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Entretien — Culture et idées

Geoffroy de Lagasnerie : « Guérilla juridique, infiltration, action directe… Il faut déployer un autre imaginaire de l’action »

Ecrasée par le macronisme, qui ne supporte aucune contestation, aucun contre-pouvoir, que peut la gauche ? Elle doit renouveller ses modes d’action, et ne pas rechigner à infiltrer les lieux de pouvoir, estime le philosophe Geoffroy de Lagasnerie.

Le philosophe et sociologue Geoffroy de Lagasnerie a publié Sortir de notre impuissance politique (Fayard, 2020), un manuel de réflexion et d’action pour que les différentes luttes pour un monde plus juste gagnent en efficience. Intellectuel de gauche engagé contre le racisme et les discriminations que subissent les minorités sexuelles, il est membre du Comité Adama — et l’auteur avec Assa Traoré du Combat Adama (Stock, 2019), qui relate leurs années de lutte.


Reporterre — Que vous inspire le moment actuel, entre le Covid, les attentats terroristes, et la loi « sécurité globale » ?

Geoffroy de Lagasnerie — J’ai l’impression de vivre une année de cauchemar. En même temps, l’espace du progrès et de la gauche ne doit pas être paralysé par une focalisation exclusive sur des sujets comme la pandémie ou le terrorisme, qui ne sont peut-être pas des remises en cause de nos vies plus puissantes que d’autres. Et peut-être même pas aussi graves qu’il y a quelques années en ce qui concerne le terrorisme. Le rôle des intellectuels, des écrivains, de la culture est de nous décentrer par rapport à ces sujets, de se méfier notamment du covido-centrisme qui nous étouffe et de faire émerger d’autres sujets dans l’espace public.



Il s’est pourtant produit un bouleversement de l’économie mondiale, et on sent qu’énormément de structures bougent.

Personnellement, je ne conçois pas du tout ce qui se passe autour du Covid comme une transformation majeure de nos sociétés. Je le perçois comme une espèce de parenthèse maléfique qui se résoudra par l’arrivée d’un vaccin ou d’un traitement. Peut-être y a-t-il eu une transformation subjective dans le rapport au risque et à la contagion mais nous verrons. En fait, l’un des problèmes est que lors du premier confinement, il n’y a pas eu la transformation qu’on pouvait attendre, notamment sur les questions du financement de l’hôpital, de la rémunération des métiers essentiels, des rapports de classes et de la santé. On a continué exactement comme avant.

On l’a très bien vu l’été dernier : dès qu’il n’y a plus eu de confinement, la vie a recommencé normalement. Le Covid est une parenthèse plutôt qu’un basculement.
Cette inertie s’explique par le fait que ce qu’on appelle le confinement radicalise le fantasme ultime de la bourgeoisie d’être une classe soulagée et protégée et dont la protection de la vie s’appuie sur l’exposition au danger des classes populaires. C’est pour ça que l’on trouve tant de gens dans les milieux journalistiques et médicaux favorables au confinement. C’est l’accomplissement de leur destin de classe. Mais ce n’est pas une manière sanitaire ou rationnelle de gérer une crise sanitaire.

Morgane, infirmière à Nantes, en juin 2020 : « On tire beaucoup sur la corde et on gagne trop peu d’argent. »



Pourquoi parlez-vous alors de cauchemar, si cela ne change rien ?

Parce que c’est réel. À court terme, la police nous empêche de sortir de chez nous, c’est terrifiant. Ce qui m’a frappé est la capacité des États à suspendre les libertés en invoquant un principe supérieur qui est « la santé », qui pourrait être très bien un jour la sécurité, qui pourrait être d’autres maladies. Et ce qui m’a frappé aussi est qu’un conseil de défense, occulte et opaque, puisse décider, sans qu’on sache sur quelles bases, qu’on ne peut pas sortir de chez soi sans que la police mette une amende sauf si l’on va travailler et faire des courses. C’est une suspension des libertés comme on n’en a jamais vu. La capacité de l’État à décréter un état d’urgence et à suspendre les libertés d’aller et de venir, de se rencontrer, de faire l’amour, de se balader, de faire du sport et de faire basculer des millions de gens dans la pauvreté révèle la précarité de notre situation par rapport aux logiques d’État, notre enfermement politique — puisque c’est encore l’État qui décide si nous pouvons protester contre ce qu’il décide.

Des militaires patrouillent à Montpellier, en avril 2020.

La gauche a toujours invoqué le droit comme étant plus puissant que la sécurité. Elle a toujours dit que limiter le pouvoir de l’État ou de la police peut conduire à la production d’un certain nombre d’illégalismes, mais qu’au nom de la protection des individus contre la puissance de l’État, on préférait un certain illégalisme que le contrôle absolu. Et là, sur la santé, on a accepté le raisonnement inverse, préférant le contrôle absolu à la potentialité de certains dangers. C’est une transformation de rationalité. Mais je ne pense pas que ce soit une transformation ontologique de l’État. Les gouvernements, étant quand même obsédés par la question de la rationalité économique, ont envie que cela reprenne. Mais le moment a révélé notre absence de protection vis-à-vis de l’État. C’est cela qui est terrifiant.


La tendance autoritaire de l’État s’accentue avec la loi de « sécurité globale » ?

Oui. Comme avec l’injonction qui a failli être adoptée dans la loi sur la recherche de ne plus enseigner à l’université contre les principes républicains [1]. Il a aussi été ajouté un délit « d’intention de perturber une conférence » [2]. Par exemple, si vous appelez au boycott, si vous appelez à perturber la venue d’un idéologue ou de quelqu’un de droite dans une université, ce sera jugé illégal.

« La police ne cesse de se faire passer pour un corps faible, en danger, alors que c’est l’un des corps les plus forts et les plus soutenus de l’ordre politique. »

Il y a une cohérence d’ensemble ici, liée au scheme de la santé : il y a un resserrement de l’idée de la nation comme ordre unifié. Toute forme de déviation est perçue comme une menace qui pèse sur la santé de la Nation. Et toute forme d’illégalisme ou de corps contestataire est perçu comme de plus en plus intolérable, insupportable. C’est extrêmement grave en ce qui concerne la contestation des pratiques policières en manifestation. Le libéralisme, qui avait toujours conçu l’État comme un espace qui organise la capacité même de critiquer l’État, le transforme en un organe qui doit exclure les individus qui ne marchent pas dans la direction définie par les gouvernements. Ce qui est insupportable également est le victimisme de la police qui ne cesse de se faire passer pour un corps faible, en danger et de demander toujours plus de pouvoir alors que c’est l’un des corps les plus forts et les plus soutenus de l’ordre politique. En termes de rationalité politique, ce qui me frappe c’est que les gouvernants ne cessent d’ériger comme épouvantail l’islam politique et son programme autoritaire et totalitaire. Mais ils arment juridiquement l’État avec au fond exactement la même vision. Ils voient la société comme un ordre substantiel qui impose, à travers l’État, des doctrines, des pratiques, un ordre de vie. Ce qui contredit le mieux les programmes totalitaires, c’est un État neutre, qui favorise la dissidence et le pluralisme.


Vous aviez dit dans une émission radio en 2018 que Macron essaye d’instaurer un gouvernement de la terreur. Le pensez-vous toujours ?

Oui, tout à fait.


Pourquoi ?

Macron détruit tout ce qui protège de l’exposition au pouvoir arbitraire, par plein de petites réformes : le démantèlement du droit de travail qui a augmenté la soumission des employés à leurs patrons, l’augmentation du pouvoir des préfets pour le contrôle des manifestations, l’accroissement des possibilités de rétention... Le macronisme démantèle les protections juridiques, syndicales... Et il expose les individus à de plus en plus de pouvoirs arbitraires : le pouvoir du patron, le pouvoir du préfet, le pouvoir du ministre, le pouvoir du directeur d’établissement... Cette multiplication des petits pouvoirs soumet les individus à une forme de terreur continue, la peur des sanctions qu’on peut subir si l’on dévie, si l’on conteste, si l’on est indocile.


Et la peur du policier dans la rue...

Et bien sûr, la peur du policier. Quand vous multipliez les zones dans lesquelles les sujets politiques sont terrifiés, vous les soumettez à un ordre psychique extrêmement puissant en terme de conformation. La conséquence de cela à long terme est de ne même plus voir qu’il y a des problèmes parce que les gens se seront entièrement autocensurés.


Serait-ce un État terroriste ?

Ah non, je ne dirais pas terroriste. Parfois je me demande si derrière la dénonciation de la « dérive autoritaire du macronisme » ne se cache pas un phénomène plus général, à savoir une prise de conscience de plus en plus marquée du caractère insupportable du fait politique — c’est-à-dire le fait d’être gouverné par d’autres que nous ne n’avons jamais choisi. Ce ne serait pas Macron qui serait rejeté mais l’idée de gouvernement elle-même : comme une augmentation de la « conscience politique » générale et la prise de conscience de la brutalité de notre condition politique comme j’en parle dans mon ouvrage La conscience politique (Fayard, 2019). Et donc la gauche devrait aujourd’hui tenter, plutôt que restaurer les mythes politiques du peuple et de la souveraineté, de trouver un moyen de clore définitivement la possibilité de la domination politique de la droite.


Le macronisme serait alors un gouvernement par la peur ?

Non, la peur c’est trop faible, trop psychologique. Prenons l’exemple de la police. Je ne suis pas complètement en phase avec la mobilisation contre le floutage des visages des policiers car je pense que puisque nous ne cessons d’affirmer que le problème de la police est structurel et ne concerne pas seulement des déviations et des bavures, nous devons prendre conscience du fait que ne pas pouvoir montrer tel ou tel visage n’est pas nécessairement un inconvénient pour une lecture structurale du réel. Mais d’un point de vue plus global, on constate une tendance de l’État à toujours donner plus de pouvoir et de soutien à la police. Or plus la police a le sentiment d’être soutenue, plus elle se lâche et plus elle est dangereuse pour toutes celles et tous ceux qu’elle perçoit comme indésirable. Le macronisme fonctionne à l’élimination systématique — sociale, pénale, carcérale, économique — des indésirables.


Pourquoi écrire un livre sur l’impuissance politique ? Qu’y a-t-il qui pèche dans les stratégies du mouvement émancipateur et écologiste ?

La jeunesse militante éprouve un sentiment d’impuissance. L’idée domine selon laquelle les luttes sont trop difficiles, les ennemis sont trop grands, et que l’on perd toujours. Si l’on regarde sur une trentaine d’années les grandes luttes sur la santé, la prison, les pratiques policières, les droits du travail, la violence de classe, l’écologie.. on constate un écart extraordinaire entre l’énergie déployée et les résultats, d’où ce sentiment d’échec permanent qui n’est pas seulement français, mais international. Une forme de désespoir s’est emparée des forces de gauche. J’ai été traversé, comme tout le monde, par cette expérience.

On sait faire des manifestations, attirer l’attention publique, obtenir des échos médiatiques, occuper un lieu. Mais ne nous sommes-nous pas piégés par des rituels politiques devenus inefficaces, même s’ils sont des conditions de l’action ? Mon écart par rapport au rituel politique est né de Nuit debout, en 2016 qui a été, pour moi une expérience déprimante. Au même moment sont apparus des lanceurs d’alerte comme Edward Snowden [3] ou Wikileaks [4], qui m’ont semblé beaucoup plus nouveaux, radicaux, déstabilisateurs. Et donc a germé l’idée de me demander si la politique contemporaine n’était pas plus de l’ordre du rituel et du happening que de l’action. À quelle condition pourrait-on donner des armes au mouvement social pour redevenir puissant politiquement ? Car l’espace de la contestation démocratique est paradoxalement l’un des plus codifiés de la vie sociale. Lorsque nous ne sommes pas d’accord, nous recourons à des formes pré-existantes qui nous construisent comme sujet contestataire, que ce soit la manifestation, le lobbying, la pétition ou l’émeute. Mais quand on recourt à ces formes, déstabilise-t-on le système ou le fait-on fonctionner ?

Manifestation contre la réforme des retraites à Paris, mi janvier 2020.



Nous nous satisferions de l’impression de lutter alors qu’en fait, notre efficacité serait quasiment nulle ?

Oui. Les formes d’actions actuelles sont tellement inefficaces qu’on peut s’interroger sur ce qu’on fait quand on fait de la politique. Veut-on vraiment gagner ou se faire plaisir comme militant ? La vie militante devient presque autonome par rapport à ses buts, évaluée par rapport à ses propres critères : y a-t-il eu du monde à la manifestation, les médias en ont-ils parlé, ai-je reçu beaucoup de vues sur mon post Instagram ? Une construction de soi comme appartenant au milieu de la lutte est presque en déconnexion avec la réflexion concrète sur l’effectivité pratique de ce qu’on fait.

Je propose des choses très différentes, telles par exemple que l’adresse à la jeunesse, la guérilla juridique, l’infiltration, l’action directe, le travail sur les habitus de la culture quotidienne… Il faut déployer un autre imaginaire de l’action. Il faut que la gauche rompe avec ses imageries traditionnelles pour penser en terme d’efficacité. Si on prend l’exemple de la lutte contre la réforme des retraites, le métro parisien a été fermé pendant trois semaines à Paris. Toute personne de gauche a pensé que cela ferait basculer n’importe quel gouvernement. Mais non, cela n’a pas suffi.

Et, donc, il est temps de déritualiser notre rapport à la politique pour le penser de manière beaucoup plus rationnelle et efficace. Malheureusement, cela peut nous faire rentrer dans une forme de tristesse parce que parfois, une action efficace n’est pas spectaculaire, pas heureuse. Mais passer un concours peut être beaucoup plus important que d’aller occuper la place de la République, ouvrir une école peut être plus important que casser une voiture de police.


Votre critique n’est-elle pas adressée à la gauche classique ? Parce que le mouvement écologiste développe des formes d’actions souvent différentes, et a remporté des victoires sur les OGM, sur le gaz de schiste, sur Notre-Dame-des-Landes.

Deux mouvements me semblent avoir un peu échappé à la paralysie des forces progressistes ces dernières années : le mouvement écologiste et le mouvement LGBT. Le mouvement écologiste a incontestablement, en termes de sensibilité de la jeunesse, de rupture de paradigme, produit des effets de conquête. Et le mouvement LGBT a emporté des conquêtes considérables depuis les années 1970. Ces mouvements ont produit des transformations, parce qu’ils ont été non pas réactifs mais pro-actifs. Ils ont établi une temporalité politique, ils ont fait émerger des sujets, ils ont travaillé à long terme sur la production de nouveaux paradigmes de perceptions en prenant l’État par surprise. Ils ont aussi utilisé des méthodes d’actions nouvelles : ce que faisait Act Up, la Gay Pride, les fauchages d’OGM, la destruction d’un MacDo, des sabotages, des actions directes. Beaucoup de ces actes ont été des formes d’actions – comment dire…


… disséminées ?

Ciblées et fécondes. L’écologie a aussi infiltré les lieux de pouvoir en termes de doctrine et de perceptions. Et le mouvement gay a réussi en terme de lobbying et de guérilla juridique. Ces combats sont vite montés en terme de généralité, par le droit, et donc ont vite été en contact avec les instruments de pouvoir.

Aux cris de « malades précaires, malades en colère », des militants d’Act Up-Paris ont déversé une centaine de litres de faux-sang sur le ministère de la Santé, en 2007.



Vous écrivez aussi que les néolibéraux ont réussi par la subversion.

Absolument. L’objection toujours opposée à la méthode de l’infiltration radicale est le fait que les institutions seraient plus fortes que les gens, et qu’on serait voué à se faire récupérer par les institutions. Ce n’est pas toujours vrai. Un des exemples d’une transformation de l’intérieur de la rationalité d’État est justement le néolibéralisme. Il a été une subversion de la rationalité politique opérée à partir des années 1970 et qui a conduit à une redéfinition complète de la manière dont l’État pense l’hôpital, le travail, le droit… Le néolibéralisme a changé l’État ou, en tout cas, une bonne partie de la rationalité politique (mais pas sa totalité loin de là), l’État n’a pas changé le néolibéralisme… C’est la preuve d’une infiltration réussie.

En fait, une institution n’a pas d’essence. Toutes les institutions, même la police, peuvent fonctionner de manières très diverses. L’école peut être une machine à broyer tout autant qu’une machine à émanciper. La justice peut être un lieu d’extrême violence ou un lieu de protection des innocents. Il en va de même pour la police, la sécurité sociale, l’hôpital. Tout cela peut fonctionner de plein de manières. Donc, plus nous serons nombreux à investir et à revendiquer ces lieux et à vouloir en faire jouer les fonctions émancipatrices, plus ils pourront le faire. La gauche ne doit pas voir comme négatif ce qui est paradoxalement capable de lui donner des pouvoirs. C’est-à-dire : voter, entrer dans les institutions, passer des concours, etc.


C’est une vision très différente de celle du Comité invisible qui propose de « destituer » les pouvoirs existants.

Je ne pense pas qu’il y ait de pouvoir à « destituer ». Le pouvoir est là, les gens s’en saisissent et la seule manière de produire des transformations systématiques dans un monde où il y a un système de pouvoirs, c’est par les institutions et par des formes d’appropriation de l’appareil d’État. La destitution politique est un mythe. Croire que parce que les gens n’adhéreront plus aux institutions, elles s’effondreront n’a aucun sens. Cela ne les empêche pas de fonctionner parce qu’elles fonctionnent à la répression et à l’habitude.

« La gauche doit poser la question ainsi : que veut dire transformer la police de manière qu’elle ne puisse plus exercer des violences sur les individus des classes populaires ? »

Une lutte est puissante quand elle peut identifier des mesures concrètes radicales pour transformer la vie des gens. Par exemple, destituer la police, cela ne veut rien dire. Dans un monde antagoniste, il y aura toujours quelque chose de l’ordre de la police. Si vous êtes pour l’hôpital public, pour la sécurité sociale, pour payer des impôts, vous êtes pour la police, parce qu’une contrainte fiscale est nécessaire pour les gens qui ne veulent pas payer d’impôts ou qui ne veulent pas partager leur richesse. La gauche doit poser la question ainsi : que veut dire transformer la police de manière qu’elle ne puisse plus exercer des violences sur les individus des classes populaires ou dans les manifestations ? De ce point de vue, si on pose la question de l’effectivité pratique d’une action, la réponse est dans la saisie des appareils de pouvoir et la production de transformations systématiques des dispositifs de pouvoir.


Une autre idée qui intéresse beaucoup le mouvement écologiste est l’approche anarchiste communaliste de Murray Boockchin. Qu’en pensez-vous ?

Je ne la connais pas. Mais je sais qu’il y a un retour très fort dans la gauche d’une forme de localisme par le municipalisme. Je pense que c’est une forme de transcription de l’impuissance politique : quand les individus n’ont pas les capacités de faire la révolution, ils ont tendance à adopter des comportements de fuite et de retrait. On se replie sur un petit monde qu’on essaye de créer à son échelle. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui font cela, je les comprends. On n’est pas obligé de sacrifier sa vie pour une cause. Mais dans le monde global où nous vivons, il faut penser en généralité la question écologiste, la question raciale… Si l’on veut produire des transformations rationnelles du monde, il faut penser haut, nationalement et internationalement. Cela ne peut pas être à l’échelle locale.


Mais vous critiquez dans votre livre cette montée en généralité : « Recourir au capitalisme, au libéralisme, au racisme, au patriarcat, etc., c’est en fait nous affaiblir et on ne pense pas à la lutte concrète qu’on doit avoir ».

Oui, je me suis mal exprimé. Cette question est toujours un problème : jusqu’où monter en généralité, jusqu’où le monde est-il cohérent, jusqu’où est-il unifié ? Ce que j’essaye de mettre en question, ce sont les abstractions incantatoires qui nous éloignent des systèmes de pouvoir pratique. Par exemple, je ne pense pas qu’on puisse lier la question carcérale à une catégorie comme l’État capitaliste ou l’État raciste. Parce que si vous dites que l’État est raciste, vous ne savez pas trop contre quoi vous battre, c’est trop général. Par contre, si vous dites qu’on va se battre contre l’emprisonnement pour des questions de drogue ou contre la détention provisoire, vous identifiez un ordre concret qu’on peut mettre en question. Les systèmes de pouvoir qui traversent le monde sont spécifiques, c’est-à-dire qu’ils ne regroupent pas l’ensemble des autres formes de systèmes de pouvoir. Ils ne sont pas unifiés.


On retrouve une idée posée par un écologiste des années 1970, René Dubos : « Penser globalement, agir localement ».

Je dirais « Pensons spécifique, agissons spécifique ».


On observe un renouveau du mouvement écologiste par une critique de la technique, parce que son développement a un impact écologique désastreux, et parce qu’il exerce des effets de pouvoir. Qu’en pensez-vous ?

J’ai publié dans ma collection [« À venir »] chez Fayard le livre de Félix Tréguer, L’utopie déchue. C’est un livre très important sur la manière dont Internet, perçu d’abord comme un lieu de la contre-offensive, est devenu une technologie qui renforce les Gafam, le capitalisme, et la structure d’État. Tréguer est passé d’une position techno-positive à une position techno-critique. Je le comprends mais j’ai beaucoup de mal à penser la technique du point de vue du pouvoir. La technique, on peut toujours s’en retirer. Je ne vois aucun effet de pouvoir de Facebook, de Twitter ou d’Instagram parce que je peux les fermer. Le seul pouvoir dont je ne peux me retirer, c’est l’État. Mais Facebook ne me met pas en prison. Instagram ne me met pas en prison. Mon Iphone ne me met pas en prison.


En même temps, l’expansion de la technique conduit à des effets inacceptables sur le plan écologique.

Oui, mais je n’appellerai pas cela des effets de pouvoir ou de contrainte. Ce sont des choix de société, des choix éthiques, des manières différentes d’organiser la vie sociale.


Je reviens à la question de la stratégie. Vous proposez à la fois l’action directe pour sortir du rituel des manifestations, et infiltrer l’État. N’est-ce pas contradictoire ?

Pas vraiment, parce que par exemple des juges ont relaxé récemment des gens qui avaient décroché des portraits de Macron. Il est possible de contester ce qui est posé comme légal en invoquant une autre lecture du droit. Autre exemple, le groupe 269 Libération animale entre dans des abattoirs pour libérer des animaux tout en menant une action juridique sur le droit de sauver des individus de la mort. Par ailleurs, on doit parler de gouvernants plutôt que de l’État, parce qu’il n’y a pas d’unité de l’État. L’État, cela peut être vous, cela peut être Macron. Qui l’accapare à un moment donné ? Qui en fait quel usage ? Il n’y a pas de nature de l’État. Il y a des individus qui occupent des positions et qui ont des intérêts spécifiques ou pas.

« Des juges ont relaxé récemment des gens qui avaient décroché des portraits de Macron : on peut contester ce qui est posé comme légal en invoquant une autre lecture du droit. »

Il faut sortir la politique de l’ère de la défense et de la réaction pour la faire entrer dans l’ère de l’action. Il faudrait que l’action directe occupe dans l’imaginaire politique contemporain la place de la grève ouvrière au XIXe siècle.

Et l’action directe et l’action juridique ont un équivalent du point de vue des structures institutionnelles qui est leur « saisie » pour faire de notre volonté des lois. L’infiltration est une forme d’action directe. Pas seulement dans l’État, mais dans toutes les institutions et les entreprises.


Vous écrivez par ailleurs qu’il faut avoir une stratégie sur trente ans. Trente ans pour des écologistes, vu la gravité et l’accélération de la catastrophe écologiste, cela paraît irréaliste, trop tardif. Comment penser à trente ans quand l’urgence est là ?

Le grand problème de la gauche est que c’est toujours l’urgence. L’urgence de l’accident du travail, de quelqu’un tué par la police, de quelqu’un en prison, du migrant qui se noie, de la destruction de la vie, l’urgence écologique. Toutes les luttes politique de gauche sont liées à l’urgence et à la vie. Je suis pour refonder la gauche à partir du vitalisme.


Le vitalisme ?

Penser quelles sont les formes de vie exposées et les protéger. C’est cela la gauche : quels sont les corps souffrant ? À quelles conditions souffrent-ils ? Comment enrayer les mécanismes qui les font souffrir ? Effectivement c’est toujours l’urgence. Le problème est que ce qui nous conduit à agir au nom de l’urgence est souvent ce qui nous fait perdre dans le présent et dans le futur. Alors que renoncer à cette forme de présentisme peut nous faire gagner dans quelques années. Vaut-il mieux donc perdre et avoir le sentiment d’avoir conjuré l’urgence, ou gagner en acceptant la perte d’un certain nombre d’exigences du temps présent ? C’est un dilemme affreux. Mais un dilemme qui explique la faiblesse ontologique de la gauche.

Sur le mouvement écologiste, je pense différemment de vous. Parce qu’on a déjà avancé avec la génération étudiante et lycéenne et que les mentalités ont énormément bougé, même si les effets juridiques et paradigmatiques ne se sont pas encore concrétisés. Le basculement est profond. Le combat culturel a été gagné même s’il y a des hypocrisies par rapport aux solutions concrètes.


Pourtant, la droite n’est-elle pas en train de gagner ?

L’État ne supporte plus la déviance et a un rapport hystérique aux contre-pouvoirs. On peut en fait l’analyser comme le signe d’un pouvoir qui se sait faible, qui est friable et qui sait que la contestation et le renversement peuvent venir assez rapidement. Les forces progressistes sont plus puissantes aujourd’hui. Je ne suis pas pessimiste.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf

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