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Énergie

L’Europe se rue vers le gaz naturel liquéfié au mépris du climat

Terminal de regazéification du GNL à Bahia (Brésil), en 2013.

Pour rompre sa dépendance au gaz russe, l’Europe se tourne vers le gaz naturel liquéfié. Mais acheminer du GNL par bateau depuis les États-Unis, le Qatar ou l’Afrique aura de lourdes conséquences sur le climat.

Le 24 février dernier, la Russie de Vladimir Poutine envahissait l’Ukraine. Depuis, l’Union européenne (UE) tente de réduire sa dépendance au gaz russe, qui représente 45 % de ses importations. L’affaire est devenue pressante depuis que l’entreprise Gazprom a décidé, le 27 avril, de couper le robinet de la Bulgarie et de la Pologne. « Une menace à peine voilée » à l’encontre du reste des vingt sept États membres, selon la spécialiste de politique européenne Tara Varma. Afin de se prémunir contre des ruptures d’approvisionnement, l’UE mise sur le gaz naturel liquéfié (GNL), qui peut être transporté par bateau depuis d’autres pays. Sur le plan climatique, le remède choisi est cependant pire que le mal.

Le gaz naturel liquéfié est similaire, en matière de composition, au gaz fossile que l’on utilise pour se chauffer, cuisiner ou produire de l’électricité, et que l’Europe achemine actuellement depuis la Russie via des pipelines. Seul son état diffère : « Le GNL est refroidi à -161 °C dans des usines de liquéfaction afin de pouvoir être transporté à l’état liquide », explique Lorette Philippot, chargée de campagne aux Amis de la Terre. Une fois liquéfié, le gaz traverse les océans depuis les États-Unis, le Qatar ou encore l’Argentine, à bord d’immenses tankers réfrigérés (des méthaniers). Lorsqu’il atteint les ports européens ou asiatiques dotés de terminaux de regazéification, il est retransformé en gaz, et peut rejoindre les réseaux de distribution continentaux usuels.

À la combustion, le GNL émet autant de gaz à effet de serre que du gaz « classique ». Mais si l’on prend en compte l’ensemble de sa chaîne de valeur, il s’avère encore plus néfaste pour le climat. Selon une analyse comparative publiée par le cabinet Carbone 4 en octobre, le GNL émettrait 2,5 fois plus d’équivalent CO2 que le gaz transporté par gazoduc. « Le processus de liquéfaction du gaz et son maintien à température basse est très énergivore », explique Lorette Philippot. Les navires méthaniers consomment également des quantités titanesques de gasoil.

Fuite de méthane dans un bateau transportant du GNL. © Transport & Environment

À cela, il faut ajouter les fuites de méthane, un puissant gaz à effet de serre dont le gaz fossile est composé à environ 90 %. Des déperditions ont lieu tout au long du processus d’extraction et d’acheminement du GNL. Avant qu’il n’arrive à destination, jusqu’à 6 % du méthane qu’il contient peut s’être évaporé dans l’atmosphère.

Grèce, Estonie… une multitude de projets

Malgré l’effet catastrophique du GNL sur le climat, les projets de développement vont bon train en Europe. « C’est une très grosse menace qui s’accentue fortement depuis la fin du mois de février », analyse Lorette Philippot. Dans la dernière version de son plan « REPowerEU », dévoilé en mars, la Commission européenne présente le GNL comme l’un des principaux moyens de diminuer la demande en gaz russe. Washington envisage d’inonder l’Europe. Le 25 mars, le président étasunien, Joe Biden, s’est engagé auprès de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à fournir 15 milliards de mètres cubes supplémentaires de GNL par an à l’Europe dès 2022, et 50 milliards d’ici 2030.

De l’est à l’ouest du continent, les gouvernements ouvrent grand les bras au GNL. Mardi 3 mai, le Premier ministre grec, accompagné du président du Conseil européen, Charles Michel, a inauguré un nouveau terminal flottant au large de la ville d’Alexandroúpoli, à la frontière gréco-turque. L’installation devrait entrer en service en 2023. Elle permettrait de regazéifier environ 58,5 millions de mètres cubes de gaz (principalement américain) par jour, rapporte Le Figaro. Le gouvernement grec espère ainsi subvenir à la totalité de ses besoins en gaz, et à 80 % de ceux de ses voisins macédonien, bulgare et serbe.

L’Estonie et la Finlande se sont elles aussi lancées dans la course. Début avril, les deux pays ont noué un partenariat pour construire un terminal d’exploitation de GNL sur les rives du port baltique de Paldiski. Ce projet, dans les cartons depuis dix ans, a été « précipité » par la guerre en Ukraine, selon Libération. L’Espagne, qui dispose déjà de six terminaux gaziers, songe quant à elle à relancer un projet de gazoduc transpyrénéens afin de fournir le nord du continent en GNL algérien.

Technologie à prix d’or

Ces projets nécessitent des investissements colossaux. Mi-avril, l’Allemagne a débloqué près de 3 milliards d’euros afin de se doter de terminaux flottants d’importation. « Il y a un vrai risque que les gouvernements gaspillent de l’argent public dans des infrastructures qui risquent de nous coincer dans une technologie extrêmement dangereuse d’un point de vue climatique », estime Neil Makaroff, du Réseau Action Climat (RAC).

De son côté, l’Italie a conclu des accords avec l’Algérie, l’Égypte, l’Angola et la République du Congo afin de convoyer plusieurs milliards de mètres cubes de GNL depuis l’Afrique jusqu’à ses ports dès 2022. Dans cette optique, le gouvernement de Mario Draghi envisage d’acheter ou de louer à prix d’or des unités flottantes de stockage et de regazéification. « Ce sont autant de milliards qui n’iront pas dans la rénovation des bâtiments, les énergies renouvelables ou les mesures de sobriété », déplore Neil Makaroff.

Le FSRU italien « Toscana » adapté pour livrer du GNL, ici en 2016. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Avallav

La France n’est pas en reste : fin mars, les pouvoirs publics ont chargé TotalÉnergies d’installer un terminal flottant de stockage et de regazéification dans le port du Havre. D’ici 2023, il devrait débarquer 3,9 millions de tonnes de GNL en provenance des États-Unis, du Qatar et de l’Afrique par an, selon les informations des Échos. Le 2 mai, Engie s’est également engagé auprès de l’entreprise étasunienne NextDecade à acheter 1,75 million de tonnes métriques par an (Mtpa) de GNL entre 2026 et 2041.

« Ce n’est absolument pas une solution pour l’hiver prochain », s’insurge Lorette Philippot. Le GNL en question devrait être produit à partir de gaz de schiste extrait dans le bassin Permien, au cœur de l’écosystème « riche et vulnérable d’une réserve naturelle », selon Les Amis de la Terre.

L’Europe dans une « boucle d’addiction » au gaz ?

Ces projets, développés avec l’aval du gouvernement français, constituent selon Lorette Philippot un « bond en arrière » : « Avec l’impératif de sortie du gaz russe, le risque réputationnel lié à l’exploitation du gaz de schiste est en train de baisser, analyse-t-elle. Les industries et les gouvernements s’engouffrent dans la brèche pour prendre des solutions de très long terme qui vont conditionner notre modèle énergétique jusqu’en 2040. »

La chargée de campagne craint que ces projets n’enferment l’Europe dans une « boucle d’addiction » au gaz. « Il ne faut pas croire que ces infrastructures resteront de manière transitoire dans le paysage, ajoute Neil Makaroff. Elles sont là pour plusieurs décennies et nous empêcheront d’atteindre nos objectifs climatiques. »

Des alternatives sont possibles, insistent les associatifs. Tous deux évoquent une étude publiée fin mars par la fondation Bellona, le Regulatory Assistance Project (RAP) et les groupes de réflexion Ember et E3G. Elle montre que, grâce à l’efficacité énergétique et aux énergies renouvelables, l’Union européenne pourrait s’affranchir complètement du gaz russe d’ici 2025 sans construire de nouvelles infrastructures gazières (y compris des terminaux méthaniers) ni se tourner vers le charbon.

« Il faut activer rapidement tous les leviers que l’on connaît, recommande Neil Makaroff. La sobriété, le déploiement des panneaux photovoltaïques, des pompes à chaleur, la rénovation énergétique des bâtiments… La transition est le meilleur levier de souveraineté énergétique. »

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