Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Enquête — Violences sexistes

Hulot : les coulisses d’une omerta

Nicolas Hulot en 2018.

Pour son entourage, Nicolas Hulot était un homme à femmes, un lourd dragueur, mais pas un agresseur. Et pendant des années, le silence a régné. Le décalage entre cette image et les nombreux témoignages de femmes sur les violences sexuelles qu’il aurait commises interroge.

Ils n’avaient rien vu, rien entendu et rien dit. Depuis la diffusion de témoignages de femmes accusant Nicolas Hulot d’agressions et de violences sexuelles, son entourage jure la main sur le cœur qu’il n’était au courant de rien. Et la presse s’interroge. Paris Match a même fait sa couverture sur le sujet, parlant de vingt ans d’omerta. « Oui il a été protégé », a assuré Sandrine Rousseau sur le plateau de Cyril Hanouna le 29 novembre. « À partir de 2018, du moment où l’article d’Ebdo sort [en février] le gouvernement met en place une stratégie pour le protéger », a déclaré l’ancienne candidate à la primaire des Verts. À l’époque, Marlène Schiappa, secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, avait sorti sa plus belle plume pour rédiger une tribune de défense où elle assurait que Hulot est « un homme charmant ». Une émission d’« Envoyé Spécial » diffusée en 2018 a raconté les coulisses de ce texte. « Le réflexe spontané est de protéger celui qui est accusé et de délégitimer la parole des femmes. De leur dire qu’elles mentent, que c’est un complot, qu’il n’y a pas de preuve, que c’est prescrit. Toutes ces phrases sont terrorisantes pour celles qui n’ont pas encore parlé », a poursuivi Sandrine Rousseau.

Nicolas Hulot, ami proche de Jacques Chirac et ancien ministre du gouvernement Macron, a donc bénéficié de soutien au plus haut sommet de l’État. Mais, qu’en est-il chez Europe Écologie-Les Verts, un parti dont il a failli être le candidat à la présidentielle en 2012 — il a perdu la primaire face à Eva Joly — ainsi qu’en 2017 (où il a renoncé à la surprise générale) ? « L’affaire Hulot est très différente de celle de Baupin », explique à Reporterre Annie Lahmer, l’une des quatre élues écologistes qui ont dénoncé des agressions sexuelles commises par Denis Baupin entre 1998 à 2014. « Pour Hulot, il y avait des suspicions mais pas d’omerta organisée comme pour Baupin, où la direction savait mais le protégeait. » Un avis partagé par Isabelle Attard, ancienne élue Verte également victime dans l’affaire Baupin. « Je ne sais pas si on peut parler d’omerta sur Hulot au sein du parti, dit-elle à Reporterre. Il faudrait aller poser la question dans son entourage politique et professionnel. Que savaient-ils ? »

Cordon sanitaire

La garde rapprochée de Nicolas Hulot est restreinte et très masculine. On y trouve notamment Matthieu Orphelin, compagnon de route de longue date, et ancien porte-parole de la Fondation pour la nature et l’Homme (créée par Hulot). Cette proximité lui a coûté son poste : le 27 novembre dernier, il a été écarté de la campagne de Yannick Jadot, dont il était porte-parole.

« Un cordon sanitaire se forme autour de Jadot, qu’il faut protéger pour la présidentielle, et Matthieu Orphelin, coupable d’avoir su ou pas, sert de fusible », explique Vanessa Jérôme, politiste et spécialiste du parti écologiste. « Mais pour que les choses changent vraiment dans les partis, il faudrait “systémiser” la vigilance. Car, tant qu’ils n’auront pas compris ce qu’ils ont à gagner en étant plus vertueux, nous resterons dans cette logique où se succèdent les silences plus ou moins coupables et les mesures d’exclusion plus ou moins honnêtes. » Matthieu Orphelin n’a évidemment pas apprécié son éviction de la campagne. « J’ai découvert ces témoignages en même temps que tout le monde. Je n’ai jamais été au courant de tels agissements. Hulot, je le voyais comme Bérengère Bonte l’avait décrit dans son ouvrage [1] : un séducteur qui faisait des dragues lourdes », a-t-il expliqué sur le plateau de l’émission « C à Vous ». Mais la présentatrice a insisté et lui a demandé ce qu’il pensait du témoignage de Pauline Lavaud.

« L’État protège les violeurs », lit-on sur cette pancarte, lors d’une manifestation contre les violences faites aux femmes, à Paris, le 25 novembre 2021. © AFP/Thomas Samson

Cette ancienne militante EELV a assuré sur BFM qu’elle avait été écartée de la campagne en 2011 car « elle excitait trop le candidat ». Elle estime qu’un système avait été mis en place autour de Nicolas Hulot pour écarter les personnes qu’il aurait pu agresser. « Si ces personnes faisaient cela, c’est parce qu’elles étaient au courant de sa tendance à agresser les femmes », assure Pauline Lavaud. « Je n’ai pas été au courant de cette affaire avant 2018, où elle avait déjà témoigné publiquement. Elle a d’ailleurs répondu à Ouest France que ce n’était pas moi et que je n’étais pas présent », a assuré Matthieu Orphelin dans « C à Vous ».

Qui avait joué ce rôle de sordide chaperon ? Dans les colonnes de Paris Match on apprend que Pauline Lavaud avait déjà désigné Pascal Durand à l’époque de l’article d’Ebdo. L’homme, cofondateur d’EELV et député européen, connaît Hulot depuis 2006. Il était son directeur de campagne en 2011. Contacté par Reporterre, il n’a pas souhaité répondre à nos questions : « Je n’en peux plus de répéter les mêmes choses depuis quinze jours et je ne souhaite plus vraiment m’exprimer », nous-a-t-il écrit par texto. Dans les colonnes de Paris Match, il jure que les accusations de Pauline Lauvaud sont imaginaires. « Exciter signifie quoi ? C’est insultant et contraire à tous mes principes. »

« Il faut que je ferme ma cabine le soir et ne pas lui ouvrir s’il frappe à la porte. »

Jean-Paul Besset, un autre grand ami de Nicolas Hulot, vient à sa rescousse, assurant à Reporterre ne rien savoir de cette histoire. « Je suis tombé de l’armoire. Je ne mets pas en doute qu’elle ait eu envie de participer à la campagne. Mais elle n’a jamais formulé aucune demande. Et jamais personne n’est allée la voir pour lui dire : “On ne peut pas t’intégrer car tu serais une proie d’un grand prédateur.” » assure l’ancien député européen écolo. S’il n’a pas cru Pauline Lavaud, qu’a-t-il pensé des autres témoignages diffusés par « Envoyé Spécial » ? « J’écoute et je prends au sérieux ces paroles de victimes potentielles. Mais Nicolas Hulot dit que ce n’est pas vrai et j’en reste là. Car c’était une époque où je n’étais pas là, je ne peux pas me prononcer. »

Une histoire a pourtant retenu son attention. Celle de Claire Nouvian, militante écologique et fondatrice de l’association de protection des océans Bloom. Dans l’enquête d’« Envoyé Spécial », elle explique avoir été mise en garde avant un tournage d’« Ushuaïa » au Costa Rica. « Avant de partir, son entourage me dit d’éviter les situations où je suis seule avec lui. Si on travaille à l’hôtel, c’est au restaurant et pas dans ma chambre. Sur le bateau, il faut que je ferme ma cabine le soir et ne pas lui ouvrir s’il frappe à la porte. » Claire Nouvian assure dans l’émission que c’est « l’entourage politique » de Hulot qui lui a conseillé de se méfier. Jean-Paul Besset s’est senti visé. « C’est de moi dont il s’agit [dans cette séquence]. Mais on a une mémoire contradictoire. Je ne lui ai jamais dit qu’il fallait qu’elle se protège. D’ailleurs, je ne l’ai même pas vue avant qu’elle parte. Elle m’a dit bien plus tard qu’elle n’aimait pas le comportement de Nicolas Hulot, mais ce n’était pas un comportement qui reposait sur des faits délictueux », dit Jean-Paul Besset à Reporterre.

Culture machiste

Claire Nouvian raconte aussi dans le reportage qu’après une réunion de travail, Nicolas Hulot aurait tenté de l’embrasser en la raccompagnant à la porte. Une attitude révélatrice du personnage et surtout de son rapport de domination sur les femmes. Pour Jean-Paul Besset, l’ancien présentateur d’« Ushuaïa » est simplement imprégné « d’une culture machiste », comme il l’a écrit dans un courriel rendu public. « C’est ce qui pousse les individus à ne pas dominer leurs pulsions et leur désir de l’exprimer parfois de façon trop prégnante, trop directe. On est à la frontière, dans une zone grise entre ce qui relève de la séduction poussée et de l’agression directe », poursuit Jean-Paul Besset.

Nicolas Hulot, un simple dragueur un peu lourd ? C’est également le parti pris de Yannick Jadot. Interrogé par RTL le 29 novembre, le candidat écologiste à la présidentielle s’est référé — comme Matthieu Orphelin — à Sain Nicolas, la biographie de Hulot écrite par Bérengère Bonte en 2010. « Elle dit qu’il est célèbre pour ses infidélités et ses adultères. Mais cela concerne sa vie privée et on ne parle pas d’agression sexuelle. »

Une quinzaine d’activistes sont venues perturber la conférence de Nicolas Hulot aux Assises 2021 du journalisme à Tours. © Nnoman/Reporterre

Ces soupçons d’adultères auraient-ils été suffisants pour que Hulot renonce à se présenter à la primaire des Verts en 2016 ? « Des rumeurs ont circulé de manière pas très sympathique et il a voulu protéger sa femme et ses enfants », avait déclaré Yannick Jadot à l’époque. Pourtant, beaucoup jugeaient irrationnelle la décision de leur poulain. « Peut-être qu’il ne se sentait pas les épaules assez solides », tente de justifier Jean-Paul Besset. « Car ce n’est pas la première fois qu’il renonçait ainsi. » Un article publié par l’Express raconte l’histoire de cet abandon surprise. À l’époque, Gérard Feldzer, pilote de ligne et ami de Hulot était en route pour déposer les statuts de l’association en vue de mener la campagne électorale. Nicolas Hulot l’avait alors appelé en lui disant de tout arrêter. « Il devait se douter que planaient au-dessus de lui ces histoires de viols, mais nous n’en savions rien », assure Gérard Feldzer dans l’hebdomadaire.

Matthieu Orphelin croit aussi que ces rumeurs ont poussé Hulot à renoncer à se présenter à la présidentielle de 2017 car il avait peur que cette affaire resurgisse (propos confiés à BFMTV). Certains estiment également que Cécile Duflot, sa concurrente de l’époque, aurait utilisé ces informations pour écarter Hulot de la campagne, comme l’expliquent Mediapart ou encore Paris Match.

Des rumeurs, des soupçons, des bruits de couloirs, des avertissements glissés discrètement. La réputation de Nicolas Hulot était connue des milieux politiques et médiatiques depuis longtemps. « Il vit dans ces deux mondes, et bénéficie de la complémentarité des complicités et des protections qu’ils peuvent offrir », assure Vanessa Jérôme. La politiste spécialiste des Verts estime qu’il est inimaginable que personne n’ait su. « Beaucoup racontent la même chose : que c’est un homme à femmes avec plein d’aventures, qu’ils et elles ne sont pas des moralistes et que rien ne les regarde lorsque les relations sont consenties. Ce qui est justifié, en effet. Et qu’en l’absence de preuve et surtout de plainte, ils ne peuvent rien envisager d’autre. Donc, on bute toujours sur le même écueil. »

« Il me dit très cordialement qu’il sait que j’enquête sur lui. »

En 2018, après la publication de l’article d’Ebdo, le monde médiatique avait surtout accablé le jeune magazine, fustigeant un travail fragile, incomplet et manquant de crédibilité. Pourtant, à l’époque, de nombreux journalistes travaillaient déjà sur le sujet, en vain. « J’ai entendu que plusieurs rédactions avaient subi des pressions venant de Hulot. Elles enquêtaient en même temps qu’Ebdo, qui a sorti son papier pour alerter », dit Isabelle Attard. De son côté, Virginie Vilar, la journaliste d’« Envoyé Spécial », qui a courageusement enquêté pendant quatre ans sur le sujet, ne veut pas parler de pressions directes. Mais elle confirme avoir été contactée sur son portable par Nicolas Hulot, un soir d’octobre 2017, alors qu’elle commençait tout juste son enquête. Il était à l’époque numéro trois du gouvernement Macron. « Il me dit très cordialement qu’il sait que j’enquête sur lui et que je devrais faire attention, car avec mes questions, j’entretenais une rumeur : "Faites votre travail, mais sachez que cela peut détruire un homme et une famille" . »

À l’époque, Virginie Vilar n’avait pas encore connaissance de la plainte déposée par Pascale Mitterrand, dévoilée dans Ebdo. « Après la publication de cet article, il n’aurait pas dû continuer à être soutenu », enchérit Isabelle Attard. Chez les Verts, cette révélation a été la goutte de trop : Hulot a été exclu de tous leurs évènements. « Et ce, alors qu’il reste l’une des personnalités préférées des Français et la personnalité écologiste la plus emblématique. Ce n’est pas une petite décision pour le petit parti que nous étions alors », rappelle Sandra Regol dans Libération. « Le fait que les Verts arrêtent d’inviter Hulot est une conquête de haute lutte des féministes en interne et de leurs alliées, qui alertent sur ces questions et sur ce cas depuis des années », complète Vanessa Jérôme. Elle prépare un livre à propos des violences sexuelles en politique, notamment chez les Verts. Et certains se sont inquiétés de la date de publication de son travail. « Je suis sociologue, je n’ai pas d’agenda politique. Ce sera après la présidentielle », précise-t-elle.

Aux Assises du journalisme 2021 à Tours, des activistes ont perturbé la venue de Nicolas Hulot. © Nnoman/Reporterre

En attendant, certains estiment que cette tempête médiatique pourrait causer un certain tort à la cause écologique. Un argument fallacieux balayé par Isabelle Attard. « Ce genre de comportements existent dans tous les partis et les Verts font justement plus d’efforts que d’autres pour libérer la parole », explique l’ancienne députée. « Il y a plus d’affaires qui sortent chez nous et je pense qu’il faut en être fiers. Cela montre que nous traitons la question avec sérieux grâce à notre cellule d’enquête et de sanctions. Les signalements ne sont pas étouffés. Je pense que toutes les organisations politiques devraient faire la même chose », confie Eva Sas, porte-parole d’EELV et membre de la commission féministe du parti.

Pendant ce temps, l’omerta prospère sur le reste de l’échiquier politique. Plusieurs députés de La République en marche sont visés par des enquêtes pour harcèlement sexuel, comme le rappelle sur Twitter Fiona Texeire, l’une des initiatrices du mouvement #MeToo Politique. Éric Zemmour est également accusé par plusieurs femmes. « Pourquoi lorsque les journalistes le reçoivent, ne lui posent-ils pas systématiquement la question », interroge Alice Coffin, élue EELV et militante féministe lors d’une conférence de presse le 3 décembre 2021 sur le bilan du mouvement #MeToo Politique. Cette loi du silence sur les violences sexistes et sexuelles crée une ambiance délétère pour toutes les femmes qui souhaitent s’engager. « Ces problèmes évincent les femmes de la politique et on voit bien à quel point il est fondamental de changer cette donne. Car cela menace les fondements de notre démocratie », conclut Alice Coffin.

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende