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Heurs et malheurs de la généralisation du télétravail

Durée de lecture : 15 minutes

17 avril 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Le confinement imposé pour lutter contre la propagation de la pandémie de Covid-19 a conduit plusieurs milliers de personnes à travailler à domicile. A priori bon pour le climat, le télétravail satisfait-il celles et ceux qui s’y adonnent ? Est-il la panacée ? Qu’en pensent les employeurs ? Reporterre a enquêté sur cette nouvelle façon de travailler.

« Tous ceux qui peuvent télétravailler doivent télétravailler, c’est impératif », décrétait, le 17 mars dernier, le Premier ministre, Édouard Philippe. Bon gré mal gré, près de 8 millions de personnes, soit un tiers environ de la population active, ont dû s’aménager un coin de bureau dans leur domicile… et rentrer leur voiture au garage. Car, qui dit télétravail dit moins de déplacements et donc moins d’émissions de gaz à effet de serre. Le confinement rendrait-il là un fier service à la lutte climatique ?

Les déplacements domicile-travail sont en effet les activités de bureau les plus émettrices. CO2, particules fines… les pollutions sont loin d’être anecdotiques. Selon Jérémie Almosni, chef du service transports et mobilités de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), ces trajets professionnels « représentent 57 % des émissions liées la mobilité locale du lundi au vendredi ». De fait, nous sommes nombreux et nombreuses à avaler des dizaines de kilomètres au volant de notre voiture pour aller pointer : « Entre 20 et 25 km par jour en moyenne dans les grandes agglomérations », selon Patrice Tissandier, enseignant-chercheur à l’université de Franche-Comté. Ainsi, Elsa, 42 ans, assistante administrative et comptable pour une association, parcourt, en temps normal, 70 km de routes montagneuses ; Virginie, 39 ans, passe environ 2 h dans son véhicule pour effectuer 90 km ; Cécile, 44 ans, employée dans une agence d’intérim, conduit 60 km aller-retour. Pour toutes ces femmes interrogées [1], le travail à domicile permet donc « d’économiser du temps, de l’argent, d’éviter les risques et le stress liés à la voiture », comme l’indique Elsa.

Parier sur le télétravail comme outil de la lutte contre le changement climatique 

Avec le confinement, ce sont donc des centaines de milliers de kilomètres qui sont évités, participant à une amélioration notable de la qualité de l’air dans de nombreux centres urbains, ainsi qu’à une baisse des émissions de gaz à effet de serre. Nombre d’écologistes n’ont d’ailleurs pas attendu le coronavirus pour parier sur le télétravail comme outil de la lutte contre le changement climatique. Dans le rapport Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec 1,5 °C. ?, le cabinet B&L évolution préconisait ainsi que « toute personne habitant à plus de 10 km de son lieu de travail et ayant un emploi télétravaillable [télétravaille] deux jours par semaine à partir de 2025 ». « Habiter loin de son travail devient très complexe à gérer dans un monde contraint en énergie », expliquaient les auteurs.

« Le télétravail [permettrait] de diminuer d’environ 30 % les effets environnementaux associés aux trajets domicile-bureau. Ce gain atteint jusqu’à 58 % pour les émissions de particules en suspension, précise Jérémie Almosni, qui a contribué à une étude de l’Ademe à ce sujet en 2015. Au niveau national, si la moitié de la population active télétravaillait 2,9 jours par semaine, l’équivalent des émissions de gaz à effet de serre d’environ 366.000 Français serait supprimé. » Sauf qu’« il existe des effets rebonds que nous n’avons pas suffisamment pris en compte », prévient M. Almosni, qui planche actuellement sur de nouvelles études pour corriger le tir. « Le télétravail, en permettant aux gens d’être plus loin de leur lieu de travail, peut être un facteur d’étalement urbain, détaille-t-il. Les gens chauffent aussi plus leur maison s’ils y passent toute leur journée. »

Depuis le début du confinement, près de 8 millions de personnes, soit un tiers environ de la population active, ont dû s’aménager un coin de bureau dans leur domicile.

Des « effets rebonds » également analysés par Patrice Tissandier : « Quand les gens vont au travail, ils en profitent souvent pour déposer les enfants à l’école ou aller faire leurs courses, dit-il. Même en télétravail, ils continueront à faire ces déplacements. Sans compter que, comme le télétravail libère du temps, ils en profitent souvent pour faire de nouvelles activités, de loisir par exemple, qui nécessitent de prendre la voiture. » Conclusion, d’après ses travaux de simulation publiés en 2019, « dans le meilleur des cas, où 40 % des actifs seraient en télétravail deux jours par semaine, on peut s’attendre à une réduction de 8 % des déplacements et de 5 % des émissions de gaz à effet de serre ». Pas de quoi crier eurêka !

Quid également du surplus d’énergie nécessaire pour faire tourner ordinateur et chauffage à la maison ? D’après Frédéric Bordage, expert indépendant en sobriété numérique, « le développement du télétravail ne change pas grand-chose, car ce qu’on consomme à la maison, on ne le consomme pas au bureau. Surtout, les trois quarts des effets environnementaux du numérique sont liés à la fabrication des équipements ». Il anticipe par ailleurs quelques gains, « moins d’impressions à la maison, moins de consommation électrique puisqu’on est rarement équipés chez soi de deux écrans 24 pouces, et d’une imprimante sophistiquée ».

« Un facteur de revitalisation des centres-bourgs, notamment en zone rurale » 

Pour Jérôme Almosni, « si le télétravail n’est pas la panacée, c’est une solution aisée à mettre en œuvre, qui ne demande que très peu d’investissements publics. C’est une victoire facile pour le climat ». D’autant plus que certains effets rebonds « positifs » sont à envisager : « Ce pourrait être un facteur de revitalisation des centres-bourgs, notamment en zone rurale », estime M. Almosni. C’est ce que Gaël, ingénieur installé dans le Vercors, a d’ailleurs vécu : « Le télétravail me permet d’habiter où je veux, même dans une zone où il y a peu d’emplois, se réjouit-il. Les conséquences d’une généralisation du télétravail pourraient être assez structurantes : baisse de la pression locative dans les grandes villes, repeuplement des campagnes. »

Longtemps resté dans l’ombre, le travail à distance est ainsi en passe de devenir une activité incontournable. « En 2017, seuls 3 % des salariés le pratiquent au moins un jour par semaine », constatait la direction de l’Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (Dares), une organisation dépendant du ministère du Travail. En prenant en compte celles et ceux, majoritairement des cadres, qui boudent leur bureau de manière occasionnelle — quelques jours ou quelques demi-journées par mois —, on atteint « 1,8 million de télétravailleurs en France, soit 7 % des salariés ».

Du point de vue de la consommation énergétique du numérique, le télétravail ne change pas grand-chose, sinon quelques gains : moins d’impressions à la maison, moins de consommation électrique puisqu’on est rarement équipés chez soi de deux écrans 24 pouces, et d’une imprimante sophistiquée.

« Historiquement, il existe une espèce de défiance de la part des entreprises et des managers vis-à-vis du télétravail, observe François Sarfati, professeur de sociologie à l’université Paris-Saclay. Ils considèrent bien souvent le télétravail comme un risque : les gens ne sont pas là, donc ils ne vont pas travailler. » D’après le sociologue, « cette opposition est en train de changer, avec un total changement de perspective » : « Le télétravail est de plus en plus vu comme une occasion formidable de faire travailler les gens davantage, explique-t-il. Il est pensé comme un moyen de s’isoler du bruit, des collègues, et donc d’être plus performant ». Une idée confirmée par les études — un rapport de la Dares paru fin 2019 confirme ainsi « des horaires de travail plus longs et atypiques » — et par les témoignages que nous avons reçus. Manon, 32 ans, coordinatrice de vie associative, s’estime « plus efficace à distance ». « Quand j’étais dans les locaux de ma première boite, j’avais du mal à me concentrer dans l’open space. Toujours le téléphone qui sonnait à droite à gauche, des gens qui parlent ou au contraire un silence prenant… Non, vraiment, trop peu pour moi », conclut-elle. Côté employeurs, relève le syndicat Force ouvrière dans un communiqué, « certains ont tendance à submerger de tâches les salariés (…) De leur côté, certains télétravailleurs, qui redoutent d’être soupçonnés de laxisme, n’hésitent pas à déborder de leurs horaires de travail habituels. »

« Un sentiment d’invasion de la vie privée, une surcharge mentale ou de travail » 

À l’heure du confinement, on voit d’ailleurs fleurir mille et un « conseils pour rester efficace ». Des « injonctions à la productivité » qui dérangent Jean-François Stich, enseignant-chercheur en ressources humaines à l’université de Lorraine : « Le télétravail est aussi une manière, en réduisant le temps de travail, de trouver du temps pour soi, pour ses proches, ses loisirs, estime-t-il. Le risque, quand on est dans une démarche de productivité totale, c’est de rater une partie de ces bénéfices. » Parmi les témoignages reçus, nombre de nouveaux télétravailleurs racontent découvrir ou redécouvrir une forme de bien-être. Ainsi, Marion, 25 ans, chargée de communication pour une mairie, fait plus attention à sa santé : « Mieux cuisiner, prendre de vrais repas à table et pas un sandwich triangle devant l’ordi, prendre le temps de faire de vraies pauses entre les tâches, faire facilement des étirements, un peu de renforcement musculaire », liste-t-elle. Les deux heures de trajet économisées permettent à Xavier, 30 ans, de « s’occuper de [sa] fille encore bébé ». Jules [2], rédacteur scientifique, est également ravi : « Je peux faire mes courses et mon ménage plus facilement, donc, en définitive, je suis moins fatigué, et j’ai moins l’impression d’avoir des journées à rallonge, avec moins de charge mentale. Si, une journée, j’ai fini plus rapidement mon travail que prévu, je me sens plus à l’aise pour stopper et déconnecter plus tôt, que si j’étais au bureau à faire encore acte de présence. »

À l’inverse, poursuit M. Stich, le télétravail peut produire un « phénomène d’emprisonnement chez soi », puisque travail et lieu de vie se retrouvent confondus, ainsi qu’un « technostress » lié à l’omniprésence des outils numériques. Le tout peut provoquer « un sentiment d’invasion de la vie privée, une surcharge mentale ou de travail ». C’est ce qu’exprime Loïc, 29 ans, animateur territorial pour l’association Terre de liens : « La coupure entre la maison et le travail n’est plus si nette qu’avant, donc la capacité à “décrocher” du travail peut aussi être affectée », nous écrit-il.

Le cas des enseignants est à ce propos particulier. Il y a deux semaines, Reporterre vous racontait l’enfer de l’école numérique. Pour nombre de professeurs, le télé-enseignement s’est transformé en cauchemar. « Le rythme de travail depuis le début a littéralement explosé, comme la fatigue, dit Thomas, 32 ans, enseignant d’histoire-géographie au lycée. En temps normal, on fait 20 heures de cours devant les élèves et 20 heures de préparation, correction des copies, rendez-vous. Là, les semaines sont comprises entre 50 heures et 60 heures. »

Car le grand enseignement de ce confinement, c’est que nous ne sommes pas tous égaux — loin de là — face au télétravail. D’abord, rappelle la sociologue Dominique Méda, entre celles et ceux qui peuvent travailler à distance, « et sont donc relativement protégés de la contamination », et « tous ceux qui sont au contact, donc prennent des risques, y compris, et c’est extrêmement critiquable, pour rendre des services non essentiels ». « Une grande partie des personnes qui prennent des risques, outre les médecins, infirmières, techniciens, sont des professions peu considérées, souvent décrites comme non qualifiées, majoritairement occupées par des femmes et sous-rémunérées, qui se révèlent aujourd’hui être vitales pour notre survie, souligne la chercheuse, directrice d’un institut de l’université Paris-Dauphine. On a donc un fossé immense entre la hiérarchie de la reconnaissance sociale, du prestige, des rémunérations, d’une part, et de l’utilité sociale, d’autre part. »

Télétravailler suppose souvent d’aménager un espace chez soi, comme ici dans l’atelier.

Même entre les travailleurs à distance, les situations sont loin d’être identiques, d’autant plus que ce télétravail a été décidé à la va-vite, et donc bien souvent mal préparé, et subi. « Le confinement montre bien les inégalités qu’engendre le télétravail, analyse Caroline Datcharry, professeure de sociologie à l’université Toulouse-2. Que l’on ait un bureau isolé, des enfants à garder, télétravailler est plus ou moins facile, voire impossible. » D’après elle, certaines inégalités tiennent à la situation du foyer (espace, équipement, personnes à s’occuper), au niveau de revenu mais aussi à la composition du foyer (familles monoparentales, présence et âge des enfants) ou au genre.

Parmi les inconvénients qui ressortent de vos témoignages, les contraintes matérielles arrivent en bonne place. Céline, 32 ans, responsable d’équipe dans une banque, explique qu’elle n’a « pas de meubles qui conviennent pour travailler 8 heures par jour, pas de bureau principalement », d’où un mal de dos persistant après deux semaines installée sur son lit. « Mes enfants et ma femme étant en télétravail aussi, nous avons dû acheter une carte WiFi supplémentaire et remettre en état un ordinateur portable pour faire face, raconte Yves [3], 45 ans, professeur de SVT au lycée français de Vienne, en Autriche. Même avec cela, nous devons “tourner” dans la journée pour répartir la bande passante, sinon ça bloque. »

« Il est parfois mis en place au mépris de certains droits » 

Mais la première des préoccupations reste le manque de contact et l’isolement provoqués par le travail à domicile. Agnès, 58 ans, gestionnaire de ressources humaines regrette « la convivialité des rapports avec les collègues ». Marie-Christine, 59 ans, employée dans une collectivité locale, dénonce « l’individualisation du collectif de travail ». « Le télétravail isole le ou la travailleuse de son collectif de travail et peut le/la laisser démunie face à des consignes irréalisables de l’employeur », confirme Dominique Méda.

Les syndicats l’ont bien compris et tirent la sonnette d’alarme face à la généralisation du travail à distance, « la plupart du temps hors de tout accord collectif », souligne Force ouvrière. Hors confinement, « seulement un quart [des télétravailleurs] étaient couverts par un accord collectif d’entreprise, tandis qu’un sur cinq (21,7 %) avait passé un accord individuel avec sa hiérarchie. Pour plus de la moitié des télétravailleurs, la mise en place est informelle et non encadrée juridiquement », précise FO, qui demande un accord national interprofessionnel sur le télétravail, « pour faire sortir le télétravail de la zone grise du gré à gré, où le salarié n’est pas en position de force, explique Éric Peres, secrétaire général de FO-cadres dans le communiqué. Il est parfois mis en place au mépris de certains droits ». Un avis partagé par Stéphane Enjaran, secrétaire national de Solidaires : « Ce qui est certain, c’est qu’on va vers davantage de télétravail, pour le meilleur et pour le pire, dit-il à Reporterre. Il est indispensable de renforcer la législation, rendre le droit à la déconnexion plus effectif, cadrer l’amplitude horaire des journées en télétravail. »

Si le télétravail profite au climat, se pourrait-il qu’il bénéficie avant tout au patronat ? C’est ce que craint François Sarfati : « Les salariés sont rarement en position de force pour négocier en sortie de crise, dit-il. Le risque, c’est que le développement du télétravail soit l’occasion de réorganiser le travail au sein des entreprises afin d’obtenir des gains de productivité au détriment des intérêts des salariés. » En sortie de confinement, la mobilisation sera donc nécessaire, d’autant plus que vous êtes nombreux et nombreuses à vouloir poursuivre l’expérience du travail à domicile, « un ou deux jours par semaine », comme Valérian [*], ingénieur, 26 ans : « Au vu des gains environnementaux liés au confinement, je suis d’avis que les personnes qui peuvent télétravailler dans de bonnes conditions devraient avoir une part obligatoire de jours télétravaillés dans leur contrat », précise-t-il. Bien encadrée et préparée, une dose de travail à distance participerait à une société plus écologique.

Et si vous êtes à court d’arguments pour pousser votre employeur à s’y mettre, sortez l’atout vert : « Le télétravail s’associe à l’ensemble des mesures visant à réduire les émissions polluantes et le trafic routier, comme la promotion du vélo ou du covoiturage, rappelle Jérémie Almosni, de l’Ademe. Il fait ainsi partie intégrante des solutions associées aux plans de mobilité des entreprises, qui sont obligatoires pour les entreprises dont l’effectif est supérieur à 50 salariés. Sauf que pour l’instant, seuls 8 % des entreprises ont respecté cette obligation légale. Il n’y a plus d’excuse ! »





[1Pour cet article, nous avons lancé un appel à témoignages auquel vous êtes nombreuses et nombreux à avoir répondu. Nous n’avons pas pu, faute d’espace, retranscrire toutes les contributions. Merci à tous et à toutes pour votre participation !

[2Le prénom a été modifié.

[3Le prénom a été modifié.


Lire aussi : Coronavirus : les livreurs, travailleurs sacrifiés « pour des pizzas et des burgers »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre sauf
. atelier : Flickr (Denis Brothier/CC BY-NC-SA 2.0)

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