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Énergie

Justin Trudeau, le dirigeant canadien, promet l’écologie… en soutenant à fond l’industrie pétrolière

Justin Trudeau à Cambridge, Ontario, le 29 août 2021.

Le Premier ministre libéral canadien Justin Trudeau espère être reconduit à l’issue des élections du 20 septembre, et promet des gestes pour le climat. Durant ses six années de mandat, il s’est pourtant distingué par un soutien sans faille à l’industrie pétrolière.

Montréal (Canada), correspondance

« Le problème principal du gouvernement Trudeau, c’est d’avoir été trop conciliant envers le lobby pétrolier et gazier, voire tout à fait influencé par lui », résume Patrick Bonin, responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace Canada. Que le règne du Premier ministre Justin Trudeau prenne ou non fin lors des élections fédérales canadiennes du 20 septembre, l’oléoduc Trans Mountain en restera assurément un symbole.

Revenons à mai 2018 : la compagnie Kinder Morgan était alors dans une situation inconfortable. Propriétaire de cet oléoduc reliant la région pétrolière de l’Alberta à l’océan Pacifique, elle entendait tripler sa capacité en construisant un second tuyau, parallèle au premier. C’était sans compter la farouche opposition de communautés autochtones et du gouvernement de Colombie-Britannique, province que l’oléoduc traverse. Kinder Morgan était tout près de jeter l’éponge lorsqu’un acteur inattendu entra en scène : le gouvernement fédéral de Justin Trudeau. Qui décida d’acheter l’oléoduc pour 4,5 milliards de dollars canadiens (3 milliards d’euros). Objectif : mener à terme le projet d’expansion, qui devrait coûter 12,6 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) supplémentaires aux contribuables canadiens d’ici à sa mise en service en 2022 ou 2023.

Justin Trudeau assure que « le gouvernement investira chaque dollar généré par le projet Trans Mountain dans la transition écologique du Canada ». Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 / Government of Alberta

Les conséquences du projet Trans Mountain seront majeures : il permettra à l’industrie des sables bitumineux de continuer à prospérer — et donc à polluer. Mercredi 8 septembre, une étude publiée dans la revue Nature estimait que le Canada devait renoncer à exploiter 84 % du pétrole contenu dans ses sables bitumineux pour se donner 50 % de chances de respecter la cible de l’Accord de Paris — soit une hausse de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Cela n’arrivera pas.

Justin Trudeau se défend en disant que « le gouvernement investira chaque dollar généré par ce projet dans la transition écologique du Canada ». Un argument maintes fois répété depuis son arrivée au pouvoir en 2015 : il faut d’abord polluer pour générer des revenus, afin de financer l’avènement d’un Canada plus vert. Le résultat, après six ans au pouvoir du Parti libéral ? Le Canada est le seul pays du G7 à avoir augmenté ses émissions de gaz à effet de serre depuis l’Accord de Paris. C’est aujourd’hui le septième pays du monde en matière d’émissions de CO2 par habitant (15,5 tonnes par an). Seuls des petits pays comme le Qatar, le Koweït ou Brunei font pire.

« En tant que pays qui est au front des conséquences climatiques, puisqu’il se réchauffe en moyenne deux fois plus rapidement que la planète, on devrait être des leaders, mais malheureusement, on n’en est pas », se désole Patrick Bonin. Cet été, cet immense territoire tout au nord du continent américain a été confronté à une canicule meurtrière et à d’innombrables feux de forêt.


À lire aussi : Soumis à la vague de chaleur, le Canada s’accroche au pétrole


Trans Mountain est loin d’être le seul cadeau fait par le gouvernement libéral au secteur des hydrocarbures. Au début de l’année, il a autorisé quarante forages exploratoires dans une zone maritime à haute importance écologique et biologique au large de Terre-Neuve. Six mois plus tôt, il avait annoncé l’abolition du processus d’évaluation environnementale pour les forages pétroliers dans ce secteur.

Dans la même période, le Premier ministre de 49 ans s’est réjoui de la mise en chantier de l’oléoduc Keystone XL [1] permettant d’acheminer du pétrole de l’Alberta jusqu’aux raffineries texanes… avant de déplorer l’abandon du projet par Joe Biden dès son entrée en poste en janvier.

Le projet d’expansion devrait coûter 8,4 milliards d’euros supplémentaires aux contribuables canadiens d’ici à sa mise en service en 2022 ou 2023. © Trans Mountain

En 2015, Justin Trudeau avait promis qu’il éliminerait les subventions « inefficaces » aux énergies fossiles. Le terme est certes sujet à interprétation, mais depuis cette date, selon le quotidien Le Devoir, les aides fédérales au secteur des combustibles fossiles ont été de 10,7 milliards de dollars (7,1 milliards d’euros) par an en moyenne — en plus de l’argent consacré à Trans Mountain. C’est un peu plus que ce que donnait son prédécesseur, le très droitier Stephen Harper, souvent présenté comme un ennemi de l’environnement.

Le bilan écologique de Justin Trudeau est par ailleurs en contradiction avec les objectifs que l’élu lui-même s’est fixés dans la lutte contre les changements climatiques. Il entend réduire les émissions nationales de gaz à effet de serre (GES) de 40 à 45 % par rapport au niveau de 2005 d’ici 2030, et faire du Canada un pays carboneutre en 2050.

« Cela reste un objectif moins ambitieux que celui de M. Biden [une réduction de 50 % d’ici 2030], qui l’a fixé à peine trois mois après son arrivée, alors que M. Trudeau a été là pendant six ans, commente Patrick Bonin. Cet objectif devrait être de 60 % pour respecter les exigences de la science du climat. »

Le chef indigène Cedar George-Parker prend la parole lors d’un rassemblement contre l’oléoduc Trans Mountain, en 2018 en Colombie-Britannique. Flickr / CC BY-NC-ND 2.0 / Sally T. Buck

Steven Guilbeault, la « peinture verte »

À la déception des écologistes s’ajoute le sentiment d’avoir été trahi par un homme : Steven Guilbeault. En 2001, alors qu’il travaillait pour Greenpeace, ce militant québécois avait escaladé la tour du CN, emblème de Toronto haut de 550 mètres, pour y déployer une banderole. « Canada and Bush : Climate killers », pouvait-on y lire.

Le terminal de Burnaby — point final du réseau Trans Mountain — compte actuellement 13 réservoirs d’une capacité de stockage combinée de 1,6 million de barils. © Trans Mountain

Devenu plus modéré au fil des ans, Steven Guilbeault a ensuite dirigé l’ONG québécoise Équiterre avant de rejoindre, en 2019, le Parti libéral du Canada, un an à peine après l’achat du pipeline Trans Mountain. Justin Trudeau tenait son Nicolas Hulot, à la différence que le « sien » n’a jamais fait de vagues [2] — Steven Guilbeault juge d’ailleurs le bilan environnemental du gouvernement canadien « vraiment impressionnant ».

La situation a rapidement viré au loufoque : plutôt que ministre de l’Environnement, celui-ci a été nommé par Justin Trudeau… ministre de la Culture. Depuis, l’ex-activiste travaille à une loi pour réguler les discours haineux sur les réseaux sociaux tout en continuant à s’intéresser aux dossiers environnementaux.

L’ancien activiste à Greenpeace Steven Guilbeault est désormais ministre dans le gouvernement de M. Trudeau — ici en novembre 2020.

« Il est certain que Steven Guilbeault a une influence positive auprès du gouvernement, déclare Patrick Bonin. Sa présence a sûrement poussé le gouvernement à poser des gestes plus ambitieux que s’il n’avait pas été là. Le problème, c’est qu’il sert de peinture verte à ce gouvernement qui n’a pas de quoi être fier, malgré quelques avancées. »

En guise d’exemple, l’actuel porte-parole de Greenpeace Canada cite la création d’une taxe sur le carbone, qui va progressivement monter jusqu’à 170 dollars (113 euros) la tonne, des investissements massifs dans le transport en commun et l’interdiction de la vente de véhicules à essence à partir de 2035. Ce printemps, le Parlement a également voté une loi forçant le gouvernement à rendre régulièrement des comptes sur la réalisation de son objectif de carboneutralité d’ici 2050.

Face à Justin Trudeau : le conservateur Erin O’Toole

Cependant, il n’est toujours pas prévu que la production d’hydrocarbures baisse : en campagne électorale, Justin Trudeau s’engage plutôt à plafonner les émissions du secteur, puis à les réduire progressivement, sans donner d’échéancier. Cela ne signifie pas la fin des nouveaux projets pétroliers, mais plutôt la croyance que des avancées technologiques permettront de réduire la quantité de gaz à effet de serre émise par un baril. De quoi contenter le lobby pétrolier, qui a compris que son salut passait par là.

Le salut de M. Trudeau, lui, n’est pas assuré : en dissolvant le Parlement, il espérait obtenir une majorité de sièges et une plus grande latitude pour la relance post-Covid. Il est en voie de perdre son pari : son Parti libéral est au coude-à-coude avec le Parti conservateur dans les sondages. Deux scénarios se dessinent : un statu quo qui reporterait un gouvernement libéral minoritaire au pouvoir, le forçant à négocier avec d’autres partis… ou une victoire du conservateur Erin O’Toole.

Reste à savoir, pour les Canadiens et le reste du monde, quel est le moins nuisible au climat des deux. M. O’Toole a des objectifs climatiques encore moins élevés que ceux de M. Trudeau et n’a aucune intention de réguler l’exploitation des sables bitumineux. Sa seule proposition pour réduire les émissions de ce secteur ? Construire des petites centrales nucléaires pour fournir l’électricité nécessaire à l’exploitation du pétrole.

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