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Féminisme

« L’Histoire est sexiste » : le patrimoine oublie les femmes artistes

De g. à droite, en partant du haut : Anna Atkins (botaniste), Carole Roussopoulos (réalisatrice), Zanele Muholi (photographe), Camille Claudel (sculptrice), Simone de Beauvoir (philosophe), Élisabeth Vigée Le Brun (peintre).

De par leur nom, les journées du patrimoine éclipsent l’héritage culturel laissé par les femmes artistes. Activistes et chercheuses tentent de réhabiliter les œuvres produites par des femmes.

Les journées… du « matrimoine » ? Les 17 et 18 septembre se déroulent les journées européennes du patrimoine, mais aussi celles du matrimoine. Il ne s’agit pas d’un néologisme inventé par les féministes : en réalité, ce terme existe depuis le Moyen-Âge pour désigner les biens hérités de la mère, quand le patrimoine désigne ceux hérités du père. « Quelques siècles plus tard, il ne reste plus que les prestigieuses journées du patrimoine, et les agences matrimoniales… », a ironisé sur France Culture la metteuse en scène et chercheuse Aurore Évain, qui a fortement œuvré pour la réhabilitation du matrimoine culturel.

Comment ce mot a-t-il disparu de nos dictionnaires ? Au XVIIe siècle, le matrimoine a été banni de la langue française par les académiciens, qui jugeaient le terme obsolète et même « burlesque ». Il est réapparu dans les années 2000 sous la plume de chercheuses et chercheurs en sciences humaines, notamment l’ethnologue Ellen Hertz, qui retrace l’histoire de ce mot.

En 2013, il a été réhabilité grâce à Aurore Évain, dont les travaux sur le théâtre de femmes de l’Ancien Régime ont inspiré les militantes du mouvement HF, qui lutte pour l’égalité des genres dans la culture. Elles ont repris le terme à leur compte et en 2015 ont lancé les « journées du matrimoine » pour célébrer l’héritage culturel laissé par les femmes artistes et créatrices du passé.

Niki de Saint Phalle, le 23 août 1967, lors de l’installation de sa première exposition muséale, intitulée « Les Nanas au pouvoir », au Stedelijk Museum à Amsterdam. Wikimedia Commons/ CC0 1.0/Jack de Nijs for Anefo

« L’Histoire est sexiste »

Éclipsées des livres d’histoires, les autrices, peintres, philosophes, chercheuses, architectes, poétesses, compositrices, réalisatrices ou chorégraphes ont bien existé, mais souvent dans l’ombre de leurs homologues masculins. « L’Histoire est sexiste », constate Camille Morineau, historienne de l’art et autrice de l’ouvrage Artistes femmes. Depuis ses cours de gender studies (études de genre) sur les bancs de la prestigieuse université étasunienne Williams College, dans le Massachusetts, la chercheuse s’investit pour réhabiliter les œuvres produites par des femmes. En 2014, elle quitta même son poste de conservatrice au musée Georges Pompidou pour créer l’association Aware [1], entièrement dédiée à cette cause.

« Jeune fille en vert », de Tamara de Lempicka. Flickr/CC BY 2.0/ Jean-Pierre Dalbéra

Selon la chercheuse et activiste, l’invisibilisation des femmes est en partie imputable aux historiens : « Ils ont considéré que leur travail n’était pas aussi important ni intéressant que celui des artistes hommes. » Elle prend notamment l’exemple de la peintre polonaise Tamara de Lempicka, aussi célèbre de son vivant que Picasso, selon les dires de l’historienne : « Elle était très reconnue par la presse, et elle gagnait très bien sa vie, même mieux que certains peintres masculins, mais les historiens ont jugé que c’était davantage une “décoratrice” qu’une réelle peintre, et ils ne l’ont pas retenue. »

Du côté des musées, Camille Morineau souligne que ce manque de documentation autour du matrimoine culturel peut également constituer un frein pour les expositions d’artistes femmes : « Il faut construire du savoir sur ces artistes femmes avant de montrer leur travail, car c’est difficile de faire une exposition si l’on ne connaît rien de l’artiste. »

Sous-représentées dans l’art et la culture

Des constats partagés par Marie Guérini, présidente de l’association HF Île-de-France, qui coordonne les journées du matrimoine. Selon la militante, cet événement constitue une « réparation historique » face à ce qu’elle considère comme une « injustice notoire » qui se perpétue encore de nos jours, les artistes femmes étant toujours largement sous-représentées dans le milieu de la culture.

« Maman », de Louise Bourgeois, devant le Musée des beaux-arts du Canada. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Jeangagnon

« Les œuvres des professionnelles de la culture restent moins programmées que celles des hommes, et elles accèdent moins souvent qu’eux à la consécration artistique, précise le rapport de l’Observatoire 2022 de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication. Elles sont ainsi peu primées dans les rencontres emblématiques du cinéma, de la musique, du théâtre, de l’architecture ; en revanche, elles sont mieux représentées dernièrement en photographie. »

Dans le domaine de la musique par exemple, on relève que seuls 14 % d’artistes femmes sont programmées lors des festivals de musiques actuelles, et que moins de 20 % des opéras programmés sont mis en scène par les femmes (en 2020-2021). Si l’on s’intéresse aux œuvres récompensées, les chiffres sont encore plus parlants : 0 réalisatrice primée aux César depuis 2010, 2 films réalisés par une femme récompensés par la Palme d’or au Festival de Cannes et 0 femme primée pour le meilleur album aux Victoires de la Musique 2021...

« Un pont entre les créatrices d’hier et celles d’aujourd’hui »

Face à ces statistiques, la militante Marie Guérini insiste sur l’importance des journées du matrimoine pour les nouvelles générations d’artistes femmes : « Cela permet de faire le pont entre les créatrices d’hier et celles d’aujourd’hui, pour qu’elles n’aient plus l’impression d’être des “pionnières”, mais des héritières fières de leurs “mères” artistes. »

Roberta Gonzàlez est l’icône des journées du matrimoine 2022.

Cette année, la « mère » iconique des journées du matrimoine sera la peintre cubiste Roberta Gonzàlez, pratiquement inconnue des livres d’histoire et des moteurs de recherche. Une partie de son œuvre sera exposée et accompagnée d’une lecture d’extraits de son journal intime les 17 et 18 septembre, à 16 heures, à l’espace des femmes Antoinette Fouque, à Paris.

Dans le reste de la France, l’initiative essaime, notamment en Bretagne et en Normandie, où le mouvement HF est très présent. « Ce qui nous rassure, c’est qu’on a de plus en plus de propositions de femmes artistes qui souhaitent participer aux journées du matrimoine, dit Marie Guérini. On ne doit rien lâcher ! »

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