, mardi 8 septembre, un habitant du Village du Peuple, qui soutient la lutte au Carnet. Le Village du Peuple est un corps de ferme occupé depuis plusieurs mois par une vingtaine de personnes qui s’opposent à un projet de zone industrielle à Donges, sur la rive nord de l’estuaire de la Loire. Ce militant s’est vu reprocher des violences sur agent n’ayant pas entraîné incapacité, lors d’un blocage contre des travaux. « On m’a traité comme un terroriste, en venant m’arrêter au petit matin alors que j’étais au domicile de mes enfants », regrette ce dernier. La juge a tenté de lui interdire l’accès à une grande partie de l’estuaire, dont le Carnet, pour finalement circonscrire l’interdiction à Donges. Il sera jugé le 12 octobre.

« Nous sommes la Loire qui se défend »

Les luttes s’entremêlent et les militants se soutiennent. Car au-delà du Carnet, les entreprises polluantes sont déjà nombreuses dans l’estuaire, avec notamment le producteur d’engrais azoté Yara, la raffinerie Total de Donges ou encore un terminal méthanier. Le Village du Peuple a accueilli, ce dimanche, une cinquantaine de personnes pour une journée d’échanges sur la défense de l’estuaire de la Loire. La réflexion s’aiguise, la résistance s’organise.

Devant la CCI de Nantes-Saint-Nazaire, lundi 14 septembre.

Lundi 14 septembre, les chefs d’entreprises, élus, et entrepreneurs étaient invités à participer au Forum économique de Loire-Atlantique à la chambre de commerce et d’industrie (CCI) Nantes-Saint-Nazaire. Ironiquement, l’un des ateliers de cette réunion portait sur les « enjeux du “zéro artificialisation nette” ». Les opposants au Carnet en ont profité pour faire entendre leurs voix lors d’un rassemblement devant l’entrée de l’établissement, à Nantes. Une centaine de personnes ont scandé « Nous sommes la Loire qui se défend » et déployé des banderoles contre le projet « pseudo vert » du Carnet, mais pas seulement. « Le gratin des pollueurs du territoire se réunit ici », a dénoncé, lors d’une prise de parole, Gabriella, militante à Stop Carnet, avant de lister les projets polluants dans le département : « usine de bitume à Bouguenais, zone commerciale à Saint-Pazame, porcherie industrielle à Guémené… ». On est clairement loin du « zéro artificialisation ». « Compensation piège à c… » avait écrit Sophie, Nantaise, sur une pancarte. « Au départ je ne savais pas trop, puis j’ai compris en lisant un article (de Reporterre), que la compensation était une arnaque », explique-t-elle. Les participants du Forum économique ont-ils seulement jeté un œil à ces messages ? Aucun ne s’est arrêté pour discuter avec les manifestants. Peut-être étaient-ils trop pressés d’aller écouter la table ronde façon méthode Coué qui terminait l’événement : « Chaque marque de confiance en l’avenir favorise l’emploi. »

Devant la CCI de Nantes-Saint-Nazaire, lundi 14 septembre.




Lire aussi : Grands projets destructeurs : l’esbroufe de la « compensation écologique »

Source : Héloïse Leussier pour Reporterre

Photos : © Alexis Coulon/Reporterre
. chapô : sur la zad du Carnet lundi 14 septembre 2020.

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