Fos-sur-Mer : un projet unique de science participative pour mesurer les pollutions industrielles

Durée de lecture : 11 minutes

13 juillet 2019 / Pierre Isnard-Dupuy et Pascal Hennequin (Reporterre)

En associant des volontaires aux mesures de la pollution industrielle, l’Institut écocitoyen de Fos-sur-Mer, près de Marseille, mène une démarche novatrice de science participative. Reportage en photos lors d’une sortie en mer pour mesurer la qualité de l’eau.

  • Golfe de Fos (Bouches-du-Rhône), reportage

À 50 km au nord-ouest de Marseille, la zone industrialo-portuaire (ZIP) de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) a un lourd poids économique à l’échelle européenne. Aménagée à la fin des années 1960, elle compte aujourd’hui des usines classées Seveso par dizaines. La concentration d’activités portuaires et industrielles génère des pollutions qui affectent l’atmosphère, les milieux terrestres et marins, ainsi que la santé des quelque 100.000 habitants alentour.

Malgré la pression de la société civile, les services de l’État peinent encore à reconnaître la dégradation de l’environnement et le danger sanitaire. Pourtant, publiée en janvier 2017, l’étude Fos Epseal — la première « étude participative en santé environnement ancrée localement » menée en Europe (voir l’appui à la fin de l’article) — a montré que les habitants sont atteints deux fois plus fréquemment de cancers qu’ailleurs en France. Et l’étude Index de l’Institut écocitoyen « pour la connaissance des pollutions » de Fos-sur-Mer a confirmé en mai 2018 la présence de polluants (plomb, furanes, PCB, benzène…) dans l’organisme des habitants du bassin de Fos.

L’Institut écocitoyen est un des acteurs qui poussent à lever le voile sur les pollutions et leurs conséquences. Depuis 2010, sous l’impulsion de la mairie de Fos-sur-Mer et de la communauté d’agglomération Ouest-Provence, il propose une démarche scientifique unique en Europe, en associant des chercheurs et des citoyens afin d’étudier les pollutions et leurs conséquences. Le 4 juin, nous avons embarqué à Port-de-Bouc sur le bateau d’un plaisancier amenant des scientifiques de l’Institut mesurer la qualité des eaux marines du golfe de Fos. L’opération est menée une fois par mois pour obtenir des données, « comme une station météo sur la qualité de l’air », précise Julien Dron, le responsable scientifique de l’Institut.

Retour en photos sur cette matinée :

Les installations portuaires et industrielles vues depuis la deux fois deux voies qui dessert Fos-sur-Mer et la ZIP. Un nuage noir flotte au dessus des usines. L’air est saturé d’une odeur légèrement soufrée.

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Embarquement sur Sara, une barque catalane construite en 1957 à Sète (Hérault) et classée comme bateau d’intérêt patrimonial. « Mon beau-père, qui était scaphandrier, l’a fait construire pour en faire son bateau-atelier », explique avec fierté Alain Cavin, le propriétaire. Ce matin-là, l’équipage se compose d’un scientifique et d’une stagiaire de l’Institut, du journaliste et du photographe de Reporterre et du capitaine. C’est la première fois qu’Alain Cavin accueille à son bord les activités de l’Institut. Il adhère à la Société nautique de Port-de-Bouc. « Nous sommes une dizaine de bateaux à participer aux mesures de l’Institut écocitoyen », dit-il. Participer aux activités scientifiques « permet aux citoyens d’être au courant de ce qu’il se passe et d’essayer de faire en sorte que les industriels ne nous cachent rien », estime Alain.

« Nous sommes une dizaine de bateaux à participer aux mesures de l’Institut écocitoyen », dit Alain.

Sara évolue au milieu des tankers et autres cargos qui mouillent dans le golfe en attente de pouvoir accoster. La mer se creuse sous un vent d’est forcissant. L’équipage se fait secouer et reçoit des embruns.

Originaire de la ville voisine d’Istres, Alain, 67 ans, a observé le golfe toute sa vie. « À 15 ans, on venait en vélo à la plage du Cavaou. On campait, on ramassait des moules pour manger et on pêchait quatre poissons. Pour nous, c’était un eldorado, la Camargue commençait à Fos ! » se souvient l’ingénieur des travaux publics à la retraite. Lorsqu’il était adolescent, l’aménagement de la zone de Fos débutait à peine. « Avec les raffineries de l’étang de Berre, on en avait déjà beaucoup ! » Autour de l’étang, voisin du golfe, la pétrochimie a commencé à se développer dès les années 1930. Alain vit à Port-de-Bouc depuis qu’il s’y est marié, dans les années 1970. Comme d’autres habitants, il a le sentiment que leur territoire a été sacrifié à l’industrie.

Sur cette carte marine du golfe de Fos, les scientifiques ont noté en orange les points de relevé de la qualité des eaux marines. À l’aide d’une sonde immergée au bout d’un câble relié à un ordinateur, « on mesure, à différentes profondeurs, la salinité, le pH, la température, l’oxygène dissous et la chlorophylle a, qui sert à la photosynthèse des algues. Cela nous permet d’avoir une connaissance des circulations des masses d’eau dans le golfe et comment elles se désalinisent avec les entrées du Rhône », dont l’embouchure se situe à l’ouest, dit Julien Dron, le responsable scientifique de l’Institut.

« Notre but est de servir la population », explique Julien, responsable scientifique.

« L’eau est un peu moins salée. Le Rhône entre », observe Julien Dron à l’occasion d’une mesure réalisée au milieu du golfe. « Oui, c’est parce qu’il est repoussé par la houle d’est », ajoute Alain Cavin. « Au départ, on avait placé les points de mesure du fond du golfe vers le large. Puis, on a changé pour une coupe transversale d’ouest en est, plus pertinente. On discute avec les volontaires pour établir nos protocoles. Ils naviguent ici. Ils connaissent le golfe », précise le chercheur, chimiste de formation. « Notre but est de servir l’intérêt de la population. On cherche à répondre aux questions qu’elle se pose ».

Morgane, stagiaire à l'Institut, s'apprête à immerger la sonde.

Devant les parcs à moules de l’anse de Carteau, Morgane Imbertesche s’apprête à immerger la sonde. « Le problème de la pollution je le connais. C’est pour ça que j’ai choisi des études dans l’environnement », dit la jeune femme de 23 ans qui a grandi à Istres. Elle est en stage à l’Institut dans le cadre de son master de sciences de l’océan, de l’atmosphère et du climat suivi à l’université de Toulouse. « C’est bien d’impliquer les personnes dans la démarche de l’Institut. Plus on en parle et plus ça fait avancer le débat. Je vois mon père, il n’avait pas conscience que la pollution peut avoir des conséquences sur la santé. »

Retour au port, où nous attendent Véronique Dolot, chargée de communication à l’Institut, et Marine Périot, responsable de l’Observatoire citoyen de l’environnement au sein de l’Institut. « Les citoyens participent à d’autres observations, que ce soit pour surveiller la pollution atmosphérique avec les lichens comme bio-indicateurs, ou pour le suivi de la nappe d’eau souterraine de la plaine de Crau », dit Marine Périot. « On recrute les volontaires en tenant des stands sur des événements, en communicant en mairie ou par internet. Ils reçoivent une formation scientifique puis on les sollicite en fonction de leur lieu d’habitation et de leurs activités », explique-t-elle. Les volontaires deviennent alors des Voce (volontaires pour l’observation citoyenne de l’environnement). Un acronyme qui signifie « voix » en italien. Ils sont environ 50 à être actifs.

« On élabore des protocoles adaptés à leurs habitudes. Ils connaissent le territoire mieux que personne puisqu’ils sont chasseurs, pêcheurs, cueilleurs ou randonneurs », ajoute Véronique Dolot. En plus de son intérêt en science participative, la démarche a aussi un intérêt économique. Exemple avec le suivi de la nappe de Crau. « Une sonde piézométrique [pour mesurer la hauteur et la qualité de l’eau] coûte dans les 800 euros. On a mis au point des sondes pour un coût d’une soixantaine d’euros par unité, que l’on a confié aux Voce qui observent au même moment une quarantaine de points de la nappe », explique Marine Périot.

« On a établi que le congre est un poisson pouvant servir de bio-indicateur », dit Véronique, de l’Institut.

Mais Véronique Dolot est amère. Malgré l’utilité publique du travail de l’Institut, son avenir financier est sombre. En 2016, la communauté d’agglomération de Ouest-Provence s’est fondue dans la métropole d’Aix-Marseille au moment de la création de celle-ci. Au milieu d’un nouveau territoire administratif, qui compte plus des deux tiers du département des Bouches-du-Rhône et presque deux millions d’habitants, les activités de l’Institut ne semblent pas faire partie des priorités politiques. « Depuis le passage à la métropole, on a perdu 50 % de notre financement », dit Véronique Dolot. « Il s’agit certes d’un outil scientifique très localisé, mais il sert à tous. Par exemple, avec les pêcheurs du golfe, on a établi que le congre est un poisson pouvant servir de bio-indicateur. Et aujourd’hui, cette référence est utilisée par d’autres équipes scientifiques ailleurs en France », explique-t-elle fièrement. La démarche de l’Institut intéresse en outre à l’international : « Des équipes scientifiques viennent de Belgique ou de Tunisie pour voir comment on fonctionne ».

Que deviendra ce territoire du golfe de Fos ? Alain Cavin qui a « deux filles et trois petites-filles ici » n’est « pas optimiste. On voit tout se dégrader. La population des villes augmente en même temps que les emplois se paupérisent ». Morgane Imbertesche est moins fataliste : « Les industriels font des efforts depuis un certain nombre d’années. Parce que les gens s’intéressent, l’État est obligé de prendre des mesures. Mais elles ne sont pas encore assez fortes. »

Dans son roman dystopique Les Furtifs, paru en avril, l’écrivain Alain Damasio donne une vision glaçante de Fos-sur-Mer et de ses environs à l’horizon 2041 :

Magnifique pourtant était le site, posé au beau milieu d’un Rhône sauvage avec une île assez vaste et assez haute pour permettre de cultiver en terrasses et pour offrir une vue plutôt princière sur la Méditerranée au sud, sur la Camargue au couchant — et à l’orient, sur le pas de tir de Fos-sur-Mer, festonné de torchères, avec sa foultitude de fusées bourdonnant dans la nuit, les réacteurs à l’envers. Manière de marier, d’un regard panoramique, une nature des plus pures avec le plus raffiné du pollué, en mode baroque et cyberfunk. »


UNE ÉTUDE DE SCIENCE PARTICIPATIVE UNIQUE EN EUROPE

L’initiative, menée par des chercheurs français et états-uniens, est unique en Europe. L’équipe de Fos Epseal, qui signifie Etude participative en santé environnement ancrée localement, vient de rendre public le deuxième volet de son travail, sous la direction de la sociologue Barbara Allen, de la Virginia Tech University. Elle est financée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Démarrée en 2015 autour de la zone industrialo-portuaire (ZIP) sur les communes de Fos et de Port-Saint-Louis-du-Rhône, elle a « pour objectif principal de renseigner l’état de santé d’une population en lien avec son environnement ». Le processus allie épidémiologie, anthropologie, sociologie et, surtout, associe pleinement les habitants.

« Un questionnaire au porte-à-porte en santé déclarée a été fait avec les habitants, puis des ateliers collaboratifs — une soixantaine au total ! — ont permis de produire de la connaissance en santé-environnement », précise la sociologue Johanna Lees. « Les habitants sont aussi des experts. Ils observent la faune, la flore, l’aérologie et leur propre corps », dit la chercheuse associée au Centre Norbert-Élias de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHSS) de Marseille.

Le deuxième volet a déployé la démarche sur la commune de Saint-Martin-de-Crau, située à 30 km au nord-ouest de la ZIP et soumise « aux polluants industriels dispersés dans l’air, notamment par vent de sud-est », et aux « produits phytosanitaires » issus de l’arboriculture locale, peut-on lire dans le rapport de synthèse. « Du fait de la présence de nombreuses infrastructures et plateformes logistiques […], les villes de Fos-sur-Mer et de Saint-Martin-de-Crau […] sont particulièrement exposées à la pollution liée au trafic routier », complète le document.

Résultat : la prévalence de plusieurs pathologies (maladies chroniques, diabète, problèmes respiratoires…) est moins forte à Saint-Martin que sur les rives du golfe mais plus importante que les moyennes départementale et nationale. En 2017, Fos Epseal avait révélé un taux de cancers, diabètes et asthmes deux fois plus élevé dans la population de Fos et Port-Saint-Louis que dans la population française. Avec les chiffres concernant les Saint-Martinois, Barbara Allen considère que « l’impact des activités industrielles a lieu sur une zone large ».

Synthèse du rapport Fos Epseal volet 2.

La méthode Epseal, venue des États-Unis, est encore peu connue en Europe. Lors de la publication du premier volet en 2017, les services de l’État ont refusé de considérer le problème sanitaire mis en exergue, arguant que la méthodologie ne serait pas sérieuse. Un an plus tard, l’Agence régionale de santé (ARS) a fini par reconnaître « des résultats préoccupants », tout en continuant de critiquer la méthode. Pour l’équipe de recherche, les financements restent difficiles à trouver. « Il y a encore des données à analyser. Ce que nous ne pourrons pas faire sans financement », dit Johanna Lees. Elle espère par ailleurs pouvoir mettre en place des formations à destination des professionnels de la recherche pour « essaimer la méthode ».


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Lire aussi : A Fos-sur-Mer, la santé menacée par la pollution industrielle

Source : Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse Papiers) pour Reporterre

Photos : Pascal Hennequin/fokus 21/Reporterre Creative commons BY-SA NK1



Documents disponibles

  Synthèse du rapport Fos Epseal volet 2.
DOSSIER    Eau, mers et océans

THEMATIQUE    Pollutions
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