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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Libertés

Journaliste à Reporterre, je refuse d’être condamné pour avoir fait mon travail

Le journaliste de Reporterre Alexandre-Reza Kokabi a été condamné à payer une amende de 750 euros, qu’il conteste, pour son reportage durant une action du mouvement écologiste Extinction Rebellion, en juin 2020, sur les pistes de l’aéroport d’Orly. Il rappelle la légitimité de sa démarche au nom de la liberté d’information.

Alexandre-Reza Kokabi est journaliste à Reporterre depuis 2018. Il avait auparavant collaboré avec Mediapart, Le Monde, Ouest-France, Le Quotidien de la Réunion, So Foot, Basta Mag et Fumigène.


Journaliste, j’ai passé dix heures en garde à vue dans l’exercice de mon métier. Un représentant de l’État a prononcé à mon encontre une amende de 750 euros, m’accusant de « manquement à la sûreté aéroportuaire ». Je dénonce, avec Reporterre, une atteinte grave à la liberté d’informer.

Le 26 juin 2020, j’ai couvert une action de désobéissance civile organisée par le mouvement écologiste Extinction Rebellion. Vingt-huit activistes ont pénétré sur les pistes de l’aéroport d’Orly, le jour de sa réouverture post-confinement, demandant l’interdiction immédiate de tous les vols intérieurs « pour lutter contre le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité ».

Le blocage des avions s’est déroulé au son du vrombissement des moteurs et des effluves de kérosène. © JB Meybeck/Reporterre

Quand je suis entré sur les pistes, dans le sillage des activistes, un avion Air Corsica était immobilisé. Les militants se dressaient devant le géant des airs pour l’empêcher de décoller. Certains s’enchaînaient à des vélos, des antivols autour du cou. D’autres scandaient « Moins d’avions, plus d’oignons ! ». Tous étaient à visage découvert. Visages juvéniles, parfois inquiets, toujours opiniâtres.

Je me souviens du vrombissement du moteur et de l’odeur du kérosène qui imprégnait l’air. De mes jambes qui flageolaient. Du moment où j’ai retrouvé l’équilibre en sentant mon carnet de notes dans ma main, et mon appareil photo contre mon plexus. Allez, au boulot.

Sortir mon stylo. Prêter mes yeux et mes oreilles aux lectrices et aux lecteurs de Reporterre. Décrire la scène. Interroger les activistes. Comprendre les raisons pour lesquelles ils prennent ces risques. Tournesol — les activistes préfèrent parfois utiliser des noms d’emprunt — m’a raconté être là pour son enfant, parce qu’« un mur nous arrive en pleine gueule, on est dans le Titanic et on continue de jouer de la musique. Nous, on vient porter les canots de sauvetage. L’avion, c’est une partie importante de l’iceberg ».

Pour ces activistes, l’effondrement écologique est si grave que « nous devrions tous être devant un avion ». © JB Meybeck/Reporterre

Pendant que le dispositif de maintien de l’ordre se resserrait autour du groupe, Élicha m’a confié que « tout l’argent qu’on met dans ces entreprises aéronautiques écocidaires dans l’après-Covid [1], ça nous fait paniquer. On devrait tous être devant un avion ». Lulu, étudiante de 21 ans, se disait prête « à aller en garde à vue, l’heure est trop grave pour ne rien faire ».

Peu après 11 heures du matin, j’ai été interpellé, puis placé en garde à vue en même temps que les activistes. J’ai pourtant décliné à plusieurs reprises mon identité, carte de presse à l’appui. J’ai été conduit à la gendarmerie d’Orly, puis transporté à la brigade de gendarmerie de Pontoise. On m’accusait, comme les activistes, d’entrave à la circulation aérienne. Un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 18 000 euros d’amende. J’ai été auditionné deux fois, avant d’être libéré au bout de dix heures de privation de liberté. Trop tard pour pouvoir boucler mon récit de l’action.

Des militants se sont attachés par le cou à des vélos. © JB Meybeck/Reporterre

Pendant ces dix heures, les gendarmes m’ont demandé pourquoi je me trouvais sur les pistes. Je leur ai signifié que Reporterre est un média d’information sur l’écologie : les actions de désobéissance civile, qui se sont multipliées au cours des derniers semestres, font partie de l’actualité, et nous devons en informer nos lectrices et lecteurs. Nous avions décidé collectivement, en conférence de rédaction, que nous devions couvrir cette action.

Je leur ai raconté qu’aujourd’hui, pour une partie de la population, l’apathie des décideurs politiques est insupportable. Les manifestations de la crise climatique et de la sixième extinction de masse sont de plus en plus sensibles et touchent de plus en plus de personnes, notamment les plus précaires. Les rapports scientifiques sont éloquents sur le monde qui se dessine — invivable — et affirment que les sociétés doivent transformer leurs modes de vie. Au point que des citoyennes et citoyens sont prêts à risquer la prison pour se faire entendre.

Je leur ai affirmé que, en tant que journalistes, notre devoir professionnel est de donner à voir et à comprendre ces actions et les tensions qu’elles suscitent. Sans angélisme, sans complaisance, sans oublier de faire vivre le contradictoire, mais en constatant qu’il se joue là quelque chose d’essentiel, d’important à rapporter. C’est pourquoi, pour Reporterre, avec mes chères et chers collègues, j’ai couvert plusieurs actions de décrochage de portraits d’Emmanuel Macron, le blocage des sièges d’EDF, de la Société générale et de Total à La Défense par plus de 2 000 activistes, l’occupation du centre commercial Italie 2 à Paris, du pont de Sully ou encore la neutralisation temporaire de l’industrie du charbon en Allemagne. Je n’étais pas là par hasard, mais pour l’information et après discussion au sein de la rédaction de Reporterre.

Alexandre-Reza Kokabi a été privé de liberté plus de dix heures par des gendarmes, alors qu’ils savaient qu’il s’agissait d’un journaliste. © JB Meybeck/Reporterre

Dans sa décision, datée du 16 juillet 2021, le sous-préfet chargé de mission pour l’aéroport Paris-Orly, représentant de l’État français, informé de ma qualité de journaliste, a prononcé à mon encontre une amende de 750 euros, justifiée par un « manquement à la sûreté aéroportuaire », pour avoir accédé aux zones de sûreté à accès réglementé « sans raison légitime » de m’y trouver, et « circulant sans détention d’habilitation, de titre de circulation aéroportuaire ou autres documents » m’y autorisant. Mais, couvrir une action illégale, pour un journaliste, est-ce vraiment se rendre complice de l’action ? Quand la couverture de l’action nécessite pour le journaliste de pénétrer dans des lieux interdits, doit-il y renoncer ? Des confrères d’Arrêt sur images se sont posé la question après mon arrestation. Le tribunal de police d’Annecy y a répondu : deux journalistes, poursuivis pour des faits similaires sur le tarmac de l’aéroport d’Annecy, en septembre 2020, ont été relaxés en avril et en mai dernier « au titre de la liberté d’information ».

Les journalistes sont des artisans de l’information et, comme un potier doit malaxer l’argile, le reporter doit toucher au plus près de l’activité humaine, des joies, des révoltes, des doutes et des certitudes des personnes et des groupes, pour mieux les raconter. Le traitement journalistique qui consiste à fabriquer un article à partir des communiqués d’Extinction Rebellion et d’Aéroports de Paris ne nous convient pas. Quel journaliste peut prétendre couvrir le battement des luttes sans les éprouver, les humer, sans jamais sortir de sa rédaction ?

Ce jour-là, j’ai eu besoin de voir, d’analyser, d’échanger avec les acteurs de la scène qui se déroulait. Je regrette même d’avoir été le seul journaliste présent sur place, et qu’une pluralité de regards et de lignes éditoriales ne se soient pas posés sur cet évènement. À Reporterre, nous sommes convaincus que sans information indépendante et libre sur l’action des organisations, sans expression publique du pluralisme des idées politiques et de la contestation, la démocratie ne peut pas fonctionner.

C’est pourquoi nous avons décidé, Reporterre et moi-même, que je contesterai l’amende qui m’a été infligée par la voie juridique d’un recours hiérarchique auprès du ministre de l’Intérieur, M. Gérald Darmanin.

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