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Ils ont changé de vie, cultivent les légumes et nourrissent leurs voisins

12 octobre 2013 / Juliette Kempf (Reporterre)

Etre paysan plutôt qu’agronome agro-industriel, c’est le choix qu’ont fait Florent et Sylvie : changer de vie et pratiquer une agriculture écologique et proche des autres. Ils témoigneront à la Rencontre de Reporterre, demain jeudi, avec Pierre Rabhi et Charles Piaget.


- Reportage, Pussay (Essonne)

Dans la Beauce, cette grande région naturelle du bassin parisien qui s’étend sur l’Eure-et-Loir, le Loir-et-Cher, ainsi qu’une partie du Loiret, de l’Essonne et des Yvelines, l’épi de blé court à perte de vue. Les champs, en rangées monotones, défilent les uns après les autres sur une terre sans arbre. Au cœur de ce traditionnel « grenier de la France », il paraîtrait absurde de se mettre à semer des légumes. Pourtant, c’est bien ce que Sylvie Guillot et Florent Sebban ont décidé de faire ; et depuis 2011 au village de Pussay dans l’Essonne, ils le font !

Avant de penser à devenir maraîcher, Florent n’avait comme vision de l’agriculture que ces immenses productions céréalières destinées à l’exportation, ne laissant à la terre locale et aux habitants que le reste de leurs pesticides. Et pour cause : après des études de commerce et de relations internationales, il travaillait pour des associations de solidarité internationale telles que Coordination Sud ou Eurostep dont la vocation, entre autres, est de limiter les dégâts que les politiques européennes causent dans les pays du Sud. Tout en vivant dans le Thalys entre Paris et Bruxelles, il prêchait le développement d’une agriculture endogène en Afrique, contre une Europe qui investit dans un modèle d’exportation par obsession de l’augmentation du PIB.

Sylvie, elle, cultive une passion pour le végétal depuis toujours. Quand elle étudiait à l’École Supérieure d’Agriculture d’Angers pour être ingénieur agricole, au début des années 2000, les cours sur la biodiversité étaient perçus par la majorité des étudiants comme plutôt ridicules. Elle a ensuite travaillé chez Arvalis où elle expérimentait sur des pommes de terre pour les préserver du mildiou, un champignon qui les attaque, « sur beaucoup de pommes de terre, en conventionnel ». Selon elle, la logique de la boîte restait dans le « produire plus et mieux, surtout plus. »

Il y a cinq ans, autour de 27 ans, Sylvie et Florent s’écrient « On change de vie ! ». Ils ressentent la nécessité de vivre en cohérence concrète avec leurs idées, de se recentrer. Pour cela, il faut trouver un endroit, une activité, se relocaliser et, ce qui leur importe avant tout, créer du lien social.

Ils gardent chacun leur emploi, Florent se lance dans une formation à distance de production horticole dont les révisions ont souvent lieu dans les allées du magasin Jardiland, et pendant plus de deux ans ils cherchent des terres pour s’installer en maraîchage. Ils essuient un certain nombre de déceptions, d’autant plus qu’ils ne sont pas fils de paysans mais d’intellectuels.

À la Chambre d’agriculture qui les retire d’un projet à cause de l’arrivée de concurrents plus argentés, ils demandent :
« Vous n’avez donc pas un rôle social ?
- Mais Monsieur,
leur répond-on, c’est la loi de l’offre et de la demande ! »

Tout au long de leur périple, ils sont heureusement soutenus par le pôle Abiosol – réunion de l’association Terre de liens, du réseau des AMAP d’Ile-de-France (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) et du Groupement des agriculteurs bio d’Ile-de-France – qui accompagne les projets et aide à l’installation dans la région.

Enfin, en avril 2011, ils répondent à une annonce de la mairie de Pussay qui cherche des maraîchers pour s’installer sur des terres communales. Le projet d’aménagement du territoire du maire EELV se distingue radicalement de celui de son prédécesseur UMP, qui voulait faire construire des lotissements ou un supermarché sur ces six hectares inoccupés, prêtés aux céréaliers du coin depuis des années, « en attendant ». Cette fois-ci les choses s’organisent très vite, et Sylvie et Florent peuvent semer leurs premières graines au printemps 2012. « On n’a sauté aucune étape administrative, tout s’est fait dans les règles… Donc avec une réelle volonté politique, c’est possible ! » L’opposition est pourtant revenue au combat en alertant la population au nom de la croissance économique de la commune, mais le projet des nouveaux Pussayens a été soutenu par la majorité des familles.

La Ferme Sapousse naît au milieu des champs de blé.

L’installation de Sylvie et Florent a provoqué la création d’une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) sur la commune-même de Pussay, qui compte 1800 habitants, puis une à Méréville, un village de 3000 habitants situé à moins de dix kilomètres. À Pussay désormais, ils fournissent plus d’une famille sur dix. De cette façon, le jeune couple développe véritablement son projet d’« agriculture citoyenne ». L’AMAP est un système dans lequel des paysans et des citoyens, ensemble, décident de se nourrir autrement et d’expérimenter un modèle agricole soutenable et solidaire.

Sylvie et Florent tenaient absolument à travailler sous cette forme-là, qui les met en lien direct avec la population locale. Ils se considèrent, avec les amapiens, former un groupe de co-producteurs – la production nécessitant aussi bien le financement, l’investissement matériel, le travail manuel, l’aide ponctuelle… Et tous les samedis matins pendant la belle saison, ceux qui le souhaitent peuvent venir sur la ferme aux « ateliers récolte », sortir de terre leurs propres légumes. De plus en plus, les adhérents s’investissent et se sentent partie prenante de l’aventure. Ils s’amusent et les liens grandissent. La relation entre villages et terre se tisse à nouveau.

Florent est également administrateur du réseau AMAP Ile-de-France. Il est essentiel pour lui d’appartenir à une organisation collective, qui donne du sens à l’action de chacun. Le modèle qu’ils défendent est pérenne, ses résultats sont immédiats et tangibles. Il peut se reproduire autant que nécessaire, puisqu’il agit au niveau local. C’est un système avec lequel il est possible de transformer la société. Le politique est là, entre les mains.

« Et la vie, ici ?
- On se sent mieux dans son corps »
, assurent-ils d’un sourire qui respire la fraîcheur du vent.


Florent et Sylvie témoigneront lors de la première Rencontre de Reporterre, avec Charles Piaget et Pierre Rabhi, jeudi 10 octobre à Paris.



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Source et photos :Juliette Kempf pour Reporterre.

Première mise en ligne sur Reporterre le 9 octobre 2013.

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