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Les néo-paysans

Un livre écrit par Gaspard d'Allens et Lucile Leclair

Alors que les nationalistes sont arrivés au pouvoir et que des manifestations racistes secouent l’île, Jean-Yves Torre, paysan depuis 40 ans, dénonce l’abandon de l’économie rurale corse. Pour lui, l’indépendance n’est pas à une question identitaire, elle se conquiert d’abord par l’autonomie et la souveraineté alimentaire.

Reportage Vico- Corse

Les montagnes verdoyantes plongent dans le bleu azur de la Méditerranée. Sous le soleil d’hiver, la mer scintille comme la neige sur les sommets. Jean-Yves habite dans le creux de la pente, sur des terres squattées qu’il a défrichées à la main après 130 ans d’absence humaine. Autour de la ferme, la broussaille partout, mêlée de buis et de chênes verts. « Ah, ça, on ne peut pas imaginer que des personnes vivaient ici auparavant », s’exclame le paysan, au milieu de son champ.

Pourtant, sous les ronces, il a retrouvé d’antiques aires à blé, des ruines, « en bas, il y avait une école de 80 gamins au début du XXe siècle. Depuis mon installation, j’en ai vu des gens partir, abandonner la terre ». Les Corses ont déserté les campagnes pour les villes, répétant l’inexorable refrain de l’exode rural. 80% d’entre eux vivent dans les grandes agglomérations, et sur les 20% restants qui s’agrippent aux montagnes, la plupart sont des personnes âgées.

Une autonomie pas si lointaine

C’est un credo pour Jean-Yves, une certitude. « On a déjà été autonomes, l’île ne dépendait pas de la métropole en 1860 », affirme t-il. Des centaines d’hectares de seigle étaient cultivés, la « Castagniccia » au nord du pays comptait 80 personnes au kilomètre carré, vivant de châtaignes et d’élevage. Aujourd’hui cette zone est complètement vide atteignant tout juste six habitants au kilomètre carré. Les « Agriates », à l’ouest de Bastia, constituaient aussi un immense verger où poussaient figuiers, oliviers, citronniers pendant des siècles, avant de devenir une garrigue désolée, battue par les vents.

« L’autonomie n’était pas seulement alimentaire, on exportait même du bois en Angleterre pour construire les mâts des navires, on possédait des briqueries… ». Mais à partir de 1818, sous la Restauration, la Corse a été pénalisée par un système douanier pervers : tout produit insulaire se voyait surtaxé pour pénétrer sur le continent, alors qu'à l'inverse les produits en provenance de la métropole parvenaient détaxés. La souveraineté alimentaire a peu à peu disparu. Et avec l’arrivée du capitalisme, la vie rurale a été sacrifiée sur l’autel du consumérisme.

« Aujourd’hui, il y a un paradoxe chez le Corse. Il a un attachement viscéral à son village, à l’image pastorale de la campagne mais il ne la fait plus vivre, il est devenu fonctionnaire ou commercial à Ajaccio ! ». Les petites communes se transforment en village dortoir. « Les habitants prennent la voiture le matin à l’aube et reviennent tard le soir. » Le tissu rural se meurt.

La culture corse est née dans les montagnes, au contact des éléments. Une vie brute sculptée par le vent marin, tannée par le soleil.

« A fine di tùttu
Allisciàta u sole
Lambuttàta da u mare
Ghjustu un isulella »

« C’est avec les bergers que j’ai appris la langue, pas dans les bouquins », dit Jean-Yves, quand ils partaient en alpage, ils prenaient dans leur musette un bout de papier, un crayon, ils composaient ». Les paysans parlent la langue du pays, la chantent. Le « chjama è rispondi » est une joute oratoire et poétique pratiquée à l’origine par les bergers. En perdant son ancrage rural, la culture corse est-elle condamnée à se folkloriser ?

La dérive identitaire

« Je ne veux pas voir ce monde devenir un musée », déclare Jean-Yves. Le regard nostalgique guette la population corse, pousse à des replis identitaires. A défaut de faire vivre la campagne, certains Corses se tournent vers le passé, s’accrochent à une identité figée, voire mythifiée. L’indépendance, qui au début s’incarnait dans des luttes concrètes contre l’accaparement de terre, la spéculation immobilière ou « le bétonnage des clubs merdes » se mue progressivement en question ethnique, raciale. La Corse est comme un arbre, on s’attache aux racines, alors qu’il faudrait regarder pousser les feuilles.

« Le nationalisme est une instrumentalisation politique, je ne sais pas ce que c’est qu’un Etat nation, c’est abstrait. Le jour où il n’y aura plus de bateaux, nation ou pas nation ce sera la catastrophe ». La souveraineté alimentaire et l’indépendance se construisent matériellement, petit à petit, en relocalisant l’économie, en installant des jeunes sur les anciennes terres agricoles.

Amer, Jean-Yves résume, « finalement, les Corses se sont ouverts au pire de la mondialisation, à l’afflux de marchandises, en perdant parallèlement leur autonomie mais ils se sont fermés au plus beau des échanges, celui entre les hommes ». Un non sens quand on regarde dans le rétroviseur. « Nous sommes tous métis. » Jean-Yves a de longs cheveux blonds qui lui tombent sur les épaules. Les yeux bleus. Un héritage lointain de ces ancêtres Vikings débarqués sur l’île au Moyen- ge. Il en gardé le nom, Torre.

Le paysan aime se faire provocateur, « Aujourd’hui, la plupart des gens qui ont un regard sur la terre, ce ne sont pas les exploitants agricoles corses, eux c’est pesticides et compagnie, ni les éleveurs de prime qui vivent à la ville et laissent le troupeau en errance dans la brousse. Ce sont des jeunes étrangers qui font vivre le territoire, parfois des Pinzutus (métropolitain en corse). Julie, par exemple, produit des légumes bio dans l’est de l’île, elle est Française, c’est une bosseuse mais on lui pourrit la vie en lui bloquant l’accès à la terre ».

« Sortir du système pour mieux le dénoncer »

Au-dessus de chez Jean-Yves, une nuée d’oiseaux noirs vole dans le ciel. Les milans et les corbeaux tourbillonnent dans les airs comme autour d’une proie. Une énorme déchetterie vient d’être creusée à un kilomètre de la maison. A côté, dans le village d’Appriciani les derniers volets ouverts se ferment à cause des odeurs putrides. Chaque jour, on entend les camions déverser, dans un bruit métallique, les immondices d’Ajaccio. « Voilà notre avenir, peste Jean-Yves, l’envers de la carte postale. Notre campagne est devenue la poubelle des villes ».

Selon le paysan, ces déchets sont les conséquences de la surconsommation et du tourisme de masse. « Nous sommes la région en France qui possède le plus grand nombre de supermarchés par rapport à sa population. Nos structures de traitement et de tri ne sont pas adaptées, nous n'avons là aussi, aucune résilience ».

A son échelle, Jean-Yves s’attelle à inventer autre chose. Retrouver de l’autonomie. Pour lui, elle ne rime pas avec autarcie, « c’est une autonomie avec des fenêtres ouvertes », comme il aime le dire. Il accueille l’été un festival « Aqua in festa » et quelques vacanciers désirant découvrir une autre forme de tourisme, proche des gens et de la nature.

L’année, il produit des légumes, des fruits. « On fait notre pain, nos conserves ». Un temps, il avait 80 chèvres, et une belle basse-cour. « On fabriquait notre fromage dans notre coin, loin des normes européennes. On a toujours refusé les subventions pour rester libres. On vendait nos produits à la sauvette, à nos voisins, dans l’illégalité ».

En choisissant une vie sobre et économe, il nourrit un combat politique. « On ne s’attaque pas à un système quand on est dedans, pieds et mains liés avec… ». Auto-construction, toilettes sèches, eau de source, chauffage au bois, il a acquis son indépendance à la force du poignet. « C’est du boulot mais aussi un grand bonheur ».

Jean-Yves fait le lien entre toutes ses luttes. Sa vie personnelle se dévoile entre les lignes de l’histoire militante. Plogoff, Larzac, accueil de migrants, lutte pour l’indépendance avec le FLNC, fauchage d’OGM, création d’un front antifasciste… Cet homme a traversé le demi-siècle le poing levé malgré les pires intimidations. Sa maison a été brûlée et son cheptel décimé par des coups de chevrotine, mais il continue. « Je suis un paysan activiste, c’est ma raison de vivre ».

Pour lui, l’acquisition de l’autonomie matérielle n’est pas séparée du politique, « il faut apprendre à être à la fois praticien et philosophe ». Les mains dans la terre, la parole s'ancre dans le réel.

Dans sa maison en ossature bois et en paille, la soirée s’attarde, « être paysan, c’est un hymne à la nature, à l’amour et à la révolte », conclut- il. Au coin du poêle, alors que le froid de janvier souffle dehors, le gaillard esquisse un sourire, « je tiens à la révolte ».

Les auteurs

Gaspard d'Allens
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Lucile Leclair
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