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Les néo-paysans

Un livre écrit par Gaspard d'Allens et Lucile Leclair

En février a paru Les Néo-paysans, livre de portraits et d'analyse sur le parcours de paysannes et paysans venus au métier par des chemins de traverse, hors cadre familial. Le phénomène prend de l'ampleur et rencontre le projet porté par la Confédération paysanne. Questions aux auteurs.

Comment est venue l'idée d'écrire ce livre ?

C’est parti d’un besoin de quitter la ville, son rythme, le bitume, et d’une envie de parcourir la campagne à pied, en vélo, en stop, pour découvrir celles et ceux qui la façonnent. On venait de finir nos études à Sciences Po Paris, et une phrase revenait sans cesse : « mais finalement, qu’est ce qu’on sait faire, concrètement ? ». Des camarades de classe sont devenus depuis charpentiers, d’autres menuisiers, maraîchers…

C’est assez révélateur de notre génération. Aujourd’hui, on est face à un écran, beaucoup de jeunes se retrouvent dans des métiers dont on a perdu le sens : consultant, commercial, chargé de marketing…Des boulots dont on pourrait bien se passer ! A l’inverse, l’agriculture est essentielle et attire de plus en plus de personnes, parfois non issues du milieu agricole.

En sillonnant pendant plus d’un an la France, on ne voulait pas seulement écrire - d’ailleurs on n’est pas vraiment journaliste ou écrivain, on s’est formé sur le tas - on souhaitait avant tout pratiquer, semer, traire, apprendre auprès des néo-paysan.ne·s qui ont fait un retour à la terre. Bref, travailler le vivant et renouer avec les saisons, de vraies richesses qui ne s’apprennent pas à l’école !

Combien de néo-paysans et néo-paysannes avez-vous rencontrés ? Quel regard portez-vous sur leurs démarches ?

Nous avons visité une quarantaine de fermes dans des productions diversifiées, mais au delà de ces trajectoires existe un mouvement de fond qui s’enracine dans nos campagnes. Aujourd’hui, chaque année, 30% des personnes qui s’installent sont dits « Hors cadre familial ».

Ces néo-paysan·ne·s veulent vivre de leur métier, être des actrices et acteurs du pays. Pour eux, l’agriculture a autant des finalités productives que sociales ou environnementales. Ils se réapproprient le terme « paysan » car ils y voient une source d’émancipation et d’autonomie, une arme pour reconquérir leur existence, pour ne plus être « hors-sol ».

On y retrouve beaucoup de courage et de détermination, parfois des doutes. Ils vont acquérir les savoir-faire à la force du poignet : ce sont des « étrangères » et des « étrangers » qui se battent pour aller au bout de leur rêve et construire leur ferme.

Leur pugnacité prouve que le métier a de l’avenir. Ces néo-paysan·ne·s sont devenus indispensables au renouvellement de la population agricole, les enfants d’agriculteurs n’étant plus assez nombreux pour reprendre le flambeau. Dans dix ans, la moitié des paysan·ne·s partira à la retraite, la relève viendra en partie de l’extérieur.

Pour vous, cette nouvelle vague de retour à la terre est-elle durable ? A encourager ? et si oui, comment ?

Ce n’est pas seulement une nouvelle vague, c’est un courant profond ! Même si le phénomène est récent dans son ampleur, on s'aperçoit que 9 fermes sur 10 créées ou reprises par ces femmes et ces hommes sont encore en activité dix ans plus tard (1). La grande majorité des installations visitées sont en agriculture paysanne, pas toujours étiquetées bio car certains refusent les labels, mais toujours ancrées localement grâce à des magasins de producteurs, des amaps ou autres circuits de vente directe… Nous assistons à une nouvelle « révolution silencieuse », pour reprendre le terme de Michel Debatisse lors des changement profonds de l'agriculture au début des années 60 (2). Une révolution de femmes et d’hommes qui transforment leurs actes quotidiens - cultiver, récolter, transformer, vendre - en actes militants et portent l’agriculture vers un modèle plus résilient, plus écologique.

Leur détermination se heurte néanmoins à un plafond de verre : l’accès à la terre est bloqué. Le foncier part à l’agrandissement, la Safer revend les bâtiments à un client plus solvable. Les terres sont grignotées par la métropole et les grands projets inutiles. Les « néo » restent marginalisés au sein de la profession. Souvent cotisants solidaires, faute d’une surface minimum, ils et elles ne votent pas aux élections professionnelles, ce qui diminue encore plus leur représentativité syndicale. L’accompagnement de la chambre agricole est également trop normalisé, et le Point Accueil Installation juge leurs projets « atypiques ». Pas étonnant que deux tiers de ces installations ne bénéficient pas des aides publiques !

Si l’on veut encourager ce mouvement, il faut se battre politiquement. Devenir paysanne ou paysan, aujourd’hui, c’est entrer en résistance. Un membre de Via campesina le résumait ainsi : « On ne renversera pas la tyrannie industrielle en bichonnant une petite oasis bio sous les pluies nucléaires, mais en transformant radicalement les rapports sociaux » (3).

(1) Ce que révélait déjà une étude en 2004 du Centre national pour l'aménagement des structures des exploitations agricoles (Cnasea)
(2) Président de la Fnsea de 1971 à 1978, auteur du livre La Révolution silencieuse - Le combat des paysans, en 1963.
(3) Plateforme pour une agriculture socialement durable (Suisse)





Les auteurs

Gaspard d'Allens
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Lucile Leclair
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