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L’armée, ça sert aussi à faire la guerre au climat

24 septembre 2014 / Ben Cramer

Etonnante oubliée dans les discussions climatiques : l’armée. Mais tant en ce qui concerne les émissions de gaz que dans l’éventuelle « solution » des problèmes causés par le chaos climatique, la chose militaire est en première ligne.


Le monde devrait se féliciter de certains hasards du calendrier. Grâce à un sommet à New York auquel avaient été conviés les dirigeants du monde par Ban Ki Moon, la « marche pour le climat » a coïncidé avec la Journée internationale de la paix célébrée comme il se doit depuis 2001, conformément à une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU. Ce fut une occasion idéale, inespérée, d’additionner les consciences des écologistes et des pacifistes.

Une combinaison qui se justifie : non seulement les perturbations climatiques représentent une arme au service des forces armées ; mais le dérèglement climatique auquel nous assistons est un facteur de guerres et les conflits armés en gestation vont hypothéquer tout avenir durable auquel nous aspirons. Bref, il y avait vraiment de quoi louer cette synchronisation : faire coïncider les enjeux du climat et ceux de la paix !

Mais voilà, les initiateurs de cette marche relayée par Avaaz ont carrément oublié de faire ce lien, à l’image de cette maison qui brûle tandis que nous regardons ailleurs. A qui la faute ?

Triste ironie de l’histoire, la journée d’Alzheimer tombait aussi ce jour-là. Les allergiques à la polémologie (science des conflits inventée par Gaston Bouthoul) méritent donc quelques piqûres de rappel.

De 1967 à 1972, les forces américaines ont eu recours à la guerre météorologique, en inondant la piste Ho Chi Minh dans le cadre de l’opération Popeye. Ces manipulations avec ensemencement de nuages - interdites depuis – sont à l’origine de l’adoption dès 1978, de la Convention ENMOD qui interdit de modifier l’environnement à des fins militaires. A l’époque, des associations écologistes se sont mobilisées, dont l’association internationale d’écologie (Intecol).

Si les climatologues ne prennent pas la peine de répertorier la part des émissions de C02 que produisent les infrastructures du complexe militaro-industriel, restons vigilants ! Le ministère britannique de la Défense avoue être responsable de 70% de toutes les émissions de dioxyde de carbone émises par l’Etat. Et que le ‘monsieur climat’ de sa Gracieuse Majesté était jusqu’à récemment un amiral.

Dans leurs bureaux du septième étage de l’Organisation mondiale de la météorologie, les experts du GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat) omettent curieusement de mesurer l’empreinte carbone des dix premières entreprises de l’armement dans le monde. Ce qui n’a pas dissuadé la fondation Nobel d’accorder au GIEC le prix (Nobel) de la Paix en 2007 , un prix partagé avec Al Gore, celui qui n’a jamais ciblé le Pentagone (qui consomme plus d’énergie que l’industrie civile aux Etats-Unis) parmi ses « vérités qui dérangent ».

Les négociations à Copenhague ont piétiné…aussi parce que les Américains ont fait savoir qu’ils refuseraient que soient comptabilisées les activités militaires sur leurs cinq cents bases à travers le monde.

Aujourd’hui, espérons que ceux et celles qui réclament des « avancées » pour la conférence climatique de décembre 2015, ne vont pas oublier d’exiger du gouvernement français qu’il signe et ratifie la convention ENMOD. La grande majorité des Etats membres de l’Union européene y ont adhéré. Toutes les puissances nucléaires (même la Corée du Nord), l’ont signée, hormis Israël. Que ceux et celles qui réclament des ‘fonds verts’ pour « sauver le climat » n’occultent pas les montants des dépenses militaires qui pourraient être réaffectées ailleurs. Car nul ne pourra se consoler des échecs onusiens sous prétexte que les Objectifs du Millénaire pour le Développement vont être recyclés en Objectifs du Développement Durable.

Lors d’une rencontre avec les journalistes de l’environnement, à Paris, le 16 septembre dernier, Marie-Hélène Aubert, conseillère de la Présidence de la République pour les négociations internationales climat et environnement, a insisté sur le fait que les questions du climat ne concernaient pas seulement les écologistes. Difficile de ne pas l’approuver. Ces questions concernent en premier lieu les militaires.

Ces derniers se mobilisent sur plusieurs fronts :
. a) pour maîtriser les conséquences d’un dérèglement climatique qui influe sur la reconfiguration géopolitique (pas seulement dans les pôles) et donc sur leur stratégie ;
. b) pour mener des opérations de sauvetage à l’intention de civils auxquels nul ne veut reconnaître le statut de réfugié climatique, alors même que les déplacés du climat sont plus nombreux que les déplacés pour causes de conflits armés ;
. c) pour recourir à la ‘menace climatique’, histoire de mettre tout le monde ‘au pas’, au cas où le scénario terroriste ne parvient pas à terroriser suffisamment les peuples égarés ;
. enfin, d) au niveau diplomatique, avec un lobby qui ne dit pas son nom, pour être exemptés de toute obligation dans le cadre de Kyoto ou de post-Kyoto.

L’occasion manquée du 21 septembre 2014 fait apparaître que la militarisation du monde est l’angle mort de l’écologisme. Une vision dont il serait salutaire de se défaire. Sans l’oublier.




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Source : Ben Cramer pour Reporterre.

Photos : Au salon Millipol 2011 (Hervé Kempf).

Lire aussi : Négliger le changement climatique conduit à la guerre.


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